Catégorie : Spectacles

« Théorème(s) » de Pierre Maillet à la Comédie de Caen – la jouissance à tout prix

D’un roman né de la réalisation d’un film de Pasolini, Pierre Maillet a entrepris de faire une adaptation. Ce faisant, il tire parti de l’art hybride de l’artiste italien, écrivain, poète, journaliste et encore réalisateur, qui avait rêvé de donner une forme théâtrale à son œuvre, Théorème. Entouré d’une dizaine d’acteurs à l’énergie communicative, Pierre Maillet réalise ce rêve et s’approprie ce texte singulier, qui offre le récit d’un ange qui passe dans une famille et en désaxe tous les membres. La structuration de l’œuvre en deux parties, de la séduction à l’abandon aux multiples conséquences, aurait probablement réclamé une rupture plus nette dans le spectacle, mais la jubilation première l’emporte sur la gravité – scindant la perception entre le partage authentique de cette jubilation et l’impression de désinvolture que laisse la fin du spectacle.
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« Les Démons » de Guy Cassiers à la Comédie-Française – ombres falotes de démons

Quoique grand adaptateur de romans à la scène, Guy Cassiers ne s’était jamais intéressé à Dostoïevski jusqu’ici. Il faisait exception parmi ses contemporains, et plus largement au sein de la longue et riche histoire des relations que la scène entretient avec les romans de Dostoïevski. En 1999, Cassiers avait adapté Anna Karénine de Tolstoï – comme Fernand Gémier, Georges Pittoëf ou Jean-Louis Barrault, qui avaient aussi préféré un russe au détriment de l’autre. Cassiers a néanmoins été amené à choisir un roman de Dostoïevski, pour fêter avec la Comédie-Française le bicentenaire de la naissance de l’auteur. Comme Ivo van Hove, Julie Deliquet ou Christophe Honoré récemment, le metteur en scène flamand en effet été invité à diriger la troupe. Le spectacle apparaît le fruit d’un concours de circonstances, voire d’une commande, plutôt qu’un véritable projet né du fin fond des entrailles de l’artiste. Cela explique peut-être pourquoi Cassiers, qui propose d’ordinaire un théâtre profondément littéraire et dramaturgique, manque complètement son coup avec cette adaptation.
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« Complete Works : Table Top Shakespeare » de Forced Entertainment au Théâtre de la Ville – tout Shakespeare sur un coin de table

Le Festival d’Automne propose cette année un portrait de la compagnie britannique Forced Entertainement, portrait composé de six spectacles plus ou moins récents, parmi lesquels un marathon Shakespeare : Complete Works: Table Top Shakespeare. En 2015, la compagnie s’est lancé pour défi de résumer toutes les pièces de Shakespeare en une heure chrono chacune, avec tous les produits qui peuvent se trouver dans les placards d’une cuisine. Ce projet incongru suscite la curiosité : que reste-t-il de Shakespeare dans ces conditions ? et même du théâtre ? L’entreprise évoque les recherches de l’Oulipo, ce groupe de littérature auquel appartenaient entre autres Raymond Queneau, Georges Perec ou Jacques Roubaud, qui s’imposaient de multiples règles d’écriture en vue de stimuler la créativité. Ici, plus encore que la créativité des acteurs, c’est celle des spectateurs qui est sollicitée par une telle entreprise.
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« Steve Jobs » de Robert Cantarella à la Comédie de Caen – anti-portrait de Steve Jobs et de Nicolas Maury

Un spectacle sur Steve Jobs avec pour acteur principal Nicolas Maury. Le fondateur d’Apple incarné par l’un des acteurs révélés par la série Dix pour cent. Le projet de Robert Cantarella, qui prend appui sur un texte d’Alban Lefranc, paraît racoleur, capable d’attirer un public qui n’est pas coutumier du théâtre. L’auteur comme le metteur en scène abordent Steve Jobs comme une figure mythologique créée par notre époque, mais ils entreprennent de démythifier cette figure, de la désacraliser. Plutôt que comme un inventeur qui a révolutionné notre quotidien, ils l’envisagent comme un « ex-hippie consommateur de LSD devenu moine milliardaire ». Le contre-pied pris est presque exact, entre l’image que l’on peut avoir de ce personnage et le portrait qui en est dressé – un portrait sans nuance.
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« Moby Dick » d’Yngvild Aspeli à la Comédie de Caen – les arrêtes du poisson sans la chair

En 2017, Yngvild Aspeli adaptait La Faculté des rêves, roman de Sara Strisdberg consacré à la Valerie Solanas, intellectuelle et féministe américaine, avec des marionnettes grandeur nature. La metteuse en scène réitère l’expérience d’une adaptation et s’attaque cette fois à un roman d’une autre teneur, à un « monstre de la littérature » comme elle le dit elle-même : Moby Dick. Ce monstre, elle entreprend de le dompter grâce à son art profondément spectaculaire. Quoique la baleine blanche soit multiplement représentée sur scène, l'œuvre de Melville, elle, reste introuvable.
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« Fraternité, conte fantastique » de Caroline Guiela Nguyen aux Ateliers Berthier – théâtre de larmes sans catharsis

Dans la continuité de Saïgon, qu’un des personnages introduisait comme une « histoire de larmes », le dernier spectacle de Caroline Guiela Nguyen, Fraternité, conte fantastique, propose à nouveau un théâtre de larmes. La metteuse en scène propose cette fois un conte dans lequel la moitié de l’humanité a disparu, et ceux qui ont survécu dépensent toute leur énergie à se consoler les uns les autres. La catastrophe imaginée fait écho aux temps que nous vivons, mais l’émotion ne naît pas de cette possible résonance avec le réel. Le décalage est encore plus net que dans Saïgon, entre un projet théâtral fort, lourd de convictions, et un spectacle qui n’en livre que des bribes.
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« Guermantes » de Christophe Honoré – se consoler du présent en rêvant la vie d’artiste

En avril 2020, Christophe Honoré devait présenter sa dernière création avec la troupe de la Comédie-Française : Le Côté de Guermantes, d’après Marcel Proust. Reportée, la pièce est finalement créée en septembre, et elle reste à l’affiche pendant plusieurs semaines, ne cessant de s’adapter aux nouvelles mesures sanitaires : la distanciation, les jauges réduites, le couvre-feu, etc. Les multiples rebondissements qui ont marqué la création de ce spectacle ont inspiré un film au metteur en scène, qui est aussi réalisateur. De l’abattement que provoquent les reports et annulations successives, émerge une idée, un projet, qui permet de parler de la situation présente et d’échapper à sa pesanteur : un film sur la troupe de la Comédie-Française pendant les répétitions d’un spectacle d’après Proust, quand les acteurs et le metteur en scène apprennent que la première n’aura pas lieu. Alors qu’une impression d’anachronisme se dégageait du spectacle en réalité créé, le film ramène à notre époque et nous console avec des fantasmes.
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« Illusions perdues » de Pauline Bayle au Théâtre de la Bastille – Balzac sans illusion mais avec beaucoup d’ambition

Le Théâtre de la Bastille inaugure sa saison avec un spectacle créé en janvier 2020 mais resté de longs mois dans les limbes (tout le temps de la crise sanitaire) avant de reprendre vie au printemps dernier : Illusions perdues de Pauline Bayle, d’après Honoré de Balzac. La jeune metteuse en scène confirme avec ce spectacle sa prédilection pour les textes non théâtraux. Après Iliade et Odyssée, après Chanson douce d’après Leïla Slimani, voilà qu’elle s’attaque à l’une des œuvres les plus connues de Balzac, représentant emblématique du genre romanesque. Illusions perdues relate l’ascension et la chute d’un jeune poète venu trouver la gloire à Paris. D’un roman de 700 pages, Pauline Bayle crée une œuvre de 2h30 qui embarque et offre le spectacle d’un vaste récit mis en corps et en actes – spectacle permis par des acteurs impressionnants.
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« Gloucester Time – Matériau Shakespeare – Richard III » de Marcial di Fonzo Bo et Frédérique Loliée à la Comédie de Caen – Shakespeare au présent

Les spectacles portant la mention « d’après » sont nombreux de nos jours : ils s’inspirent de romans, de scénarios de films, de textes poétiques ou philosophiques. La dernière création de Marcial di Fonzo Bo et Frédérique Loliée porte quant à elle la mention : « d’après la mise en scène de Matthias Langhoff ». Voilà que le théâtre s’imite lui-même, pour faire vivre sa propre histoire ! La saison du CDN de Caen s’ouvre en effet avec la reprise d’une mise en scène créée à Avignon en 1995, Gloucester Time – Matériau Shakespeare – Richard III, mise en scène devenue légendaire, dont le plateau incliné est notamment devenu une référence dans l’histoire de la scénographie. L’approche de ce spectacle est cependant intime. Les deux metteurs en scène à l’origine du projet étaient jadis acteurs dans la première promotion de l’École du Théâtre National de Bretagne. Sous le regard bienveillant du metteur en scène d’origine allemande, ils rassemblent souvenirs et archives et entraînent dans leur aventure toute une bande de jeunes acteurs. Le spectacle recréé est une démonstration de vie et d’énergie qui célèbre le retour au théâtre après plusieurs mois et donne le coup d’envoi d’une saison qui s’annonce extrêmement riche.
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« Que ta volonté soit Kin » de Sinzo Aanza, mis en scène par Aristide Tanagda, à l’Odéon – anti-épopée

Alors que le Festival d’Avignon a lancé son coup d’envoi il y a quelques jours, les saisons théâtrales, largement perturbées cette année, se terminent ici et là. Le Théâtre de l’Odéon clôt ainsi l’année avec Que ta volonté soit Kin, texte de l’artiste congolais Sinzo Aanza créé l’an dernier par Aristide Tanagda, metteur en scène burkinabé qui dirige les Récréatrâles, grand festival de théâtre panafricain. La scénographie, le texte et les acteurs transportent le temps d’une soirée à Kinshasa, « Kin », plus grande ville d’Afrique située près du fleuve Congo. Avant de se laisser embarquer, un souvenir s’impose au moment de la découverte du plateau, celui de Shéda, spectacle de Dieudonné Niangouna, metteur en scène lui aussi congolais, autre figure majeure du théâtre africain régulièrement invitée en France. Mais alors que Niangouna offrait un spectacle épique dans la Carrière de Boulbon en 2013, Aanza et Tarnagda assument à l’inverse une anti-épopée.
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