« Rituel 4 : Le Grand Débat » d’Emilie Rousset et Louise Hémon au T2G – duel à blanc

Rituel 4 : Le Grand Débat, spectacle créé l’an dernier à la Cité internationale, était programmé ces jours-ci au T2G dans le cadre du Festival d’Automne. Malgré l’interdiction des théâtres d’ouvrir au public, les répétitions se sont déroulées comme prévu ces dernières semaines. Pour clore ce temps de répétition et faire vivre un peu le spectacle, dans la perspective de la tournée française qui l’attend, une générale a été organisée pour les programmateurs et critiques. A ce public d’avertis, il n’est pas donné de ticket au moment de son arrivée au théâtre. L’information de cette représentation, à 17h un jour de semaine, vaut comme sésame. Deux heures avant les annonces du Premier Ministre devant faire état de l’évolution de la situation sanitaire actuelle – prise de parole qui a pris la forme d’un rituel depuis un an – les spectateurs sont confrontés à un autre rituel caractéristique de notre vie citoyenne : celui du débat présidentiel d’entre-deux tours. La metteure en scène Emilie Rousset et la cinéaste Louise Hémon invitent en effet à porter un regard distancé sur cette pratique instaurée en 1974. Tout en suscitant le rire du public, elles révèlent la vanité de cette cérémonie, et amènent à l’envisager comme un symptôme de la crise dont souffre la démocratie à notre époque, alors que la veille, était improvisée au Capitole de Washington une fête déguisée avec de vraies armes à feu…

Sur le plateau du théâtre, a été reproduit un plateau télévisé. Il est structuré par une grande table – de 3 mètres de long, selon les exigences formulées par Mitterrand en 1981, conçues avec la complicité de Serge Moati et Robert Badinter –, deux chaises, un rideau ondulé bleu qui crée un fond neutre, et deux caméras mobiles, dont les différents emplacements sont désignés par des marques de couleurs au sol. Au-dessus de cet espace, se trouve un écran, sur lequel sera projetée l’image captée par les deux caméras visibles, et par une troisième située dans le public, qui saisit une vue d’ensemble du plateau. Comme si le direct était sur le point de commencer, les deux candidats entrent, s’installent, manipulent leurs feuilles, et se préparent à se jeter dans l’arène.

Les deux comédiens qui vont s’affronter sont Laurent Poitrenaux et Emmanuelle Lafon. Ces deux pointures du théâtre arrivent aussitôt accompagnées du souvenir des récents spectacles dont ils ont marqué leur présence – L’Avare de Ludovic Lagarde pour le premier, et plusieurs créations de L’Encyclopédie de la parole pour la seconde. Leurs identités d’acteurs s’imposent d’autant plus que la voix off de la journaliste Leïla Kaddour-Boudadi qui introduit le débat, qui souligne son caractère inédit et les règles bien précises auxquels il répond, ne présente pas les deux personnages. Pendant de longues minutes, on ne sait pas exactement en quelle année la scène se déroule, ni l’identité des deux candidats – d’autant plus que l’un d’eux est une femme. Des appellations ou des éléments contextuels finissent par donner des indices, mais ce qui l’emporte, c’est le caractère désancré de cette parole politique qui se met en scène. Que l’on se situe en 1974 ou en 2020, les candidats en appellent à l’authenticité, la vérité ; ils discutent de la notion de rassemblement et des différents sens qu’on peut lui attribuer ; ils débattent de ce qui est essentiel et inessentiel ; et ils constatent l’étendue de la crise – sociale, économique, politique…

Un changement de plan entre deux prises de parole – car le montage est interdit dans cet exercice codifié – et les identités changent. Ce n’est plus la gauche incarnée par le séduisant Poitrenaux qui s’oppose à la droite, mais Marine Le Pen à Macron. On voit également passer Sarkozy, Royal, Hollande, puis à nouveau Mitterrand et Giscard d’Estaing. L’entreprise des deux artistes à l’origine de ce spectacle n’est pas guidée par une ambition de reconstitution historique, qui suivrait la chronologie. Ce qui les intéresse, c’est l’exercice du débat lui-même, appréhendé comme un rite, une célébration à caractère symbolique, qui se répète religieusement, dont l’enjeu, comme le rappelle VGE en 1974, est de révéler les candidats aux Français, sur le point de voter. Le caractère factice de cet exercice apparaît néanmoins d’emblée, avec cette mise en scène léchée, la pseudo-impartialité des plans, la répartition de la parole à la seconde près. Rien d’authentique ne semble pouvoir se dégager de ce rituel, aussi codifié que les duels qui ont marqué la littérature du XIXe siècle.

Plus encore, ces deux acteurs, remarquables pour leur maîtrise de la langue, de ses nuances, de ses multiples ressorts d’expressivité, mettent chacun à leur manière en valeur le caractère purement rhétorique de l’exercice. Les attaques, les traits d’esprit, l’ironie, les bégaiements, les interruptions par microphrases plus audibles que les grandes… tous ces jeux de langue prennent le dessus sur les questions abordées et soulignent la capacité des candidats à répliquer plutôt qu’à argumenter. La confrontation ravive les questions que chaque élection présidentielle soulève : un bon candidat fera-t-il un bon président ? à quel point la personne l’emporte-t-elle sur le programme ? la maîtrise de la rhétorique est-elle une vraie qualité pour un président ?

Ces questions surviennent alors que beaucoup d’humour se dégage de la performance des deux acteurs. Au fur et à mesure du montage de débats effectué par les artistes, l’un et l’autre tend à souligner le caractère ridicule de l’exercice. Les gestes théâtraux, les phrases vides de sens, les regards trop travaillés deviennent de plus en plus évidents. Ils ne cèdent pour autant pas à la facilité de la caricature, et, adoptant le point de vue des candidats qu’ils interprètent, ils finissent plutôt par se laisser bercer, littéralement, par les illusions qu’ils promettent.

Cette capacité que les acteurs ont à rester sur le fil entre incarnation et recul critique trouve son explication dans l’entretien reproduit dans le programme de salle. Emilie Rousset y révèle que les deux acteurs n’ont pas, à proprement dit, appris leur texte, mais qu’ils le redisent alors qu’il leur est diffusé en temps réel dans une oreillette. Le but est de faire surgir une forme de jeu non préméditée, capable de faire rejaillir de la spontanéité alors que sont prononcées des phrases devenues historiques, en même temps que de révéler le caractère faux de celles qui se retrouvent presque à l’identique d’un débat à l’autre. Cet équilibre qui permet d’interpréter ces discours sans solennité excessive ni dérision totale paraît particulièrement juste.

En même temps que ce spectacle intelligent nourrit la réflexion sur le jeu de l’acteur en plus de raviver l’histoire récente de notre pays, il amène à dresse un constat un peu amer. La démocratie paraît bien à l’agonie, si ce rituel qui paraît une mascarade en est bien devenu l’un des symboles, si la politique se résume à une joute oratoire qui n’a même pas l’élégance et la force de l’art du clash qui sévit dans les banlieues, art du trait d’esprit qui paraît en tout points hérité du XVIIIe siècle et qui engage pour le coup véritablement l’honneur des personnes qui s’y essaient.

F.

 

Pour en savoir plus sur « Rituel 4 : Le Grand Débat », rendez-vous sur le site du T2G.

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