« La Cerisaie » de Tchekhov à la Colline : les tg STAN se mettent en scène

De la salle de la Bastille, les tg STAN passent au vaste plateau de la Colline pour cette nouvelle édition du Festival d’Automne. Des Estivants de Gorki il y a trois ans, ils passent à la Cerisaie de Tchekhov – où il est question d’estivants, là aussi. Des duos ou trios de leurs derniers spectacles présentés en France, Mademoiselle Else, Scènes de la vie conjugale ou Trahisons, on passe cette fois à 12 comédiens, parmi lesquels on reconnaît Frank Vercruyssen, Jolente de Keersmaeker ou Robby Cleiren, mais qui pour le reste sont majoritairement de jeunes diplômés. Mais leur travail a beau évoluer, prendre encore plus d’ampleur, les fondements en restent les mêmes. On retrouve ainsi leur facétie intacte au moment de rendre à La Cerisaie le caractère comique que lui souhaitait Tchekhov, malgré la dimension tragique qui sourd, et ce par une approche du texte qui se met elle-même en scène.

Cerisaie - tg STAN - soirAvant le début du spectacle, quand le public, venu nombreux, s’installe encore, les comédiens, déjà sur scène, inversent la relation et nous regardent, nous observent, comme si nous étions nous-mêmes acteurs, maîtres de nos faits et gestes. Avant nous, ils sont spectateurs de l’effervescence qui anime la salle à quelques minutes de l’heure annoncée, alors que chacun s’installe, cherche sa place, troque un strapontin pour un fauteuil, essaie de s’avancer de quelques rangs… Ils nous scrutent avec attention et franchissent la séparation qui nous tient conventionnellement à distance, et, quand le mouvement semble s’apaiser, Frank Vercruyssen va jusqu’à nous demander si ça va, si tout le monde est bien installé, avant de nous annoncer qu’ils vont jouer la première scène. L’indication, si elle ne surprend pas par son contenu, interpelle par son existence même. Les comédiens semblent nous placer dans la situation d’un public un peu particulier, un public qui assiste moins à une représentation qu’à une répétition, une version antérieure du travail, encore en chantier, face à des étudiants en mise en scène, des enfants, ou des rangées de producteurs – selon les instants. Cette maîtrise de la situation est encore renforcée par Jolente de Keersmaeker, qui apostrophe la régie et leur donne le go depuis la salle, achevant d’évacuer toute forme d’illusion, et semblant nous dire « Non, on n’est pas là pour vous jouer la Cerisaie comme si cela se passait sous vos yeux, non, on va plutôt vous montrer comment on joue la Cerisaie. Et encore, avant de commencer pour de bon, on va prendre le temps de se mettre en place », comme une bande d’amateurs qui n’a pas vraiment prévu les transitions, mais en moins stressés.

Le parti-pris, rappelé tout au long du spectacle par ces effets non pas d’adresse mais de dialogue avec le public, est donc de donner à voir les ressorts de ce que pourraient être une représentation totalement refermée sur elle-même, qui n’aura donc pas lieu. Donner à en voir les ressorts et donc justifier des choix scénographiques, expliciter des interprétations dramaturgiques, laisser entrevoir des propositions scéniques… Stijn Van Opstal livre à plusieurs reprises des clés de lecture en parallèle de la scène qui se joue : il nous indique sur le ton de la confidence que quand il enlève les gélatines bleues des projecteurs latéraux, c’est pour faire passer de la nuit à l’aube, ou que quand il fait voler des petits bouts de papier avec un ventilateur, c’est pour suggérer des pétales de cerisiers en fleurs. Tous les changements de décor se font à vue, mais aussi les changements de costumes. Et le même comédien nous raconte ainsi en même temps qu’il le fait : « je change de chaussures… je change de veston… je change de rôle… » – comme si les deux premiers ne découlaient pas du dernier !

Cerisaie - constructionLe rapport au public passe aussi de façon plus discrète par des regards complices, ou par le fait que les comédiens se montrent eux-mêmes en train de parler, en train de s’embrasser, en train de s’asseoir. Ils interpellent sans cesse le public, invoquent son regard – comme un enfant qui veut attirer l’attention – pour montrer qu’ils sont bien conscients de tout ce qui se joue, tout ce qui se fait, pour redoubler les effets à produire et pour que nous-mêmes soyons bien conscients de ce qui se passe. C’est comme s’ils nous répétaient à tout moment : « T’es avec moi là ? Tu vois bien ce que je suis en train de faire et comment je suis en train de le faire ? ». Ce besoin du regard extérieur sur leurs actions, qui détruit à chaque instant le quatrième mur qui pourrait avoir la tentation de se redresser passe aussi par le regard qu’ils portent sur eux-mêmes, car, la plupart du temps, tous les comédiens sont sur scène, et quand ils ne jouent pas ils s’observent les uns les autres, bras croisés ou mains dans le dos, juges de leurs pairs.

Ces effets de présences totalement extérieures à ce qui se dit, qui viennent interférer avec les dialogues de Tchekhov, introduisent une dimension comique. Lorsque l’oncle se réjouit de la ressemblance de la mère et de la fille, Jolente de Keersmaeker répond simultanément à deux niveaux différents, impossibles à réunir : elle dit oui, merci, tout en montrant son scepticisme au public, parce que non, la comédienne avec qui elle joue n’est pas sa fille, et elle ne lui ressemble pas vraiment. Ainsi se superposent de multiples strates, d’infinies couches de sens qui interagissent, brouillent les lectures, s’immiscent. Et toutes ces microscopiques nuances qui toutes s’accumulent, toutes ces multiples possibilités qui coexistent et jouent avec la perception du spectateur, en la scindant, tout cela crée la substance de jeu des comédiens, et la subtilité de leur lecture de la pièce.

Cerisaie - cerisiersC’est comme si c’était cette approche qui avait déterminé le choix de la pièce. Plutôt que de prendre le monument qu’est La Mouette, les tg STAN ont préféré se tourner vers la dernière pièce de Tchekhov, La Cerisaie, plus hybride et plus mystérieuse. Après s’être confrontés à la masse de discours qui l’entourent et après avoir visionné les mises en scène qui précèdent leur travail, ils ont conçu leur propre version du texte à partir de la pièce de Tchekhov et de ses traductions dans plusieurs langues. Ce geste de collage, né de longues semaines de lectures à la table, leur permet déjà de se l’approprier, de lui donner tout son allant, en choisissant la formule ou l’expression qui leur semble la plus juste, plutôt que se placer sous la tutelle d’un unique traducteur. C’est là le point de départ nécessaire à une enquête sur les marges des dialogues, leurs creux, leurs souterrains, leurs soubassements, qu’ils entreprennent de faire percevoir.

« On vendra la cerisaie au mois d’août ». Dès l’acte un, la sentence est prononcée. Liouba rentre à peine chez elle après cinq ans d’absence que ses retrouvailles avec sa maison et la chambre de son enfance sont plombées par l’oiseau de mauvais augure qui prédit la vente de la maison. Mais Lopakhine a beau dire, dans le même acte, l’oncle Gaïev assure avec espoir « Non, le domaine ne sera pas vendu ». Toute la pièce est contenue entre ces deux phrases qui disent à la fois l’inévitable et tout en même temps l’aveuglement de ceux qui refusent de voir la vérité en face et donc de l’accepter, de l’affronter, parce qu’ils nourrissent l’espoir qu’ils ont – incarné par une vieille tante qui pourrait donner de l’argent, mais nul ne sait quand ni combien –, et qui leur permet ainsi de ne pas s’avouer vaincus et d’engager une lutte perdue d’avance. Par ce refus d’assumer leur impuissance, les personnages ne sont pas prisonniers d’une tragédie, qui ne peut être que s’il y a conscience de l’impossibilité. C’est précisément parce qu’ils sont inconscients qu’ils peuvent profiter de la douceur d’un soir sans entendre les pressantes suggestions commerciales de Lopakhine, ou qu’ils peuvent faire la fête avec légèreté le jour-même où leur sera donnée la réponse définitive concernant la mise en vente du domaine.

Cerisaie - décorQuand la nouvelle arrive enfin, ne reste plus qu’à partir, plutôt que de voir tout bouleversé, plutôt que d’assister aux opérations de Lopakhine, prêt à restaurer la maison de fond en comble et à raser les cerisiers parce qu’ils ne donnent de cerises qu’une année sur deux et parce qu’ils occupent trop de terrain – certes, « 1000 hectares, soit 10 km2, ou 1500 terrains de football… », comme nous le rappellent les tg STAN dans le programme du spectacle – pour donner forme à ses spéculations financières. Ne reste donc qu’à reprendre le train qui les a amenés au début de la pièce, à délaisser les retrouvailles avec le passé pour suivre l’élan qui les entraîne vers l’avenir et leur promet un nouveau départ. La tonalité élégiaque attachée au thème de la pièce n’en constitue donc pas son air final. Loin de dominer, elle côtoie de près l’insouciance qui laisse place au rire et à la joie, et les personnages admettent avec sincérité au moment de partir que de quitter la maison est un soulagement, après tant d’incertitudes.

Mais plutôt que de faire des choix univoques, de trancher grâce à telle ou telle lecture dramaturgique, le collectif laisse place à toutes ces nuances, laisse envisager tous les possibles contenus dans le texte. Leur originalité réside dans le fait qu’ils font durer jusqu’à la représentation ce qui n’est la plupart du temps qu’une étape de travail, à savoir le temps de lecture du texte où tout est encore ouvert, rien n’est fixé, afin de laisser pleine liberté d’exploration, d’envisager toutes les interprétations possibles par la variation des intonations, par des modulations, par des propositions, non pas considérées comme contradictoires mais toutes présentes et toutes acceptables. C’est ce rapport ludique à l’œuvre qui permet de la dégager de son penchant tragique, qui lui colle à la peau comme une matière visqueuse. Sans le faire disparaître, ils le font cohabiter avec un comique, latent, ou du moins voulu par l’auteur, et cela ne paraît plus incongru dans ces conditions de transformer le bal de l’acte trois en soirée déchaînée, de voir les corps danser sans relâche en arrière-plan ou au premier plan, suivant une chorégraphie synchronisée qui entraîne et qui ne prend jamais fin, ou de multiplier les sous-textes et suggérer qu’Ania est amoureuse de l’étudiant idéaliste qui se dit au-dessus de l’amour, ou d’insérer des tours de magies à tout bout de champ à partir de quelques indications de Tchekhov… De cette ambiance festive ne surgit pas une comédie véritable, mais une mélancolie non pas amère mais douce, riante, comme les lumières que ménage avec soin le vieux domestique.

Cerisaie - lumièresExtrayant la pièce de son contexte d’origine par un décor relativement neutre, vaguement vintage, lentement rangé sur le côté au dernier acte pour donner à percevoir la portée d’un départ, d’une séparation, et par des costumes que l’on ne remarque que pour leur discrète extravagance, en ne gardant que l’accent d’Evgenia Brendes, qui réinssuffle un peu de russéité, les tg STAN font un pas de côté par rapport à elle. C’est moins la Cerisaie de Tchekhov qu’ils montent que leur propre Cerisaie, dont la lecture ne trahit en rien la pièce d’origine, bien au contraire, mais où importe plus encore la mise en scène de leur travail, à la table, au plateau, et enfin sur scène, dans le présent du spectacle, dans le partage avec le public, indispensable destinataire de leur art.

F.

Pour en savoir plus sur la Cerisaie, rendez-vous sur le site de la Colline.