Catégorie : Citations et extraits

« La Course » d’Eva Hibernia, traduit de l’espagnol par David Ferré [extrait]

Madeleine à la piscine. Il n’y a personne d’autre. Lumière aveuglante. Un matelas pneumatique en forme de requin flotte par-ci et par-là. Madeleine est assise au bout du plongeoir, très haut. Ismail monte par l’échelle. Il porte un costume impeccable. : Vous voulez plonger ? Si vous voulez plonger, je peux bouger. : Je ne veux pas plonger. : Vaut mieux. Vous portez un très beau costume et le chlore l’abîmerait sans aucun doute. Vous le faites nettoyer au pressing, n’est-ce pas ?
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« Snorkel » d’Albert Boronat, traduit de l’espagnol par Marion Cousin [extraits]

Le matin, le calme somnolent de l’eau du lac vole en éclats en une seconde avec le saut du premier baigneur de la journée. Celui-ci résonne comme le jet de pierre qui brise la vitre, annonçant que tout sera un peu plus inconfortable à partir de maintenant. Alors, la physique, à qui il n’est pas permis de se reposer, active les yeux cernés de son réseau mécanique d’ondes aquatiques, qui s’éloignent de là en raison d’une loi sans nom selon laquelle l’amplitude de l’onde créée à la surface est inversement proportionnelle à l’importance de l’événement qui l’a engendrée. Et ainsi, le baigneur donne naissance par sa nage à un enchevêtrement complexe d’ondes naissant simultanément et d’ondes anonymes qui se croisent, s’accouplent et se séparent, pour donner vie à de nouvelles ondes.
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Lee Strasberg, l’Actor’s Studio et Marilyn Monroe

À cette époque c’était un endroit magique. Y aller, c’était une source d’inspiration, comme aller à la messe. Le bâtiment racheté par l’Actor’s Studio était une vieille église avec une façade de brique à l’ouest. À 11 heures précises les mardi et vendredi matin, une centaine d’acteurs assistaient aux réunions, si bon leur semblait.
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« Le spectateur », Christian Biet et Christophe Triau

C’est déjà commencé. Ce soir, j’y vais. Il a  d’abord fallu « envisager-d’aller-au-théâtre », se mettre dans l’idée qu’on va voir des corps vivants, entendre un texte, s’asseoir devant un plateau dans un espace réservé au spectacle, à côté d’autres spectateurs que, contrairement au cinéma, on ne peut ignorer, que l’on sent, que l’on entend et souvent que l’on voit. Il a fallu prendre les places, à l’avance, généralement numérotées. Une cérémonie que tout cela, un rite qui marque la sortie du soir, une vraie envie. Ce n’est pas banal. Et puis il a encore fallu que je choisisse : le lieu, le bâtiment, sa réputation, son directeur (j’ai mes fidélités), les acteurs (on dit que tel ou telle est très bien dans la pièce), le metteur en scène, l’auteur (un classique, un moderne dont on parle ?), le texte (y en a-t-il un, au moins, cette fois ?). Ah, oui ! le texte, ce qu’il faut entendre et juger, à travers une suite d’entités qui le revendiquent : un texte éclairé, scénographié, exploré par la diction, porté par le jeu des acteurs, magnifié par le plateau ou englouti par lui. Compliqué. En me rendant au théâtre, je me sens obligé de faire plus de choix que pour tout autre spectacle, avec bien plus de prérequis. C’est intimidant en somme. Au point qu’on en vient à proposer des écoles du spectateur, ce qui me désespère. Ce soir, donc, j’ai décidé d’être curieux, de renouer avec ce qu’est d’abord le théâtre : un spectacle dont on n’a rien vu et que l’on n’a pas lu encore, un spectacle tout entier vivant.
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« La Plâtrière » de Thomas Bernhard [extrait] – la folie intellectuelle

« Vous le savez, j’écris un traité dont je vous ai souvent parlé. C’est toujours ce traité qui m’absorbe », aurait-il dit, « une folie, vous savez, une folie à laquelle toute ma vie est suspendue, vous savez, – a-t-il dit, d’après Wieser – la folie intellectuelle a ceci de particulier qu’on y accroche sa vie, il faut se consumer pour elle à l’exclusion du reste.…

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« La Montagne magique » de Thomas Mann [extrait] – nouveauté, habitude et perceptions du temps

C’est au fond une aventure singulière que cette acclimatation à un lieu étranger, que cette adaptation et cette transformation parfois pénible que l’on subit en quelque sorte pour elle-même, et avec l’intention arrêtée d’y renoncer dès qu’elle sera achevée, et de revenir à notre état antérieur. On insère ces sortes d’expériences, comme une interruption, comme un intermède, dans le cours principal de la vie, et cela dans un but de « délassement », c’est-à-dire afin de changer et de renouveler le fonctionnement de l’organisme qui courait le risque et qui était déjà en train de se gâter, dans le train-train inarticulé de l’existence, de s’y fatiguer et de s’y énerver.
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« Espèces d’espaces » de Georges Perec [extrait] – leçon d’observation, d’écriture, d’imagination

Observer la rue, de temps en temps, peut-être avec un souci un peu systématique. S’appliquer. Prendre son temps. Noter le lieu : la terrasse d’un café près du carrefour Bac-Saint-Germain             l’heure : sept heures du soir             la date : 15 mai 1973             le temps : beau fixe Noter ce que l’on voit. Ce qui se passe de notable. Sait-on voir ce qui est notable ? Y a-t-il quelque chose qui nous frappe ? Rien ne nous frappe. Nous ne savons pas voir.
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« Théâtre/Roman » d’Aragon [extrait] – considérations sur le théâtre, formulées dans les années 70

Depuis deux siècles le tantôt, ton Dom Juan, mon cher, il a pris du bleu sur la touche, et à force d’être joué, on lui a trouvé des fossettes que tu ne lui connaissais pas, à ton marmouset. Tu l’as vu, joué par Jouvet ? tu l’as vu, joué par Vilar ? Au bout de deux siècles, il a atteint l’âge d’Arnolphe, un vieillard de quarante ans qui ne se donne pas la peine de faire l’éducation des filles, se contentant de les baiser.
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« La Vie de Galilée » de Brecht [extrait] – « Rentre chez toi, sur-le-champ. »

"Mon Dieu ! Il faut plier bagages." "Cette épidémie est partout." "Pouvez-vous me dire, mes sœurs, où je pourrais acheter du lait ?" "Rentre chez toi, sur-le-champ." "Ils n’éteignent plus le feu quand la peste menace. Chacun ne pense plus qu’à la peste." "Qui sait aujourd’hui ce que demain sera ?" "Comme si un livre avait de l’importance maintenant."
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