Catégorie : Spectacles

« La Réponse des hommes » de Tiphaine Raffier aux Amandiers – « Nous sommes désolés »

Après de multiples rebondissements dus au covid, Tiphaine Raffier présente enfin sa dernière création en région parisienne, au Théâtre Nanterre-Amandiers, en coréalisation avec le Théâtre de l’Odéon. Le titre est aussi mystérieux qu’attirant : « la réponse des hommes ». Réponse à quelle question ? En réalité, il n’y en pas une, clairement formulée, mais d’innombrables, à de multiples échelles, dont le dénominateur commun est la miséricorde, définie comme la compassion pour la misère d’autrui, la générosité qui entraîne le pardon, et qui est aussi le nom donné à la bonté infinie de Dieu dans la tradition judéo-chrétienne. Un titre aux consonances bibliques pour un spectacle au thème biblique sous-titré : « Variations autour de neuf œuvres de miséricorde ». Depuis Adam et Ève, on sait que l’homme n’est pas à la hauteur des ambitions que Dieu a pour lui. Sans suspens, les réponses des hommes, incapables d’être bons, ni même miséricordieux, sont dramatiquement décevantes. Mais plus que cette conclusion qui n’est pas surprenante, ce spectacle donne à voir un monde apocalyptique – le nôtre – dans lequel les sirènes sonnent sans relâche, sans que les humains paraissent réagir.
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« King Lear Syndrome » d’Elsa Granat au TGP – Lear, de la tempête au naufrage

Le Théâtre Gérard Philipe, sous la direction de Julie Deliquet, prend la forme d’un temple pour les metteuses en scène de notre époque. En plus de ses propres créations, des spectacles de Tamara Al Saadi, Lorraine de Sagazan, Elsa Granat, Julie Bérès, Pauline Sales et d’autres encore ont été programmés cette année. Ces femmes, qui appartiennent à la même génération à quelques années près, s’imposent dans le paysage théâtral contemporain et en modifient les contours. En plus des questions qu’elles amènent au plateau et qu’elles abordent généralement avec beaucoup de justesse, elles paraissent convoquer une sensibilité bien particulière. Une sensibilité profonde, intime, qui donne l’impression d’appartenir à cette génération, de se situer de plain-pied avec la création contemporaine. Elsa Granat, dans King Lear Syndrome créé ces jours-ci au TGP, confirme l’intuition qu’une mise en scène au féminin se déploie et déplace nos expérience spectatrices. Dans ce spectacle, elle aborde les relations des jeunes adultes avec leurs pères, de la maladie, de la fin de vie et de la mort – tout ceci en dialogue avec Shakespeare, qui donne de l’ampleur à sa démarche et un tour épique aux vies de misère qu’elle représente sur scène.
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« La Vie invisible » de Lorraine de Sagazan et Guillaume Poix à l’Espace Cardin – Ibsen x Rambert

La vie théâtrale reprend progressivement après la trêve hivernale, et 2022 s’ouvre avec un court spectacle programmé par le Théâtre de la Ville : La Vie invisible de Lorraine de Sagazan et Guillaume Poix. Un spectacle créé l’an dernier à la Comédie de Valence, à partir de témoignages de personnes non et malvoyantes, à l’esthétique dépouillée, « pour permettre aux personnes déficientes visuelles […] d’assister aux représentations » : des rideaux blancs qui ondulent cernent un plateau quasiment vide – rideaux semblables à celui des premières scènes de Go down, Moses de Castellucci, avec qui Lorraine de Sagazan a collaboré il y a quelques années. La Vie invisible raconte la vie d’un homme, une vie presque ordinaire en apparence, mais qui se révèle d’une profondeur dramatique saisissante. Le spectacle produit l’effet d’un coup de poing asséné au creux du ventre.
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« Un vivant qui passe » d’après Claude Lanzmann à la Bastille – « voir au-delà »

Après La Loi du marcheur d’après des entretiens avec Serge Daney, Un métier idéal d’après un reportage de John Berger et Jean Mohr, Le Méridien d’après Paul Celan et Maîtres anciens d’après Thomas Bernhardt, le trio formé par Nicolas Bouchaud, Éric Didry et Véronique Timsit s’empare encore d’un matériau non théâtral. Il s’agit cette fois des rushes d’une interview menée par Claude Lanzmann pour son film Shoah, qui ont finalement pris la forme d’un documentaire à part, Un vivant qui passe (1997). Par rapport aux spectacles qui précèdent, Nicolas Bouchaud n’est pas seul en scène pour une nouvelle démonstration de brillance. Avec Frédéric Noaille, son complice dans plusieurs spectacles de Sylvain Creuzevault, il entreprend de sonder l’histoire en ses recoins les plus sombres. Pourquoi reprendre sur scène l’enquête menée à l’écran par Lanzmann ? C’est la question que soulève un tel spectacle, mais les réponses les plus pertinentes ne sont peut-être pas exactement celles auxquelles pensaient les artistes au départ.
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« Les Toits bossus » du Groupe T à la Commune d’Aubervilliers – résistances et fulgurances

La Commune d’Aubervilliers a programmé cette saison deux spectacles du Groupe T, et ainsi organisé la rencontre avec un théâtre incomparable, au sens littéral. Un théâtre qui ne ressemble à rien de connu, porteur d’un imaginaire aussi puissant qu’énigmatique. Le titre du premier des deux spectacles, Les Toits bossus, évoque un conte de Grimm ou d’Andersen, on entendrait presque « les trois bossus ». Cette ambiguïté homophonique est programmatique. Elle annonce un spectacle sur l’enfance, où le langage trébuche pour mieux retentir. Un spectacle plein de promesses et de menaces, et sujet à de multiples interprétations.
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« Rambuku » de Jon Fosse au Théâtre de la Bastille – scène de la vie conjugale : quelqu’un va venir

Les saisons passent, qui plus est bousculées depuis maintenant près de deux ans par la crise sanitaire, mais certains rendez-vous théâtraux se maintiennent. Le Théâtre de la Bastille accueille une fois de plus les tg STAN en cette fin d’année, offrant ainsi la stabilité d’un repère par temps troubles. Après Quoi/Maintenant et Je suis le vent, le collectif anversois revient une nouvelle fois à un texte de l’écrivain norvégien Jon Fosse, « Rambuku ». Un titre mystérieux pour un texte tout aussi mystérieux, qui invite les acteurs à mobiliser leur sensibilité pour se l’approprier, avant de solliciter celle des spectateurs. À trois au plateau, ils livrent une « scène de la vie conjugale » – titre d’un scénario de Bergman adapté par les tg STAN il y a quelques années – fondée sur une promesse : « quelqu’un va venir » – titre d’un autre texte de Jon Fosse.
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« Eraser Mountain » de Toshiki Okada et Teppei Kaneuji au T2G – le théâtre – l’humain = 0

La devise choisie par Pascal Rambert à l’époque où il dirigeait le T2G, « L’art comme expérience », empruntée au philosophe John Dewey, paraît toujours d’actualité à l’ère Daniel Jeanneteau. Avec Eraser Mountain du moins, spectacle japonais accueilli dans le cadre du Festival d’Automne signé par Toshiki Okada et Teppei Kaneuji. Alors qu’au même moment, un autre spectacle japonais, La Forteresse du sourire de Kurô Tanino, reconstitue la vie quotidienne de deux maisons mitoyennes grâce à une esthétique ultraréaliste, Eraser Mountain confronte d’emblée à une scène inassignable qui fait tendre le théâtre vers l’installation plastique. Le metteur en scène dit avoir voulu « brouiller la frontière entre les hommes et les objets », et proposer un théâtre « moins anthropocentrique ». Le résultat de ses recherches est un spectacle qui invite à la contemplation d’une scène sur laquelle la présence des acteurs est absentée, dissoute. Une contemplation qui prend cependant le risque de congédier le spectateur – son regard, son attention, son intérêt.
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« Dissection d’une chute de neige » de Christophe Rauck à Nanterre Amandiers – mettre en perspective les débats de notre époque avec l’histoire

Retour au Théâtre Nanterre-Amandiers pour la première fois depuis le début des travaux de rénovation du lieu. Alors que le bâtiment est entouré de palissades, des signaux guident jusqu’aux grands hangars des ateliers de décor, qui ont déjà servi de salle auparavant. Le caractère un peu hostile de l’arrivée dans la nuit froide de la fin novembre est immédiatement dissipé une fois à l’intérieur. L'ambiance chaleureuse évoque le Théâtre du Soleil. Elle est créée par une librairie en forme de cabane qui regorge de trésors et par des murs tenturés de tapisseries sylvestres ornées de portraits royaux, qui mêlent peintures du XVIe siècles et photographies contemporaines. En embuscade dans cette série, se trouvent quelques photos du spectacle, Dissection d’une chute de neige, ainsi que le portrait de l’autrice suédoise, Sara Stridsberg. Son dernier texte est créé par Christophe Rauck, le nouveau directeur des lieux, qui a déjà adapté d’elle La Faculté des rêves, bientôt repris au même endroit. Dans cette pièce, l’écrivaine suédoise propose une relecture dramatique de la biographie exceptionnelle de Christine de Suède, qui lui permet de croiser les questions de l’exercice du pouvoir avec celles du genre. L’autrice féministe ne propose cependant pas une pièce militante ; elle fait plutôt de ce personnage au trouble identitaire profond la caisse de résonance de questions partagées par tous.
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« La Disparition du paysage » d’Aurélien Bory aux Bouffes du Nord – rencontre de deux artistes hypersensibles

Les Bouffes du Nord offrent un cadre somptueux à la rencontre de deux artistes ultra-sensibles : l’auteur Jean-Philippe Toussaint et le metteur en scène Aurélien Bory. Cette rencontre s’est faite par l’entremise de Denis Podalydès, acteur à qui l’auteur a remis son dernier texte, La Disparition du paysage, un texte non pas écrit pour la scène, mais qu’il souhaitait que l’acteur fasse entendre sur une scène. Grâce à Aurélien Bory, créateur d’images et de sons qui occupe une place singulière dans le paysage scénique actuel, le spectacle ne prend pas la forme d’une simple lecture théâtralisée du texte. Il offre une expérience sur le fil qui déploie la sensibilité et en découvre des strates insoupçonnées – ceci malgré le jeu de l’acteur qui paraît un peu trop cabotin dans cet univers à fleur de peau.
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« Entre chien et loup » de Christiane Jatahy à la Comédie de Caen – actualisation manichéenne de la parabole de Lars von Trier

La dernière création de Christiane Jatahy, Entre chien et loup, a été programmée pour quelques dates à la Comédie de Caen, dans le cadre du festival « Les Boréales » qui met à l’honneur les liens que la Normandie entretient avec les pays nordiques. La metteuse en scène est d’origine brésilienne, mais elle adapte dans ce spectacle le film du danois Lars von Trier, Dogville. Le projet semble se justifier d’emblée : le film est un huis clos déployé dans un décor minimal, qui évoque un plateau de théâtre par quelques traits dessinés au sol pour distinguer les différents espaces qui composent une ville. Ce rapprochement posé, il ne suffit pas de refaire sur scène ce qui a été fait de manière magistrale à l’écran, il faut qu’une ambition profonde sous-tende le projet d’adaptation. Celle de Jatahy est de lire la parabole de Trier au travers de la situation actuelle du Brésil, et plus largement du contexte ambiant de la montée du fascisme dans le monde. Le risque d’aplatir un récit allégorique particulièrement puissant en l’appliquant à une situation précise apparaît d’emblée. Il n’est pas contré par une acuité du propos de la metteuse en scène sur le temps présent, « qui déborde » comme elle le disait elle-même dans une précédente création. Ne reste qu’à observer l’effet produit par l’emploi de la vidéo sur le jeu des acteurs, qu’à sonder le trouble produit par la coprésence des corps et de leur image filmée.
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