« Toute la vérité » d’Adrien Béal au T2G – à fleur de peau

L’exception s’institue progressivement en nouvelle norme. Les théâtres sont fermés depuis plusieurs mois maintenant, mais les artistes continuent d’y travailler. Pour faire vivre ces spectacles et leur donner la possibilité de rencontrer un jour le public, des représentations sont organisées pour les professionnels, programmateurs et critiques. Quelques dates ont ainsi permis de découvrir la dernière création du Théâtre Déplié, compagnie d’Adrien Béal : Toute la vérité. Le titre n’est pas vraiment une référence au serment traditionnellement prêté au cours d’un procès. La vérité dont il est question dans ce spectacle n’est pas faite de discours, mais du langage des corps, qui en disent bien plus long que les mots balbutiants. Une création sensible, à fleur de peau, qui rééduque les sens.

Se pose en ce moment la question, pour ceux qui ont le privilège de se rendre de temps à autres en salle, d’écrire ou non sur les spectacles. Le critique Jean-Pierre Han demande ainsi sur un mode hamlétien : « Ecrire ou ne pas écrire ? ». Sans vraiment trancher, il souligne l’absurdité qu’il y a à publier des articles sur des spectacles auxquels le public n’a pas accès. La réponse à sa question est en réalité déterminée par la fonction attribuée à la critique. Joue-t-elle le rôle d’agent de circulation, capable de remplir ou de vider les salles, comme le formule Georges Banu, ou aspire-t-elle à établir un dialogue avec le théâtre ? Le théâtre qui se crée en ce moment dans le secret des salles est certes privé de public, mais il n’en existe pas moins, et les spectacles ne peuvent venir au monde que grâce à la confrontation avec un public, aussi restreint et spécialisé soit-il. Parce que le théâtre continue de vivre, ou de survivre, il faut écrire, pour contribuer à son semblant d’existence. Il paraît également salutaire d’ouvrir les perspectives, de faire rêver au temps où les théâtres rouvriront, et, en attendant, de créer des souvenirs de spectacles qui n’ont pas été vus, comme peut le faire l’histoire du théâtre. La réponse à la question posée est alors oui, écrire.

Ecrire sur Toute la vérité, sans même savoir quand est-ce que ce spectacle rencontrera son public, semble d’autant plus nécessaire qu’il parle de notre présent, de la situation que nous vivons depuis des mois maintenant. Il est composé de cinq temps – « Toucher », « Sentir », « Entendre », « Voir », « Goûter » –, et propose une exploration des cinq sens à partir de situations plus ou moins extraordinaires. Avant d’entamer cette exploration, s’impose une présence singulière au plateau. Les acteurs font preuve d’une attention exacerbée, à l’égard du public d’abord, lorsqu’il s’installe, puis plus encore les uns à l’égard des autres. Ils sont six et se regardent, se scrutent, comme rarement se regardent et se scrutent des acteurs sur scène, qui savent d’ordinaire plus ou moins ce qui est sur le point de se passer. Ici, c’est comme s’ils ne savaient pas, et le doute circule de l’un à l’autre, tandis qu’ils se guettent, et que le spectateur suit le trajet de leurs regards en se demandant lequel commencera.

Cette hésitation qui mobilise d’emblée une attention aigüe prépare à la première prise de parole, de Julie Lesgages. La jeune femme raconte un événement qui l’a marquée : la façon dont une autre femme lui a pris les mains et les lui a touchées. Le caractère extraordinaire de la situation n’a pas besoin d’être expliqué longtemps. Le parallèle est immédiatement fait avec notre quotidien, alors que nos corps oscillent entre l’élan qui nous pousse à nous embrasser, à nous faire la bise et nous prendre dans les bras, et l’élan contraire qui nous fait garder la distance. Les corps souffrent de cette distance, qui rend les gestes de tendresse subversifs, non avec des inconnus mais des proches. Avant même que les quatre autres sens après le toucher soient explorés, l’esprit anticipe et tisse le parallèle. Tous sont affectés par la crise sanitaire. Le goût et l’odorat sont menacés par le virus. L’observation des visages, des expressions, est elle aussi entravée par les masques, et la surprise qui saisit chaque fois que l’on aperçoit le bas de visages inconnus, la déstabilisation du cerveau qui croit découvrir un nouveau monde, le rappellent. L’ouïe est peut-être le seul de nos sens resté intact, si elle n’était pas saturée par de nouveaux mots répétés à longueur de journées, d’injonctions et de mises en garde, et dominée par des intonations chagrines et inquiètes.

Face à cette mise en danger de tous les sens, ce théâtre apparaît dès la première seconde comme une thérapie, comme un moyen de réapprendre à déchiffrer le sensible, à réinterpréter les signes du corps et à les décortiquer – comme si on avait désappris à le faire, avec tout ça. Comme le fait d’une certaine façon la série En thérapie en ce moment diffusée sur Arte, qui invite à une écoute hors du commun, cette rééducation passe entièrement par le jeu, par le spectacle d’un jeu extrêmement subtil, dépouillé, qui remet en alerte notre empathie et notre compréhension des autres.

Une femme, donc, touche les mains d’une autre femme avec intensité, et celle qui le raconte reproduit les gestes, et relate le trouble produit. Les circonstances qui ont mené à cette situation sont rapidement révélées : le geste exprime la compassion en même temps qu’une demande urgente de retour à la vie, à l’occasion d’un enterrement. Celle qui raconte tout ça présente son frère, la compagne de son frère, et son compagnon à elle. La violence de la perte se traduit dans les corps qui tremblent, les gestes qui hésitent. Puis le frère, sous le choc, se met à déplorer la mort de leur frère parce qu’il ne pourra plus l’emmener au foot le week-end. Quand il prend conscience de la trivialité de sa tristesse, il entre en crise. La sœur console le frère, l’enlace, et ils s’embrassent, sur la bouche, comme naturellement. Aussitôt après les conjoints relèvent ce qui s’est passé et essaient de comprendre, ce qui a eu lieu, ce que le geste engage, de sentiments, de sens. La démarche des conjoints est celle à laquelle la compagnie invite le public : disséquer les gestes, les déplier.

Sans aucun signal de rupture mis à part le titre d’une nouvelle partie projeté sur le fond de la scène, la situation change du tout au tout. La scénographie, composée de pans de murs percés de fenêtres, de rouleaux de moquettes pas entièrement déroulés, de chaises, de bancs et de tables tous uniformes, de tas de couvertures qui cachent des vêtements, ne désigne aucun espace. Elle crée simplement un terrain de jeu pour l’observation, au sein duquel les identités sont fluctuantes. Aucun prénom ne vient fixer une identité, ne restent que des relations : le père, la mère, l’ami, le frère, la sœur… Les scénarios tissés pour explorer tel ou tel sens sont plus ou moins anecdotiques, et plus ou moins captivants. Plus que de savoir d’où vient le parfum offert en cadeau, importe l’effet qu’il produit, la sensualité qu’il crée, le désir qu’il suscite. Plusieurs fois, le comique affleure, quand une voisine en interroge une autre pour tenter de comprendre les ressorts de son plaisir sexuel, particulièrement bruyant. D’une scène à l’autre, les sens se mêlent, et le toucher revient au moment de décrire le caractère exceptionnel d’une jouissance. Puis c’est un enfant qui a surpris ses parents en train de faire l’amour. L’exploration s’achève avec le goût. Mais là, le sens ne détermine plus la scène, et l’on est ramené à la situation initiale : le frère et la sœur qui ont découvert l’amour qu’ils se portent l’un à l’autre l’avouent à leurs parents.

Cette boucle révèle que si trois fois rien suffit à faire advenir une pensée sur les sens, la fiction est dotée d’une puissance supérieure. Elle manque parfois, et oblige à reporter toute notre attention sur le jeu à fleur de peau des acteurs, à leur langage corporel riche de multiples nuances. Sans motivation pour expliquer les gestes, sans fil qui tend les réactions, qui crée une nécessité, l’exploration perd de sa pertinence et de sa justesse. Dans sa note d’intention, Adrien Béal révèle que le point de départ de ce spectacle est la pensée de Foucault sur la vérité, la sexualité et l’aveu. Le discours qu’il tisse à partir de Foucault nous parvient finalement peu dans le spectacle, dans lequel le sensible l’emporte de très loin sur l’intellect. Plutôt que la philosophie, il aurait fallu préférer au sensible le support de la fiction, pour approfondir ce qui naît de l’improvisation et réussir à aiguiser plus encore les sens, leur perception et leur interprétation.

F.

 

Pour en savoir plus sur « Toute la vérité », rendez-vous sur le site du Théâtre de Gennevilliers.

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