Catégorie : Spectacles

« Ombre (Eurydice parle) » d’Elfriede Jelinek mis en scène par Marie Fortuit aux Plateaux Sauvages – le cri des silencieuses

Marie Fortuit crée aux Plateaux Sauvages, Ombre (Eurydice parle), dernière œuvre écrite pour le théâtre par Elfriede Jelinek. Dans ce texte, l’autrice autrichienne qui a reçu le Prix Nobel de littérature en 2004 procède à un nouveau renversement de perspective après Les Suppliants, pendant des Suppliantes d’Eschyle. Elle donne cette fois voix à Eurydice, afin qu’elle ne soit plus seulement l’amante d’Orphée. Aux Enfers, Eurydice se révèle une autrice empêchée, mise dans l’incapacité d’écrire par la musique assourdissante d’Orphée. La mise en scène extrêmement esthétique de ce texte interprété par Virgile L. Leclerc embrasse pleinement le déplacement proposé pour donner voix aux silencieuses.
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« Institut Ophélie » d’Olivier Saccomano et Nathalie Garraud au T2G – Ophélie, balle rebondissante dans le flipper de l’histoire

Nathalie Garraud et Olivier Saccomano, tous deux à la tête du Théâtre des 13 vents à Montpellier, présentent au T2G le deuxième volet d’un diptyque. Après Un Hamlet de moins, Institut Ophélie. Shakespeare apparaît comme un point d’entrée dans ces spectacles ; il est avant cela un point de départ pour Olivier Saccomano, auteur. Dans Institut Ophélie, le duo d’artistes joue avec les représentations que l’on a d’Ophélie, figure théâtrale devenue figure picturale, opératique ou encore cinématographique, et tisse à partir d’elle une réflexion sur les femmes, la place qu’elles occupent ou la place qu’on leur donne. La folie d’Ophélie, sa virginité et sa parole prophétique permettent ainsi de traverser tout le vingtième siècle et de rejoindre notre époque. Une traversée dans laquelle le discours est relégué à l’arrière-plan à la faveur d’associations libres, d’une réflexion vive et rebondissante. Cette relégation qui fait toute la poésie du spectacle prend appui sur le travail scénique de Nathalie Garraud, qui crée des visions d’une précision fascinantes et enrichit nos imaginaires de rythmes et de tableaux qui élargissent notre perception.
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« Rivage à l’abandon, Médée-matériau, Paysage avec Argonautes » de Matthias Langhoff à la Comédie de Caen – sédiments d’histoire et de théâtre

Après la reprise de Gloucester Time. Matériau Shakespeare. Richard III l’an dernier à la Comédie de Caen, par Marcial Di Fonzo Bo, directeur des lieux, et Frédérique Loliée, sous le regard bienveillant de Matthias Langhoff, une autre reprise réunit ces trois-là, ainsi que Catherine Rankl, scénographe. En 1983, Matthias Langhoff créait à Bochum, avec Heiner Müller, le triptyque Rivage à l’abandon, Médée-matériau, Paysage avec Argonautes. Le metteur en scène d’origine allemande recrée ce triptyque en ce début d’année, avec les deux acteurs qu’il a rencontrés en 1995 à l’École du Théâtre National de Bretagne, sa scénographe, et Véronique Appel qui l’assiste. Durée initialement annoncée du spectacle : 1h45. Durée réelle : 1h. Durée ressentie : un pan d’histoire.
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« Poquelin II » des tg STAN à la Bastille – la puissance de jeu de Molière révélée par des Flamands ironiques

L’année Molière – dont le quadricentenaire de la naissance a été fêté de multiples manières ces derniers mois –, et plus largement l’année théâtrale 2022, se terminent en beauté avec Poquelin II, spectacle du tg STAN créé en 2018 et pour la première fois présenté à Paris, à la Bastille toujours. Le « II » du titre, qui inscrit ce spectacle à la suite d’un autre créé en 2003, annonce discrètement un diptyque, composé de L’Avare et du Bourgeois gentilhomme. Les deux comédies sont jouées l’une après l’autre, sans transition. Cette soirée deux en une fait prendre la mesure du talent du collectif, tout comme de la puissance de jeu du théâtre de Molière, dont le texte n’a jamais été aussi bien entendu que dans la bouche de ces Flamands.
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« Et si tu danses » de Marion Lévy au TGP – « Et toi, combien tu en as ? »

Et si tu danses est un spectacle jeune public créé par la chorégraphe Marion Lévy à partir d’un texte de Mariette Navarro. Situé à la lisière du théâtre et de la danse, il puise son inspiration dans le conte du Petit Poucet. Un Petit Poucet devenu adulte qui raconte les épreuves par lesquelles il est passé, en ouvrant progressivement la scène à ses petits spectateurs et petites spectatrices.
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« 1983 » d’Alice Carré et Margaux Eskenazi au Théâtre des Abbesses – transmettre pour avancer

Après Et le cœur fume encore en 2020, qui portait sur la guerre d’Algérie et ouvrait sur ses conséquences au long cours, la compagnie Nova reprend le fil de sa réflexion et dresse une fresque de la France de 1979 à 1985, dont le point d’orgue est l’année 1983, année d’une Marche pour l’égalité et contre le racisme qui mène de Marseille à Paris. Depuis deux ans, le travail de la compagnie a profondément mûri. La part documentaire toujours importante de son travail, qui nourrit densément la réflexion, est cette fois assortie d’une plus grande conscience des moyens théâtraux qui permettent de la mettre en valeur. Alice Carré et Margaux Eskenazi proposent ainsi un objet composite, qui sollicite la réflexion, fait frissonner d’effroi ou d’émotion, et fait encore rire. Plus profondément, 1983 se charge de transmettre pour ne pas qu’on reparte de zéro, que les combats qu’il est nécessaire de mener aujourd’hui s’inscrivent dans une histoire capable de leur donner poids et ampleur.
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« True Copy » du collectif BERLIN au Théâtre de Châtillon Clamart – fascination de la mystification

Le collectif BERLIN, régulièrement invité en France depuis quelques années, revient accueilli dans le cadre du Festival OVNI coorganisé par Malakoff Scène nationale, le Théâtre de Vanves et le Théâtre de Châtillon-Clamart, festival consacré à des spectacles « indisciplinés », ou indisciplinaires. Cette catégorie qui se définit par la négative correspond bien au travail du collectif anversois, qui parfois se passe de la présence d’acteurs et actrices sur scène et s’appuie sur la technologie pour offrir des portraits de villes ou de personnes qu’il a rencontrées. Dans Perhaps all the dragons…, Bart Baele et Yves Degryse proposaient au public d’écouter six histoires, confiées en tête-à-tête par écrans interposées. Parmi les trente possibles, toutes extraordinaires, seule une était fausse. L’une d’elle était celle du maître faussaire Geer Jan Jansen, dont la trajectoire a donné l’inspiration pour ce spectacle, True Copy. Une réflexion sur ce que l’on décrète vrai ou faux, au musée et au théâtre, qui révèle notre goût profond pour la mystification.
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« Liebestod. El olor a sangre no se me quita de los ojos » d’Angélica Liddell à l’Odéon – sacrifice de l’artiste

La tournée de Liebestod, après sa présentation au Festival d’Avignon l’année dernière, est un événement attendu depuis de long mois. Les quelques dates prévues à Paris sont prises d’assaut, certains quêtent des places à l’entrée du théâtre, avec la ferveur des croyants, désireux de retrouver la grande prêtresse Angélica Liddell, autrice, metteuse en scène, actrice et performeuse de ses spectacles. L’artiste espagnole, régulièrement accueillie en France depuis une dizaine d’année, occupe une place bien particulière dans le paysage théâtral, place clivante, qui suscite la haine autant que l’adhésion. Après avoir un érigé un mausolée à ses parents dans le diptyque Una costilla sobre la mesa, elle propose un nouveau rituel cette fois inspiré par la tauromachie, par lequel elle exprime le danger que représente son art. Le profond désespoir que Liddell partage avec les toréadors, ainsi qu’avec les funambules, donne à penser la portée du sacrifice de l’artiste.
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« Toute nue » d’Émilie Anna Maillet à la Comédie de Caen – Feydeau caféiné et féministe

La Comédie de Caen a programmé pour deux dates une comédie, Toute nue. Variation Feydeau-Norén, conçue par Émilie Anna Maillet. Partant d’une pièce de Feydeau, Mais n’te promène donc pas toute nue !, la metteuse en scène y injecte des dialogues de Norén issus de plusieurs de ses pièces. Non pas sur le mode de la confrontation, mais au contraire de la diffusion, une diffusion au départ presque insensible mais qui en vient en sous-main à déplacer les rapports de force et à bouleverser les équilibres de la pièce initiale, jusqu’à lui donner une tout autre portée. Le terme de « variation » avancé dans le titre du spectacle annonce son caractère musical, rythmique, électrique presque, dimension qui contribue à offrir une lecture caféinée et féministe de Feydeau.
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« Le Firmament » de Lucy Kirkwood mis en scène par Chloé Dabert au TGP – femmes célestes sous la voûte du patriarcat

Après le CentQuatre et la Comédie de Reims qu’elle dirige, c’est au TGP que Chloé Dabert présente Le Firmament. Ce spectacle est la création française du texte de Lucy Kirkwood, autrice britannique dont une autre pièce, Les Enfants, est actuellement présentée au Théâtre de l’Atelier dans une mise en scène d’Éric Vignier. Lucy Kirkwood a plusieurs fois pratiqué le dialogue avec des œuvres existantes, en réécrivant des contes, en proposant une adaptation d’Hedda Gabler d’Ibsen, ou en reprenant, ici, les grandes lignes du scénario de Douze hommes en colère, pièce de Reginald Rose adaptée au cinéma par Sidney Lumet. Sur chacune de ces œuvres dont elle s’empare, l'autrice appose une perspective féministe. Peu après avoir travaillé avec des femmes victimes du système judiciaire pour une autre pièce, elle imagine dans Le Firmament une fiction qui se déroule dans l’Angleterre de 1756. Elle pratique cependant le télescopage des époques et l’anachronisme volontaire pour penser la place des femmes dans la société, les libertés acquises ou non depuis le XVIIIe siècle, et la survivance effrayante de problématiques liées à leur corps. Une grande intensité dramaturgique et scénique se dégage de la mise en scène de ce texte par Chloé Dabert.
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