Catégorie : Spectacles

« Jukebox ‘Gennevilliers' » d’Elise Simonet et Joris Lacoste – les voix de nos villes

Si les théâtres sont fermés depuis deux mois, les artistes ont encore le droit de proposer des spectacles dans les milieux scolaires. Cette aberration renforce la légende selon laquelle le virus n'y circulerait pas – mais de la maternelle au lycée seulement ; les universités, elles, sont fermées depuis de longues semaines. (Il y a quelques jours encore, notre gouvernement affirmait avec aplomb que le corps enseignant ne faisait pas partie des professions les plus exposées au covid – ce qui s’explique par le fait que les élèves d’une même classe et leurs professeurs ne sont pas déclarés cas contact si l’un d’eux contracte la maladie…). Dans ce contexte moribond, la découverte de Jukebox 'Gennevilliers' au Lycée Galilée de Gennevilliers a pris l’apparence d’un rayon de soleil – et de fait, le soleil perçait à travers les nuages noirs et s’invitait dans le hall de l’internat tout en baies vitrées, le temps d’une des représentations prévues.
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« mauvaise » de debbie tucker green, mis en scène par Sébastien Derrey au T2G – douloureux combat de la parole contre le silence

Alors que les théâtres ont travaillé d’arrache-pied pendant des semaines dans la perspective de leur réouverture mi-décembre, qu’ils ont réinventé leurs saisons, leurs horaires et leurs modalités d’accueil tandis que les artistes reprenaient intensément les répétitions, animés par l’espoir de retrouver le public, cinq jours seulement avant la date de réouverture annoncée, le Premier ministre annonçait qu’elle n’aurait pas lieu, démontrant, une fois de plus, un violent mépris à l’égard des artistes et les structures culturelles, jugées inessentielles – moins essentielles en tout cas que les magasins de vêtements, de sport, de décoration, de jouets ou de farces et attrape. Cette décision soumet à nouveau à l’épreuve de la patience ceux pour qui la culture n’est pas un bonus dans le quotidien, mais le métier, la raison de vivre, la passion, mais elle fournit surtout de nouveaux motifs de colère, sentiment qui s’ajoute à l’épuisement, la lassitude et la perte de sens, maîtres de nos quotidiens depuis plusieurs mois. Dans le désert culturel annoncé jusqu’en janvier, le T2G a néanmoins trouvé le moyen de créer un espace de résistance, qui prend des allures d’oasis. Le Centre dramatique national de Gennevilliers a décidé de maintenir quelques dates des représentations de mauvaise, spectacle qui aurait dû être créé en novembre à la MC93 et qui a été reporté mi-décembre au T2G. Après les annonces du 10 décembre, ces représentations auraient encore dû être annulées, renvoyées à un avenir incertain alors que se pressent et se chevauchent dans les mois à venir près d’un an de théâtre depuis mars dernier. Trois représentations, uniquement ouvertes aux programmateurs et journalistes, ont cependant permis que le texte de debbie tucker green, figure éminente de l’avant-garde théâtrale britannique, soit pour la première fois créé en France et qu’il trouve ainsi une forme certes diminuée d’existence auprès des professionnels du secteur, à défaut du public, mais d’existence tout de même. Pour que la nouvelle contrainte du couvre-feu soit respectée, le spectacle a donc été présenté pour trois dates à 17h30, devant une poignée de spectateurs. L’ambiance est complice, feutrée entre les visages masqués qui pour la plupart se connaissent ou se reconnaissent, mais ceux qui ont le privilège de retourner une dernière fois en salle avant de clore l’annus horribilis 2020 sont loin de fanfaronner.
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« _jeanne_dark_ » de Marion Siéfert – spectacle vivant 2.0 par temps de confinement

Après les captations de spectacle diffusées en différé, les captations live (telles qu’en proposent en ce moment la Comédie-Française ou le Théâtre de la Ville, entre autres), les lectures live, les podcasts alternatifs… Marion Siéfert, artiste associée au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, nous invite à découvrir un nouvel avatar de spectacle vivant avec _jeanne_dark_, performance diffusée en live sur Instagram. Ce format n’est pas la simple conséquence du confinement, son projet était d’emblée conçu à partir de ce réseau social : lors de sa tournée française tout au long de l’automne, le spectacle était supposé être retransmis en live sur Instagram en même temps qu’il était présenté en salle. Contrairement à d’autres spectacles condamnés à des reports, voire à des annulations, le deuxième confinement mis en place depuis quelques semaines n’a pas complètement anéanti les possibilités de représentation de ce spectacle. Il les a peut-être même démultipliées : le 19 novembre, nous étions près de 600 à suivre le direct du compte Instagram de @_jeanne_dark_. Outre la médiation d’un écran, qui chaque fois affaiblit le rapport du spectateur à l’œuvre, la particularité de ce mode de diffusion via un réseau social est qu’il permet de reformer une espèce de communauté autour du spectacle. A côté de l’image de l’actrice défilent à toute allure les commentaires instantanés des spectateurs, qui profitent de l’espace que leur accorde l’application pour se libérer de la contrainte du silence qu’impose la présence en salle. A côté du spectacle que propose @_jeanne_dark_, s’improvise chaque soir celui des spectateurs qui réagissent à ce qu’elle raconte et ce qu’elle fait, et ce spectacle-là est presque aussi fascinant que le premier.
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« Le Côté de Guermantes » d’après Proust, mis en scène par Christophe Honoré, au Théâtre Marigny – promenade par temps orageux

Christophe Honoré est un amant de la littérature. Au cinéma comme au théâtre, il la côtoie de près. En témoignent ses Métamorphoses d’après Ovide à l’écran, ou Nouveau Roman et Les Idoles sur scène, qui faisaient revivre des auteurs à travers leurs œuvres. Pour sa dernière création au théâtre, il se mesure à un nouveau défi avec la troupe de la Comédie-Française : un spectacle inspiré du Côté de Guermantes de Proust. Il s’agit du troisième tome d’A la Recherche du temps perdu, l'un des romans les plus longs du jamais écrit. Honoré ne garde certes qu’un morceau de cette immense fresque qui résiste au théâtre rien que par sa longueur, mais il en choisit le volume le plus gros et peut-être le moins adaptable : celui qui raconte l’entrée du narrateur dans le monde, et sa découverte de l’aristocratie. Deux impressions se dégagent du spectacle, en grande partie inspirées du roman : anachronisme et déception.
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« Danses pour une actrice (Valérie Dréville) » de Jérôme Bel à la MC93 – mémoires du corps

Il y a un an, Jérôme Bel annonçait qu’il ne prendrait plus l’avion, et ne ferait plus tourner ses spectacles à l’étranger (alors qu’il y a quelques années à peine, il venait jusqu’à Cuba avec Shirtologie). Ce qu’il consent à faire en revanche, c’est recréer ses spectacles avec des artistes étrangers, grâce à des répétitions via Skype. Pour que le spectacle vivant ne se résume pas à des captations (menace qui pèse en temps de covid), pour continuer à faire l’expérience de la présence, la nécessité s’impose plus que jamais d’aller voir ses œuvres, d’aller jusqu’à la MC93 pour découvrir sa dernière création, Danses pour une actrice (Valérie Dréville), présentée dans le cadre du Festival d’Automne. Pour la version française de ce spectacle, il fait appel à une actrice-monument, qui a marqué les œuvres de Vitez, Régy, Vassiliev, et plus récemment d’Ostermeier, Lupa ou Creuzevault. Une actrice qui porte en sa chair tout un pan de la mémoire théâtrale depuis les années 1980 jusqu’à nos jours, que Jérôme Bel confronte à une autre mémoire, celle de la danse. Ensemble, ils créent un objet hybride, qui s’offre exceptionnellement le luxe d’une double réception.
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« Le Grand Inquisiteur » de Sylvain Creuzevault d’après Dostoïevski à l’Odéon – Creuzevault, Christ ou Grand Inquisiteur ?

Après l’Allemand Frank Castorf, qui a adapté presque toutes les œuvres de Dostoïevski depuis 1999, c’est au tour de Sylvain Creuzevault de revenir avec obsession à cet auteur. En 2018, il se lançait avec Les Démons. En 2019, il adaptait pour quelques représentations seulement avec les étudiants du Théâtre National de Bordeaux L’Adolescent. Cette saison, il présente deux spectacles à l’Odéon : Le Grand Inquisiteur et Les Frères Karamazov. Tous deux sont étroitement liés : la Légende du Grand Inquisiteur est un des chapitres les plus célèbres des Frères Karamazov, une œuvre dans l’œuvre, un « poème » comme le présente Ivan Karamazov, qui court sur une vingtaine de pages. Ce morceau a déjà été isolés par d’autres metteurs en scène avant Creuzevault – par Peter Brook et Patrice Chéreau notamment –, mais le but n’est pas ici d’en donner une simple lecture théâtralisée. Le spectacle de plus d’une heure et demie prend la forme d’un dialogue avec ce texte, d’une mise en perspective historique et politique qui entend souligner la pertinence de la pensée de Dostoïevski.
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« Familie » de Milo Rau à Nanterre-Amandiers – théâtre pornographique : la reconstitution du réel à tout prix, au prix du jeu et de l’intimité des acteurs

Depuis plusieurs années, l’artiste suisse Milo Rau est accueilli en France avec ses spectacles, qui toujours explorent les relations entre le réel et le théâtre à partir de la question de la représentation de la violence sur scène. Après Five Easy Pieces, sur les crimes de Marc Dutroux, La Reprise, sur le meurtre d’un homosexuel à Liège en 2012, Rau s’empare d’un nouveau fait divers dans Familie : le suicide des quatre membres d’une famille en 2007, près de Calais. Les deux précédentes œuvres de ce triptyque démontraient comment le théâtre pouvait permettre d’apprivoiser l’horreur, par le jeu. Dans celle-ci, la démarche est inverse. Le fait d’amener une vraie famille sur scène évacue presque totalement le jeu, au point de faire naître un malaise extrême.
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« Et le coeur fume encore » de Margaux Eskenazi et Alice Carré au TGP – le présent depuis l’Histoire, l’Histoire depuis l’intime

La compagnie Nova, qui a commencé il y a quelques années avec des mises en scène d’œuvre classiques (Hernani, Richard III), présente au TGP sa dernière création, Et le cœur fume encore, spectacle présenté et remarqué dans le Off du Festival d’Avignon 2019. Il s’agit du deuxième volet d’un diptyque intitulé « Ecrire en pays dominé », amorcé en 2016 avec Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre. Dans ces deux opus, la compagnie garde un lien fort avec la littérature, mais ses membres la mobilisent cette fois pour aborder certains pans de la réalité contemporaine française, que leur suggère leur expérience intime. Après avoir réfléchi au métissage des langues dont ils ont hérité, imprégnés de textes d’Aimé Césaire, Senghor et d’autres, ils s’attaquent dans Et le cœur fume encore à la mémoire de la guerre d’Algérie. Outre leurs histoires personnelles, l’impulsion leur est donnée par Kateb Yacine, grand auteur de la décolonisation, à qui ils empruntent un vers pour le titre de leur spectacle. Un vaste travail de collecte d’archives et de témoignages recueillis auprès de leurs proches, mené par Margaux Eskenazi et Alice Carré, leur a permis de reconstituer certains épisodes de la guerre d’indépendance algérienne, et de tisser une réflexion sur ses formes de permanences dans la société actuelle.
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« Onéguine » d’après Pouchkine, mis en scène par Jean Bellorini, au TGP – des mondes à partir de quelques mots

Le Théâtre Gérard Philipe ouvre sa saison avec Un Conte de Noël de Julie Deliquet, nouvelle directrice des lieux, mais aussi avec la reprise d'Onéguine, spectacle créé il y a un an et demi au même endroit par Jean Bellorini, son prédécesseur. Onéguine s’inscrit dans la continuité des précédents spectacles de Bellorini, et tout particulièrement de ses Karamazov d’après Dostoïevski (spectacle créé à Avignon en 2016). D’abord parce que Pouchkine, poète du XIXe siècle, est une référence déterminante dans la littérature et la culture russe, et que Dostoïevski lui a rendu hommage dans un discours célèbre peu avant sa mort. Ensuite parce que l’œuvre la plus connue de Pouchkine, Eugène Onéguine a récemment été retraduite par André Markowicz, traducteur de référence de Dostoïevski aujourd’hui, qui a réussi la gageure de traduire ce roman écrit en vers en octosyllabes rimés. Pour amener sur scène ce texte qui transcende les genres, qui se situe au carrefour du roman, de la poésie, et peut-être même du théâtre, Bellorini a conçu un dispositif qui place en son cœur l’écoute – celle d’une histoire, et celle d’une langue poétique.
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