« Gloucester Time – Matériau Shakespeare – Richard III » de Marcial di Fonzo Bo et Frédérique Loliée à la Comédie de Caen – Shakespeare au présent

Les spectacles portant la mention « d’après » sont nombreux de nos jours : ils s’inspirent de romans, de scénarios de films, de textes poétiques ou philosophiques. La dernière création de Marcial di Fonzo Bo et Frédérique Loliée porte quant à elle la mention : « d’après la mise en scène de Matthias Langhoff ». Voilà que le théâtre s’imite lui-même, pour faire vivre sa propre histoire ! La saison du CDN de Caen s’ouvre en effet avec la reprise d’une mise en scène créée à Avignon en 1995, Gloucester Time – Matériau Shakespeare – Richard III, mise en scène devenue légendaire, dont le plateau incliné est notamment devenu une référence dans l’histoire de la scénographie. L’approche de ce spectacle est cependant intime. Les deux metteurs en scène à l’origine du projet étaient jadis acteurs dans la première promotion de l’École du Théâtre National de Bretagne. Sous le regard bienveillant du metteur en scène d’origine allemande, ils rassemblent souvenirs et archives et entraînent dans leur aventure toute une bande de jeunes acteurs. Le spectacle recréé est une démonstration de vie et d’énergie qui célèbre le retour au théâtre après plusieurs mois et donne le coup d’envoi d’une saison qui s’annonce extrêmement riche.

Une certaine appréhension peut saisir le spectateur sur le point de découvrir une reprise. Les recréations d’Einstein on the beach de Bob Wilson par le metteur en scène lui-même en 2014, ou de Mère Courage par la troupe du Berliner Ensemble, la même année, alors qu’elles promettaient de faire revivre les révolutions théâtrales qu’ont constitué ces deux spectacles, laissaient au contraire l’impression d’être confronté à une œuvre lointaine, dont la nouveauté était difficile à percevoir – probablement parce que manquait tout ce qui entoure un spectacle, le contexte de création et de réception qui détermine son appréhension. La démarche de Marcial di Fonzo Bo et Frédérique Loliée prend d’entrée de jeu ses distances avec la solennité de l’histoire en se positionnant près de nous. Avant même le début du spectacle, pendant que le public s’installe, une ambiance de fête se répand dans la salle. Des acteurs dont les costumes évoquent le cabaret ou la prohibition, avec leurs paillettes, leurs hauts-de-forme et leurs verres de vin, côtoient une pom-pom-girl tout droit venue d’un campus américain… L’ancrage est indéfinissable, mais la joie, elle, circule.

C’est dans cet univers festif que fait irruption Richard, duc de Gloucester, frère du roi. Le personnage est une figure emblématique du théâtre de Shakespeare – et du cinéma avec l’interprétation mémorable qu’en a donné Al Pacino dans Looking for Richard – , et elle n’a cessé de fasciner les metteurs en scène – Thomas Jolly, Thomas Ostermeier ou Ivo van Hove pour ne citer que les plus récents. Ce qui retient aussitôt l’attention, outre une diction suspendue, hachée – Marcial di Fonzo Bo nous rappelle de cette façon qu’il a été formé par Claude Régy –, c’est l’allure de Richard : il n’est cette fois pas un avorton boiteux et difforme. Il porte certes une genouillère en métal qui introduit une certaine dissymétrie dans son physique, mais ce détail mis à part, il n’est pas laid. Celui que tout le monde accuse d’être aussi monstrueux à l’extérieur qu’à l’intérieur est même beau, et quand il réussit à séduire Lady Anne qu’il a rendu veuve en assassinant son mari, il se met lui-même à croire à sa beauté et réclame un miroir. En plus d’être beau, ce Richard est encore vigoureux et agile. Il monte quatre à quatre les marches de la salle ou enjambe les gradins, ne cessant de faire du public le complice de ses manigances et de sa folie meurtrière.

Ce déplacement d’emblée souligné annonce ce qui fait la singularité de cette mise en scène : les pas de côté, les sautes de registre, les passages intempestifs de l’adresse à l’illusion, les références disparates qui superposent les temps et les lieux. Langhoff annonçait « Matériau Shakespeare » dans le titre de son spectacle. Alors qu’il a par ailleurs pratiqué le montage, notamment de textes non théâtraux, le metteur en scène ne mettait pas en valeur sa manipulation du texte de Shakespeare par cette expression. La pièce, d’une densité extraordinaire, lui paraissait probablement assez composite pour ne pas avoir à être davantage déconstruite – une pièce qui souligne d’ailleurs sa propre abondance de manière ironique quand les femmes de la pièce se mettent à faire le bilan de tous les Édouard et Richard qu’elles ont perdus et qu’elles pleurent. Si Shakespeare est un matériau dans ce spectacle, c’est probablement parce que de nombreuses références, contradictoires entre elles, se superposent au texte, qu’elles soient véhiculées par le décor, les accessoires, les musiques et les sons ou les modes de jeu des acteurs. Les deux metteurs en scène de cette recréation semblent limiter les nombreux renvois à l’actualité politique qui ont marqué la critique en 1995, mais ils renouvellent certains détails qui ramènent au moment présent. Sur scène, smartphones et baskets côtoient les cotes de mailles et les robes à larges pans du Moyen-Âge, et les uniformes de l’armée rouge sont mis sur le même plan que des costumes de cowboy. Certains mots de la nouvelle traduction d’Olivier Cadiot prennent également un retentissement singulier et ancrent cette mise en scène dans notre époque : confinement, virus, contagion…

La scénographie d’origine ne nécessite aucune actualisation, quant à elle. Elle est toujours aussi monumentale et spectaculaire : faite de bois – un bois qui grince et donne un son mat aux coups –, elle est cernée d’escaliers, de marches, de plateformes, de portes et de trous qui permettent de multiplier les entrées et sorties. À l’avant-scène, des rails au milieu de cailloux blancs, qui déséquilibrent les pas et retentissent quand ils s’entrechoquent. Bien vite, le plancher au départ incliné se métamorphose, grâce à un système de cordes et de poulies. Il s’incline, vers l’avant, vers l’arrière, d’un côté ou de l’autre, et il s’élève parfois et découvre une espèce de globe grâce auquel ces mouvements sont permis. Il n’y a plus que le temps qui est « out of joint », sorti de ses gonds comme le disait Hamlet. L’espace, lui aussi, sort de ses gonds et prive de tout repère, de toute stabilité, jusqu’à donner l’image d’un monde dans lequel le mal incarné par Richard triomphe en suscitant plus de fascination que d’horreur.

Un tel espace, qui ne figure rien mais qui doit tout figurer grâce à quelques accessoires – le palais, la tour, le champ de bataille… –, implique une énergie considérable de la part des acteurs, qui mènent d’un bout à l’autre du drame historique et assument son débordement – de noms, de complots, de meurtres. Avec leurs divers accents et les nuances de leur jeu, ils révèlent les multiples registres de la pièce – le comique effroyable de l’assassinat de Clarence, le caractère burlesque des malédictions de Margaret ou le souffle épique de la bataille. Tous accompagnent l’ascension terrifiante du cynique qui séduit et tue sans scrupule, qui convainc tous ceux qu’il croise grâce à une rhétorique envoûtante – et ce jusqu’à sa chute, lorsqu’il finit hanté par tous ses morts sur le champ de bataille, avant de mourir sous une peau de sanglier (carcasse qui continue de bouger pendant les saluts de la vingtaine d’acteurs, comme possédée).

En 2018, Gwenaël Morin révélait malgré lui que le temps avait érodé la dimension subversive du Living Theatre en recréent Paradise Now. Marcial di Fonzo Bo et Frédérique Loliée, eux, n’ont pas cherché à reproduire le caractère scandaleux de la mise en scène de Langhoff. Alors que Jean-Pierre Thibaudat écrivait en 1995 : « Le spectacle se garde d’être esthète : aucune “belle image”, aucun “morceau de bravoure”, pas le moindre combat “bien réglé” », cette reprise offre à l’inverse de très belles images, des morceaux de bravoure mémorables et des combats menés par des armées de femmes bien réglés. Les metteurs en scène aspirent à la transmission, et même à la réconciliation, et s’il n’est pas toujours facile de discerner ce qui est de l’ordre de la reconstitution de ce qui est neuf, la générosité de leur démarche nous parvient pleinement et donne à vivre un spectacle bien plus présent que passé.

F.

 

Pour en savoir plus sur « Gloucester Time – Matériau Shakespeare – Richard III », rendez-vous sur le site de la Comédie de Caen.

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