« Sur le carreau » d’Yves-Noël Genod au Carreau du Temple – A mille lieues du Covid

Alors que des camions de CRS encombrent les rues qui partent de la place de la République en raison d’une manifestation contre la Loi Sécurité globale, et qu’il faut pour cette raison faire de nombreux détours pour atteindre la Halle du Carreau du Temple, une fois à l’intérieur, le réel s’évanouit. Dans ce grand espace baigné de lumière grâce à ses verrières, on oublie, pendant un peu plus d’une heure, les masques, la distanciation, sociale, et toutes les règles et réflexes qu’a imposé le Covid. Yves-Noël Genod, « distributeur de spectacles » comme il se désigne, a créé un lieu de liberté, de retrouvailles et de voyages – un lieu de cure, pour consoler les confinés.

Pour déjouer les interdits qui pèsent sur le milieu culturel depuis maintenant des mois, Yves-Noël Genod n’a pas annoncé un spectacle, mais une répétition. Répétition d’un spectacle qui n’aura probablement pas lieu, car importe moins le résultat que le processus, initié en septembre dernier avec une dizaine de professionnels et d’innombrables amateurs, qui sont venus tous les week-ends ou juste une fois, suivre les indications suggestives de Genod. Alors que la menace d’un troisième confinement pèse, l’humilité de l’artiste, qui le fait renoncer à présenter des objets finis, rend ainsi possible de partager un authentique moment d’art vivant par temps de crise sanitaire.

Ce dernier week-end de janvier, les représentations étaient donc annulées, mais les répétitions maintenues, et ouvertes à des « participants-regardants » (comprendre : des spectateurs). Ceux-ci étaient invités à prendre place où ils le souhaitaient, le long des quatre murs de la grande halle, et à se déplacer, dans le cours de la performance, pour faire varier les perspectives sur elle. Sans effets lumineux ou sonores, le début est signalé par les danses indépendantes les unes des autres de quatre corps, qui font coexister quatre langages, quatre rythmes, quatre façons d’exprimer leurs émotions. L’une retient tout particulièrement l’attention, avec ses immenses jambes, ses chevilles fragiles, ses sauts – sa grâce. Mais le regard vagabonde de l’un à l’autre, et est invité à approfondir ce vagabondage, car les quatre danseurs ne se rencontrent pas.

Grâce à cette introduction, un pacte de libre circulation du regard entre les corps est mis en place pour la suite, quand des dizaines, des vingtaines, peut-être une cinquantaine voire une centaine de participants entrent dans la danse. Chacun à l’écoute de sa musique intérieure, ils se livrent à des improvisations, et courent, sautent, dansent, cherchent à capter l’attention de ceux qui les entourent ou des regardants, se rencontrent et jouent. Ils ont tous les âges – du bébé rampant à la grand-mère –, tous les physiques – du plus athlétique au plus ankylosé – , et tous un rapport différent à leurs corps, à l’espace, aux autres, aux regards posés sur eux. Ce qu’ils partagent, au-delà de leurs individualités marquées, c’est probablement le même rêve de danser en public. Cette diversité des participants et le plaisir qu’ils communiquent dès le début à se trouver là fait surgir des réminiscences de Gala, de Jérôme Bel.

Ce qui accroche le regard, plus que tout pas de danse, toute prouesse, toute performance plus ou moins réussie, ce sont leurs costumes. Yves-Noël Genod, avec l’excentricité qui le caractérise, a revêtu une veste de Monsieur Loyal rouge à sequins. Mais il n’est pas le seul à s’être mis sur son 31. Tous ont sorti leurs plus beaux atours, ces habits et accessoires conservés dans les malles de déguisement, ou au fond du placard parce que trop fantasques pour nos quotidiens ternes. Vestes à motifs, talons trop hauts, tissus extravagants, robes en soie, perruques, caleçons horribles à faire rire, collants résilles, couronnes de fleurs, bretelles, costume inqualifiable d’homme des bois, pantalon fluo, maquillage criard… les accessoires qui retiennent l’attention se font concurrence. D’autres vêtements sont plus neutres que d’autres, mais un travestissement suffit à les rendre remarquables.

Ces détails, qui font naître chez les participants-regardants une forme de tendresse indicible, permettent de prêter attention à chaque participant, bien au-delà de la foule. Jusqu’à la dernière seconde, on a l’impression de découvrir de nouveaux danseurs, alors que tout au long de la performance, on ne fait que ça, les observer, les détailler, faire leur connaissance grâce à leur accoutrement. D’un passage à l’autre devant nos yeux, certains se constituent en familiers, et deviennent des personnages, : la grande femme constamment perdue, le clown blanc joliment mélancolique, la séductrice farouche, l’homme animal…

Toutes ces personnalités saillantes essaient d’abord de se distinguer grâce à un long temps de libres improvisations, solitaires. Mais rapidement, des mouvements de groupe se créent, à la faveur d’un rythme, d’un bruit, d’un cri, d’une musique – réminiscences du Living Theatre cette fois, de Paradise Now récemment reperformé par Gwenaël Morin. Un frisson court quand on voit ces mouvements s’esquisser, qui évoquent des retrouvailles, un monde d’après Covid où les foules pourraient à nouveau se former. Au bout d’un temps, Genod finit par donner des indications, qu’il ponctue par des « très beau, très beau » sensuels, murmurés au micro. Il envoie la foule vers le Nord, le Sud, l’Est, l’Ouest. Vers l’extérieur, autour des colonnes qui structurent l’espace, ou en ligne. Il suggère un orage, et sa fin. Les quelques mots qu’il fait entendre suffisent à impulser un léger mouvement à cette foule, qui ne s’y soumet pas de manière militaire. Les enfants qui s’amusent de cet espace de liberté absolument inédit survolent ces directives, tandis que les personnalités qui revendiquent une indépendance radicale s’y dérobent.

Ce qui est très beau, au-delà de l’espace d’expression que Genod a offert à tous les participants, c’est le fait que la performance est en réalité autonome. Les participants sont les spectateurs les uns des autres, et se passent parfaitement de tout regard extérieur. D’ailleurs, d’extérieur, il n’y en a presque plus, au terme de la performance. Les frontières sont brouillées car les participants s’approchent, s’asseyent à côté des regardants, posent une main sur leur épaule pour les enjamber. Cette façon qu’ils ont d’intégrer plus ou moins volontairement tout le monde, rend obsolète toute forme de distinction. Lorsque Genod, qui supervise cette grande improvisation, annonce la fin après une grande farandole, et les invite tous à revenir à un point fixe pour qu’ils saluent, les participants suscitent les applaudissements de regardants, mais aussi les leurs. Plus encore que le public, mineur, anecdotique presque, ils se félicitent et se remercient les uns les autres pour ce moment de partage unique, situé à mille lieues du Covid et du dehors, de la solitude et de l’inertie des confinements successifs.

Cette performance transgressive qu’a réussi à créer Genod illustre ce qu’écrivait un metteur en scène il y a quelques jours :

Nous sommes aussi des lieux de transgression et de révolte, des lieux de renversement, de colères, de débats et de désaccords.
Des espaces de fête, de rire, de cris, de corps.
Nous postillonnons, nous crachons, nous hurlons, nous buvons dans des verres sales. Nous nous trainons par terre, nous nous embrassons, nous nous léchons, nous nous mettons nu.e.s.
Nous sommes des lieux de commun, de collectif, de communauté.

Avec Sur le carreau, Genod prouve que le théâtre est bien un lieu de résistance au réel, auquel il ne faut pas renoncer, et qu’il faut constamment réinventer, partout, tout le temps :

Faisons-le dans des églises en ruine, jouons-le dans des hangars abandonnés, des salles des fêtes humides, sur des gradins de paille, derrière des coulisses de carton ; éclairons-nous de lampes à piles, dessinons des affiches au feutre ; invitons nos ami.e.s, nos voisin.e.s, nos cousin.e.s ; bravons la nuit, et chuchotons s’il le faut, qu’on ne nous trouve pas, qu’ils ne nous trouvent pas.

F.

 

Pour en savoir plus sur « Sur le carreau », rendez-vous sur le site du Carreau du Temple.

 

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