Catégorie : Lectures

« Le roman théâtral » de Mikhaïl Boulgakov – quand la littérature rencontre le théâtre

Le Roman théâtral est une œuvre inachevée de Boulgakov, non parce qu’il a brûlé la fin du manuscrit – comme Gogol qui a jeté au feu le second volume des Âmes mortes –, non parce qu’il a délaissé le projet à la faveur d’un autre, mais parce que la mort le surprend. Son décès condamne son œuvre à demeurer en chantier, pour toujours, délaissée au milieu d’un chapitre, et presque, d’une phrase. Cet inachèvement désole d’autant plus que ce qui nous reste laisse mal entrevoir ce qui manque. L’œuvre est fuyante, qui parle d’une autre œuvre. Ou plutôt de deux : ce qu’on lit est un cahier de notes, pas vraiment destiné à la publication, écrit par un narrateur qui se découvre un jour auteur, qui publie un texte qu’on lui demande bientôt d’adapter pour le théâtre. Boulgakov écrit donc un roman sur une pièce de théâtre adaptée d’un roman, dont on ne sait rien, ou peu de choses. La substance du récit réside dans cette rencontre de la littérature et du théâtre, dans les étincelles que produit le choc de la découverte de ces deux mondes, confrontation sur laquelle plane la menace d’un échec – dont on ne connaîtra jamais les circonstances.
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Portrait du critique de théâtre en témoin étonné – Georges Banu

Le recours au style normatif est coutumier dans les discours qu’on tient sur la critique : il y est toujours question de remèdes, de vitamines, de piqûres pour aider ce malade éternel à se remettre, quand on n’envisage pas purement et simplement l’euthanasie. La critique aurait besoin d’un modèle et il lui suffirait de s’en réclamer pour se rétablir. En réalité elle est incurable. Si j’écris sur la critique, ce n’est pas pour avancer des solutions mais seulement pour témoigner de ce que j’aime retrouver chez un critique, un critique tel que j’en rencontre rarement, un critique que je voudrais être. Le portrait idéal et l’autoportrait imaginaire. Je n’entends donc pas parler de la critique, mais du critique, non pas d’un corps de métier, mais d’une personne, non pas d’une progression, de ses stratégies et de ses devoirs, mais d’un être, de sa vie.
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« L’Adolescent » de Dostoïevski – Confession aveugle d’un enfant du XIXe siècle

Quelques années avant Les Frères Karamazov, Dostoïevski commence un nouveau grand roman, L’Adolescent. Pour cette œuvre, il fait un choix radical, qui déjà le tentait pour Crime et châtiment : la forme qu’il choisit est celle de la confession, qui transforme l’adolescent qui donne son titre à l’œuvre en narrateur de l’histoire emmêlée qu’il imagine. La voix qui s’exprime alors est semblable à beaucoup d’égards à celle des Carnets du sous-sol– à la nuance près que ces carnets-là représentent deux gros volumes de près de mille pages en tout. Limitée à cette seule perspective, toute l’écriture de l’œuvre résulte profondément déterminée par ce parti-pris. Renonçant à la polyphonie à laquelle on attribuera en grande partie le caractère moderne de ses autres grands romans, Dostoïevski (s’)immerge dans la perception de son personnage, dont les contradictions sont particulièrement exacerbées alors qu’il est en pleine formation.
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« Une mort héroïque » de Baudelaire – mise à mort d’un artiste

Fancioulle était un admirable bouffon, et presque un des amis du Prince. Mais pour les personnes vouées par état au comique, les choses sérieuses ont de fatales attractions, et, bien qu’il puisse paraître bizarre que les idées de patrie et de liberté s’emparent despotiquement du cerveau d’un histrion, un jour Fancioulle entra dans une conspiration formée par quelques gentilshommes mécontents.
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« Le Narrateur » de Walter Benjamin [extrait] – information VS narration

Le premier signe avant-coureur d’un processus, qui devait aboutir au déclin de la narration, fut l’apparition du roman au début des Temps modernes. Ce qui distingue le roman du récit (et de l’épopée au sens étroit), c’est qu’il est inséparable du livre. Le roman n’a pu se développer qu’avec l’invention de l’imprimerie. La tradition orale – domaine de l’épopée – est d’une tout autre nature que ce qui fait l’étoffe même du roman.
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« La Mère » de Witkacy [extrait] – sauver l’humanité grâce à l’intellect

Léon, parle avec une ardeur croissante. – […] Voilà, mon idée est simple comme bonjour. Il est un fait que l’humanité dégringole de plus en plus vite. L’art est en décadence ; que sa fin soit légère – on peut très bien se passer de lui. La religion est déjà morte, la philosophie est en train de bouffer ses propres tripes et va également finir par un suicide. La fin de l’individu, étranglé par la société, c’est une chose déjà banale aujourd’hui. Comment retourner ce processus de socialisation apparemment irréversible dans lequel périt tout ce qui est grand, tout ce qui est lié à l’Infini, au Mystère de l’Existence ?
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« Tout mon amour » de Laurent Mauvignier [extrait] – impossible deuil

F (à la Mère) On a une vraie chance… Pourquoi t’es comme ça ? M (au Fils) Moi ? Je suis comme ça, quoi ? J’ai essayé de t’expliquer. GP Ah ! Ma bru… ma bru… Elle va bien finir par dire quelque chose ? Elle va se souvenir qu’elle a un fils, non ? M (au Fils) J’ai essayé. Tu ne veux pas comprendre ? Tu ne veux pas ? F Mais qu’est-ce que tu me racontes ? Qu’est-ce que je ne veux pas comprendre ?
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« Le Kung-fu » de Dieudonné Niangouna [extrait] – « Il faut la scène au-delà des mots »

Comment je suis devenu comédien ?
Ah ! Ça. Même les oiseaux n’oseront vous en dire la meilleure.
Les gens regardent et comprennent ce qu’ils veulent.
Mais moi je peux dire que cela n’a pas été fait comme on rentre à l’académie ou qu’on passe un brevet pour satisfaire ses études.…

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« Les Somnambules » de Hermann Broch – la sécurité de l’uniforme à l’époque laïque

Sur le chapitre de l’uniforme, Bertrand pourrait s’exprimer à peu près ainsi. Il fut un temps où l’Eglise seule trônait en juge au-dessus de l’homme et où chacun se savait pécheur. Aujourd’hui il est de nécessité que le pécheur juge le pécheur afin d’empêcher que toutes les valeurs sombrent dans l’anarchie, et, au lieu de pleurer avec lui, le frère est dans l’obligation de dire à son frère : « Tu as mal agi. » Et si jadis seul l’habit sacerdotal, par son inhumanité, se distinguait des autres, si même sous l’uniforme et la toge le civil se trahissait, il fallut, quand vint à se perdre la grande intolérance de la foi, que la toge mondaine remplaçât la toge céleste, que la société se scindât en hiérarchies et en uniformes et élevât ceux-ci à l’absolu au lieu et place de la foi. Et puisque c’est toujours romantisme que d’élever le terrestre à l’absolu, l’austère et véritable romantisme de notre époque est celui de l’uniforme, semblant impliquer l’existence d’une idée supraterrestre et supratemporelle de l’uniforme, idée qui sans exister possède une telle intensité qu’elle s’empare de l’homme avec beaucoup plus de force que ne le pourrait une quelconque vocation terrestre, idée inexistante et pourtant si intense qu’elle fait du porteur d’uniforme un possédé de l’uniforme, mais jamais un homme de métier au sens civil du mot, peut-être précisément parce que l’homme en uniforme est nourri et gonflé de la conscience de réaliser le propre style de vie de son époque et de réaliser également ainsi la sécurité de sa propre vie.
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