« _jeanne_dark_ » de Marion Siéfert – spectacle vivant 2.0 par temps de confinement

Après les captations de spectacle diffusées en différé, les captations live (telles qu’en proposent en ce moment la Comédie-Française ou le Théâtre de la Ville, entre autres), les lectures live, les podcasts alternatifs… Marion Siéfert, artiste associée au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, nous invite à découvrir un nouvel avatar de spectacle vivant avec _jeanne_dark_, performance diffusée en live sur Instagram. Ce format n’est pas la simple conséquence de la fermeture des théâtres, son projet était d’emblée conçu à partir de ce réseau social : lors de sa tournée française tout au long de l’automne, le spectacle était supposé être retransmis en live sur Instagram en même temps qu’il était présenté en salle. Contrairement à d’autres spectacles condamnés à des reports, voire à des annulations, le deuxième confinement mis en place depuis quelques semaines n’a pas complètement anéanti les possibilités de représentation de ce spectacle. Il les a peut-être même démultipliées : le 19 novembre, nous étions près de 600 à suivre le direct du compte Instagram de @_jeanne_dark_. Outre la médiation d’un écran, qui chaque fois affaiblit le rapport du spectateur à l’œuvre, la particularité de ce mode de diffusion via un réseau social est qu’il permet de reformer une espèce de communauté autour du spectacle. A côté de l’image de l’actrice défilent à toute allure les commentaires instantanés des spectateurs, qui profitent de l’espace que leur accorde l’application pour se libérer de la contrainte du silence qu’impose la présence en salle. A côté du spectacle que propose @_jeanne_dark_, s’improvise chaque soir celui des spectateurs qui réagissent à ce qu’elle raconte et ce qu’elle fait, et ce spectacle-là est presque aussi fascinant que le premier.

@_jeanne_dark_, c’est le pseudo Instagram d’une adolescente qui s’appelle Jeanne, qui vit dans la banlieue d’Orélans, qui vient d’une famille catholique qu’elle trouve encombrante, qui est vierge et qui souffre de harcèlement scolaire. Un soir où elle se trouve exceptionnellement seule chez elle, elle décide de prendre la parole sur cette place publique qu’est internet pour s’adresser directement à ses détracteurs, prenant le risque de se livrer au bûcher des commentaires des adeptes d’Instagram. Jeanne commence timidement, en indiquant que c’est la première fois qu’elle s’essaie à un live et en prêtant attention aux remarques que lui font ceux qui la suivent. Puis, bientôt indifférente à ses spectateurs, elle vide son sac, sur ses camarades de classe ou de paroisse, ses parents, sa sœur, et se libère de toutes les voix qui lui dictent ce qu’elle est ou ce qu’elle devrait être.

Contrairement à d’autres applications, Instagram est conçu pour être quasiment exclusivement utilisé sur mobile. Même quand on l’ouvre sur ordinateur, les photographies et vidéos partagées par les utilisateurs ne peuvent être ouvertes en plein écran. Le live de Jeanne n’est donc pas plus grand que la taille d’un portable. L’image paraît d’autant plus petite qu’une part égale est accordée aux commentaires de ceux qui suivent le live, et il n’est pas possible de les réduire ou les masquer. En parallèle des confessions de @_jeanne_dark_ en gros plan, s’imposent donc au regard les innombrables réactions des autres spectateurs, ponctuées de nombreux emojis. Plusieurs profils se distinguent parmi ceux qui s’expriment. Il y a ceux qui ont à cœur de répondre aux questions plus ou moins rhétoriques de Jeanne, qui réagissent à ce qu’elle dit au premier degré et veulent lui rendre confiance en elle en la complimentant, comme s’ils oubliaient le caractère fictif de la vidéo et se croyaient en communication réelle avec le personnage. Ceux qui au contraire gardent un recul radical tout au long du spectacle et commentent la performance de manière critique, devenant malgré eux personnages de la pièce en redoublant les harceleurs de Jeanne par leurs remarques. Il y a enfin ceux qui profitent de cet espace d’échange pour se faire entendre et faire rire la galerie, par des traits d’esprit ou des private joke. La plupart de ces commentateurs actifs paraissent des élèves, qui se demandent tout au long du spectacle si leur prof regarde le spectacle en même temps qu’eux, s’il ou elle lit leurs commentaires, et s’il ou elle savait que Jeanne irait aussi loin dans la libération de ses démons intérieurs.

Si les commentaires sont si abondants, c’est que ce live peut difficilement laisser indifférent. Jeanne, interprétée par Helena de Laurens, se distingue d’emblée par son look de première de classe, avec ses petites lunettes rondes, ses longs cheveux qui tombent et son pull à rayures. Une fois qu’elle a lu quelques commentaires encourageants, en ayant soin de remercier les personnes en les nommant par leur pseudo, elle se prend au jeu de la mise en scène de soi et multiplie les angles de vues et les grimaces, pour distinguer, sur son propre visage, celui de son père (de côté en contre-plongée), de sa mère (en plongée), de sa sœur (profil droit) ou d’un prêtre pervers (gros plan grimacé). Comme Lison Daniel, à l’origine du compte Instagram @les.caracteres, l’adolescente utilise parfois des filtres pour imiter les filles de la paroisse. Mais comme @anaide.rozam, autre artiste que le confinement a propulsé via la même application, qui propose comme la précédente des minisketchs sur la vie quotidienne, elle se filme sous tous les angles, même les moins valorisant, plus soucieuse d’expressivité que d’esthétique. Au-delà de son visage, Jeanne donne progressivement à voir son corps sous toutes les facettes, dans des postures qui pourraient paraître pornographiques si l’image ne paraissait pas – volontairement – aussi amatrice. Elle investit enfin l’espace immaculé dans lequel elle se trouve, une chambre à la moquette et aux rideaux blancs, qui se colorent de teintes différentes chaque fois que Jeanne lance une musique et se met à danser de manière déchaînée sur des musiques plus ou moins récentes.

Malgré la complexité du dispositif qu’implique un tel live, la performance d’Helena de Laurens est telle qu’il arrive à plusieurs reprises qu’elle fasse oublier la médiation de l’écran, et plus encore les intarissables commentaires des spectateurs, à d’autres moments sidérants. Entre l’une et l’autre partie de l’écran, l’heure et demie s’écoule sans que l’ennui ne guette. Il est cependant facile d’entrevoir l’issue du délire de Jeanne : sa mère finit par toquer à la porte, et après une violente altercation, Jeanne finit par éteindre sa caméra. Ce dénouement laisse en suspens les nombreuses questions abordées par cette performance – celles du harcèlement scolaire, du poids des réseaux sociaux dans la construction des identités des adolescents, de la place à accorder à la religion dans cette même construction, des conflits familiaux ou de l’éclosion de la libido. L’irrésolution ajoute encore au réalisme de la situation et conforte ainsi les commentaires qui donnaient l’impression d’oublier que tout ceci est le résultat d’une mise en scène : malgré ce live, @_jeanne_dark_ est condamnée à rester une adolescente d’Orléans en conflit avec sa famille et ses camarades de classe. Il aurait néanmoins été possible d’imaginer une fin plus tranchée, grâce à l’entremise des commentaires par exemple, qui aurait achevé de démontrer l’emprise des réseaux sociaux sur les adolescents d’aujourd’hui.

 

F.

 

Pour en savoir plus sur _jeanne_dark_, rendez-vous sur la page Instagram du spectacle.

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