Catégorie : Spectacles

« La Disparition du paysage » d’Aurélien Bory aux Bouffes du Nord – rencontre de deux artistes hypersensibles

Les Bouffes du Nord offrent un cadre somptueux à la rencontre de deux artistes ultra-sensibles : l’auteur Jean-Philippe Toussaint et le metteur en scène Aurélien Bory. Cette rencontre s’est faite par l’entremise de Denis Podalydès, acteur à qui l’auteur a remis son dernier texte, La Disparition du paysage, un texte non pas écrit pour la scène, mais qu’il souhaitait que l’acteur fasse entendre sur une scène. Grâce à Aurélien Bory, créateur d’images et de sons qui occupe une place singulière dans le paysage scénique actuel, le spectacle ne prend pas la forme d’une simple lecture théâtralisée du texte. Il offre une expérience sur le fil qui déploie la sensibilité et en découvre des strates insoupçonnées – ceci malgré le jeu de l’acteur qui paraît un peu trop cabotin dans cet univers à fleur de peau.
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« Entre chien et loup » de Christiane Jatahy à la Comédie de Caen – actualisation manichéenne de la parabole de Lars von Trier

La dernière création de Christiane Jatahy, Entre chien et loup, a été programmée pour quelques dates à la Comédie de Caen, dans le cadre du festival « Les Boréales » qui met à l’honneur les liens que la Normandie entretient avec les pays nordiques. La metteuse en scène est d’origine brésilienne, mais elle adapte dans ce spectacle le film du danois Lars von Trier, Dogville. Le projet semble se justifier d’emblée : le film est un huis clos déployé dans un décor minimal, qui évoque un plateau de théâtre par quelques traits dessinés au sol pour distinguer les différents espaces qui composent une ville. Ce rapprochement posé, il ne suffit pas de refaire sur scène ce qui a été fait de manière magistrale à l’écran, il faut qu’une ambition profonde sous-tende le projet d’adaptation. Celle de Jatahy est de lire la parabole de Trier au travers de la situation actuelle du Brésil, et plus largement du contexte ambiant de la montée du fascisme dans le monde. Le risque d’aplatir un récit allégorique particulièrement puissant en l’appliquant à une situation précise apparaît d’emblée. Il n’est pas contré par une acuité du propos de la metteuse en scène sur le temps présent, « qui déborde » comme elle le disait elle-même dans une précédente création. Ne reste qu’à observer l’effet produit par l’emploi de la vidéo sur le jeu des acteurs, qu’à sonder le trouble produit par la coprésence des corps et de leur image filmée.
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« Les Frères Karamazov » de Sylvain Creuzevault au Théâtre de l’Odéon – l’allégresse de Dostoïevski sur scène

Tandis que Guy Cassiers présente en ce moment son adaptation des Démons avec la troupe de la Comédie-Française, Sylvain Creuzevault adapte Les Frères Karamazov, un an après la date de sa programmation initiale. L’automne théâtral 2021 aura donc été dostoïevskien, alors que s’achève l’année du bicentenaire de la naissance de l’auteur. Le metteur en scène flamand et le français, tous deux grands adaptateurs de romans à la scène, ont cependant opté pour des principes très différents pour se mesurer à ces œuvres. La première chose qui distingue leurs démarches est même avant cela que c’est sur invitation que Cassiers en est enfin venu à s’intéresser à Dostoïevski, alors que Creuzevault poursuit avec ce spectacle un compagnonnage initié en 2018 avec Les Démons, et poursuivi en 2019 par L’Adolescent et en 2020 par Le Grand Inquisiteur. Comme l’Allemand Frank Castorf, le metteur en scène français revient de manière obsessionnelle à Dostoïevski, mais il se déplace avec lui, d’une œuvre à l’autre – à moins que ce soient les confinements et couvre-feux successifs qui aient fait mûrir son spectacle, qui lui aient donné un air beaucoup plus sage que son Grand Inquisiteur, aussi foutraque que pointu philosophiquement (et dans cette mesure peut-être un peu plus dostoïevskien). Toujours est-il que Creuzevault atteint ici un point d’équilibre extraordinaire entre une lisibilité alliée à une immédiateté théâtrale séduisantes, et une densité, une profondeur, une exigence intellectuelle, une finesse de lecture proprement jubilatoires.
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« Théorème(s) » de Pierre Maillet à la Comédie de Caen – la jouissance à tout prix

D’un roman né de la réalisation d’un film de Pasolini, Pierre Maillet a entrepris de faire une adaptation. Ce faisant, il tire parti de l’art hybride de l’artiste italien, écrivain, poète, journaliste et encore réalisateur, qui avait rêvé de donner une forme théâtrale à son œuvre, Théorème. Entouré d’une dizaine d’acteurs à l’énergie communicative, Pierre Maillet réalise ce rêve et s’approprie ce texte singulier, qui offre le récit d’un ange qui passe dans une famille et en désaxe tous les membres. La structuration de l’œuvre en deux parties, de la séduction à l’abandon aux multiples conséquences, aurait probablement réclamé une rupture plus nette dans le spectacle, mais la jubilation première l’emporte sur la gravité – scindant la perception entre le partage authentique de cette jubilation et l’impression de désinvolture que laisse la fin du spectacle.
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« Les Démons » de Guy Cassiers à la Comédie-Française – ombres falotes de démons

Quoique grand adaptateur de romans à la scène, Guy Cassiers ne s’était jamais intéressé à Dostoïevski jusqu’ici. Il faisait exception parmi ses contemporains, et plus largement au sein de la longue et riche histoire des relations que la scène entretient avec les romans de Dostoïevski. En 1999, Cassiers avait adapté Anna Karénine de Tolstoï – comme Fernand Gémier, Georges Pittoëf ou Jean-Louis Barrault, qui avaient aussi préféré un russe au détriment de l’autre. Cassiers a néanmoins été amené à choisir un roman de Dostoïevski, pour fêter avec la Comédie-Française le bicentenaire de la naissance de l’auteur. Comme Ivo van Hove, Julie Deliquet ou Christophe Honoré récemment, le metteur en scène flamand en effet été invité à diriger la troupe. Le spectacle apparaît le fruit d’un concours de circonstances, voire d’une commande, plutôt qu’un véritable projet né du fin fond des entrailles de l’artiste. Cela explique peut-être pourquoi Cassiers, qui propose d’ordinaire un théâtre profondément littéraire et dramaturgique, manque complètement son coup avec cette adaptation.
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« Complete Works : Table Top Shakespeare » du Forced Entertainment au Théâtre de la Ville – tout Shakespeare sur un coin de table

Le Festival d’Automne propose cette année un portrait de la compagnie britannique Forced Entertainement, portrait composé de six spectacles plus ou moins récents, parmi lesquels un marathon Shakespeare : Complete Works: Table Top Shakespeare. En 2015, la compagnie s’est lancé pour défi de résumer toutes les pièces de Shakespeare en une heure chrono chacune, avec tous les produits qui peuvent se trouver dans les placards d’une cuisine. Ce projet incongru suscite la curiosité : que reste-t-il de Shakespeare dans ces conditions ? et même du théâtre ? L’entreprise évoque les recherches de l’Oulipo, ce groupe de littérature auquel appartenaient entre autres Raymond Queneau, Georges Perec ou Jacques Roubaud, qui s’imposaient de multiples règles d’écriture en vue de stimuler la créativité. Ici, plus encore que la créativité des acteurs, c’est celle des spectateurs qui est sollicitée par une telle entreprise.
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« Steve Jobs » de Robert Cantarella à la Comédie de Caen – anti-portrait de Steve Jobs et de Nicolas Maury

Un spectacle sur Steve Jobs avec pour acteur principal Nicolas Maury. Le fondateur d’Apple incarné par l’un des acteurs révélés par la série Dix pour cent. Le projet de Robert Cantarella, qui prend appui sur un texte d’Alban Lefranc, paraît racoleur, capable d’attirer un public qui n’est pas coutumier du théâtre. L’auteur comme le metteur en scène abordent Steve Jobs comme une figure mythologique créée par notre époque, mais ils entreprennent de démythifier cette figure, de la désacraliser. Plutôt que comme un inventeur qui a révolutionné notre quotidien, ils l’envisagent comme un « ex-hippie consommateur de LSD devenu moine milliardaire ». Le contre-pied pris est presque exact, entre l’image que l’on peut avoir de ce personnage et le portrait qui en est dressé – un portrait sans nuance.
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« Moby Dick » d’Yngvild Aspeli à la Comédie de Caen – les arrêtes du poisson sans la chair

En 2017, Yngvild Aspeli adaptait La Faculté des rêves, roman de Sara Strisdberg consacré à la Valerie Solanas, intellectuelle et féministe américaine, avec des marionnettes grandeur nature. La metteuse en scène réitère l’expérience d’une adaptation et s’attaque cette fois à un roman d’une autre teneur, à un « monstre de la littérature » comme elle le dit elle-même : Moby Dick. Ce monstre, elle entreprend de le dompter grâce à son art profondément spectaculaire. Quoique la baleine blanche soit multiplement représentée sur scène, l'œuvre de Melville, elle, reste introuvable.
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« Fraternité, conte fantastique » de Caroline Guiela Nguyen aux Ateliers Berthier – théâtre de larmes sans catharsis

Dans la continuité de Saïgon, qu’un des personnages introduisait comme une « histoire de larmes », le dernier spectacle de Caroline Guiela Nguyen, Fraternité, conte fantastique, propose à nouveau un théâtre de larmes. La metteuse en scène propose cette fois un conte dans lequel la moitié de l’humanité a disparu, et ceux qui ont survécu dépensent toute leur énergie à se consoler les uns les autres. La catastrophe imaginée fait écho aux temps que nous vivons, mais l’émotion ne naît pas de cette possible résonance avec le réel. Le décalage est encore plus net que dans Saïgon, entre un projet théâtral fort, lourd de convictions, et un spectacle qui n’en livre que des bribes.
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« Guermantes » de Christophe Honoré – se consoler du présent en rêvant la vie d’artiste

En avril 2020, Christophe Honoré devait présenter sa dernière création avec la troupe de la Comédie-Française : Le Côté de Guermantes, d’après Marcel Proust. Reportée, la pièce est finalement créée en septembre, et elle reste à l’affiche pendant plusieurs semaines, ne cessant de s’adapter aux nouvelles mesures sanitaires : la distanciation, les jauges réduites, le couvre-feu, etc. Les multiples rebondissements qui ont marqué la création de ce spectacle ont inspiré un film au metteur en scène, qui est aussi réalisateur. De l’abattement que provoquent les reports et annulations successives, émerge une idée, un projet, qui permet de parler de la situation présente et d’échapper à sa pesanteur : un film sur la troupe de la Comédie-Française pendant les répétitions d’un spectacle d’après Proust, quand les acteurs et le metteur en scène apprennent que la première n’aura pas lieu. Alors qu’une impression d’anachronisme se dégageait du spectacle en réalité créé, le film ramène à notre époque et nous console avec des fantasmes.
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