« The Last Hamlet » de Ben Duke au Cloître des Célestins – Hamlet à mort, vive Hamlet !

Au Cloître des Célestins, l’artiste britannique Ben Duke, auquel le Théâtre de la Ville consacre à la rentrée prochaine tout un Focus, présente The Last Hamlet. Une variation sur la pièce de Shakespeare avec des moyens limités qui aspire cependant à être la dernière mise en scène d’Hamlet, car elle finira de démontrer que l’histoire de ce personnage dépressif et misogyne infuse en profondeur notre société et qu’il est nécessaire de s’en débarrasser. Cette ambition est aussi démesurée que l’humour mobilisé pour l’atteindre est fin, mélange qui donne un cocktail dramaturgique savoureux.

Le plateau donne l’impression d’être vide, à l’exception d’un mur de fond composé de carrés réguliers. Ben Duke entre et s’encorde, tandis qu’une radio fait entendre la voix de l’artiste britannique Katie Mitchell qui présente au cours d’un entretien son projet de spectacle – archive authentique sur Ophelias Zimmer. À cette occasion, la metteuse en scène fait le procès de ce personnage odieux et violent, modèle de masculinité dont il faut libérer notre culture. L’acteur se débat avec ses cordes pour tenter de faire taire cette voix qui mine son projet : celui d’interpréter le rôle d’Hamlet, dont il déclame d’emblée avec flegme la célèbre tirade « To be or not to be » – comme ça c’est fait !

Autre difficulté rencontrée par cet acteur en berne, qui n’est pas sans évoquer le personnage de Gabriel Calderón qui veut interpréter Richard III dans Història d’un senglar : le manque de subventions. N’envisageant pas de contrer son désir d’incarner Hamlet, il s’est donc résolu à remplacer ses partenaires de jeu par des peluches – situation qui paraît aussi fantasque que désespérément crédible dans le contexte actuel. Il sort donc d’un carton Horatio, sous la forme d’un dinosaure, puis d’un autre sa mère, une oie blanche, et bizarrement, dans le même carton, se trouve son oncle Claudius sous la forme d’un serpent. L’avantage, nous explique cet acteur, c’est qu’il peut balancer son oncle par-dessus bord sans que son partenaire-peluche s’en plaigne, et lui comme les autres ne réclament pas de pauses et ne sont pas syndiqués.

Le revers de parti pris est que ces peluches ne peuvent pas donner la réplique. L’acteur demande donc à deux personnes du public de prêter leur voix pour une poignée de répliques à Bernardo et Francisco, les veilleurs de nuit qui montent la garde et ouvrent la première scène. Juste avant cela, il a lancé deux oursons sur le muret du cloître, et ils y apparaissent finalement postés grâce à une bénévole du festival. Ayant résolu la majeure partie des problèmes qu’il rencontrait, cet acteur donne l’impression de se lancer dans une version de fortune d’Hamlet, avec pour complices des peluches et des volontaires du public.

Son projet gagne cependant en ampleur quand l’un des volontaires, chargé de faire entendre la voix de son spectre de père, se révèle complice de Ben Duke. Ils seront en réalité trois pour cet Hamlet, qu’ils ponctueront de moments dansés. Des danses presque illustratives dans leurs gestes, qui racontent les relations d’Hamlet avec son père et sa mère, l’adultère de Gertrude et Claudius, la première fois d’Hamlet avec Ophélie (qui se solde par un préservatif troué et un avortement). L’insertion de ces chorégraphies n’est pas toujours aussi fluide que le reste dans la trame du spectacle, mais elles rythment l’ensemble, de même que les morceaux interprétés par la très intense Anna B Savage.

Dans cette version très libre de la pièce de Shakespeare, Hamlet est doublement hanté : par la voix de Katie Mitchell que l’acteur n’arrive pas à faire taire pour de bon, et par son père, beaucoup plus présent que dans le texte original. Il est désigné par un masque spectaculaire qui représente un crâne de lion cerné d’une crinière grise. Cette identification fait écho au costume de l’acteur, qui délaisse vite son manteau militaire vert pour un surpyjama de Simba, qui fait de lui aussi une peluche mais qui rappelle surtout tout ce que Le Roi Lion de Disney doit à Shakespeare. Pour les personnes qui n’auraient pas saisi le parallèle, il est poussé jusqu’à la scène de la souricière, qui consiste en une diffusion de la mort de Mufasa sur une bande VHS qui a vécu.

Cet Hamlet, persuadé d’avoir été présenté à l’ensemble de la savane au moment de son baptême, a manqué l’enterrement de son père car il avait coupé son portable à l’occasion d’une retraite, après une mission peu concluante au Soudan où il est allé soigner des enfants malades. Quand il apprend la mort de son père, il s’empresse de retourner à Elseneur, mais il se trouve confronté au protocole strict d’une employée d’agence de location de voiture, qui lui demande s’il délire quand il exprime son désarroi en vers shakespeariens.

L’humour british qui fait glousser à chaque instant est d’autant plus efficace qu’il se fonde sur une grande pertinence dramaturgique, malgré la distance que Ben Duke donne l’impression d’afficher avec le texte de Shakespeare. Les nombreux écarts et décalages entretiennent un mouvement constant entre le connu, l’inconnu et le reconnu. Cette construction facétieuse ne perd jamais tout à fait de vue la pièce – dont les vers resurgissent au moment où on s’y attend le moins – tout en réalisant le projet de Katie Mitchell. Cet Hamlet, quoiqu’attachant par son humour dépité et sa mélancolie, est bien pathétique, dépressif, misogyne (quoiqu’en pense sa mère qui répond « non » à toutes ses questions). Il apparaît comme le pantin d’un père tyrannique qui a essayé de l’endurcir en l’envoyant en pension puis à l’université, et qui, à force de le charger de ses propres névroses, nourrit sa dépression et le détourne d’Ophélie, dont l’histoire n’est pas plus légère que celle du Prince du Danemark.

C’est à elle que revient le dernier mot, alors qu’Hamlet est à son tour relégué dans un carton. Alors que l’objectif de l’acteur était de défendre la pertinence d’Hamlet, il nous convainc malgré lui que le temps est venu de nouvelles histoires, ou de nouvelles versions d’histoires anciennes, qu’il n’est plus temps de considérer les œuvres du passé comme des monuments mais plutôt de les dépoussiérer comme le préconisait Brecht. C’est chose faite avec cet Hamlet revigorant, qui dialogue autant avec l’œuvre de Shakespeare qu’avec notre époque.

F.

 

Pour en savoir plus sur The Last Hamlet, rendez-vous sur le site du Festival d’Avignon.

Related Posts