« Hamlet » mis en scène par Johan Simons aux Amandiers – mécanique trouble

Le Théâtre Nanterre-Amandiers a accueilli pour quelques dates un Hamlet, signé par un metteur en scène flamand rarement invité en France, Johan Simons, malgré la reconnaissance dont son travail fait l’objet dans son pays et en Allemagne. Mais ce n’est pas tant sur son nom à lui que sur celui de Sandra Hüller, actrice plusieurs fois récompensée du film Anatomie d’une chute, que repose le pari de remplir la salle. C’est à elle qu’est confié le rôle principal, et aussi à elle qu’est donné la parole dans le programme du spectacle. Le pari est tenu, la grande salle du théâtre tout juste rénové est pleine et plutôt enthousiaste, malgré la disposition des surtitres qui rend la lecture du spectacle laborieuse, et, de manière plus profonde, malgré une dramaturgie peu claire.

L’ensemble de la troupe discute de manière conviviale au premier rang de la salle, pendant que le public s’installe devant un grand espace blanc, surmonté d’un gros globe lui aussi blanc, équilibré par une grande plaque de cuivre, à l’autre bout d’une grue qui prend la forme d’un mobile. L’espace scénique est entouré d’une estrade noire, jonchées de boules qui se révèleront en métal lourd. Cette matière qui s’impose à la vue est mise en écho par les sons, par la répétition d’un grincement strident pendant les longues minutes qui précèdent le début du spectacle, grincement créé par un musicien situé à cour, entouré de plaques de percussions colorées, en métal elles aussi.

La troupe finit par sortir, la scène est plongée dans le noir, et tous reviennent se placer en ligne devant nous. Dans l’intensité du regard qui nous est adressé, on croit reconnaître autour d’Hamlet Claudius, Gertrude et Polonius ; Ophélie, déjà fragile ; Laërte, Guildenstern et Rosencranz qui se confondent un peu ; et Horatio, qui entremêle discrètement ses doigts à ceux d’Hamlet. Sans nous quitter des yeux, ils vont à tour de rôle s’asseoir au premier rang, jusqu’à ne laisser plus qu’Hamlet, qui prononce un premier monologue dans lequel la mise en dialogue de Shakespeare et Heiner Müller annoncée est aussitôt signalée par le mot « machine ».

Avec cette entrée en matière suspendue et un peu brouillonne, Johan Simons évacue la première scène des gardiens et de l’apparition du fantôme du roi défunt Hamlet père, qui encourage son fils à se venger de sa mort causée par son frère Claudius. La suppression indique le geste d’adaptation pour les personnes familières de la pièce. Pour les autres, elle met à distance la perception d’Hamlet, en ayant l’air de nous la faire épouser avec un monologue. En l’absence de spectre, la révélation du meurtre causé par le versement d’un poison dans l’oreille du roi se fera par possession, lors d’une scène avec Ophélie qui ne prend pas au sérieux cette voix d’outre-tombe qui traverse son amant et qui joue avec, la redouble, et donne l’impression de contribuer à inventer une histoire.

Ce trouble n’est que le premier de quantité d’autres tout aussi discrètement traités, qui ne deviendront sensibles que par accumulation, au bout d’un certain temps. Celle qu’on croyait Ophélie, avec sa robe blanche, ses chaussures rouges et ses longs cheveux, torturée de douleur dès l’exposition, n’est en réalité pas Ophélie, mais un ambassadeur-fossoyeur-bouffon, comme les présente Claudius avec une autre comparse tout de blanc vêtue. Mais alors que l’autre incarne cette triple fonction, la première ne parle presque pas, se tord les doigts quand d’autres discourent, virevolte sur le plateau et répète de manière sibylline à intervalles réguliers « Il est seul » – au sujet d’Hamlet, sans doute.

Ophélie est en revanche interprétée par celle qui semblait Horatio, l’ami et confident d’Hamlet, chargé de témoigner pour la postérité à l’issue de la pièce – personnage évacué de cette mise en scène. Le trouble d’identification est peut-être causé par l’apparence queer d’Ophélie, plus queer encore que Sandra Hüller précédée par plusieurs femmes dans son interprétation du rôle d’Hamlet. Avec Gina Haller, qui porte un pantalon noir sous sa robe blanche, Ophélie paraît moins naïve et fragile. Joueuse, elle se révèle capable d’arracher à Hamlet de vrais sentiments – qui rendent son revirement à son égard incompréhensible. La présence saillante de cette actrice se révèle un point d’appui décisif pour traverser les premières scènes, et laisse entrevoir la tentative de cette mise en scène d’humaniser Hamlet, alors que les autres personnages s’évertuent à établir le verdict de sa folie.

S’il est nécessaire de trouver un point d’appui dans ce spectacle, c’est que la pièce est condensée et représentée sur un plateau abstrait qui rend difficile la lecture des enjeux de chaque scène. Les coordonnées scéniques sont d’autant plus ambiguës que la plupart du temps, la cour reste assise au premier rang de la salle. Le dispositif de la souricière qu’Hamlet va mettre en place pour révéler la culpabilité de son oncle est inversé, et constant. Toutes et tous observent Hamlet, à chaque instant, pour comprendre son comportement – très peu étrange dans l’interprétation de Sandra Hüller – et mesurer la menace potentielle qu’il incarne. Cette mise à nu continue surexpose les confidences, anéantit toute forme d’intimité et altère l’expression de sentiments sincères. Les strates de jeu se superposent à l’excès, jusqu’à devenir confuses.

Ce parti pris a cependant la vertu d’ouvrir des brèches ludiques dans le jeu des acteurs et actrices, notamment avec Dominik Dos-Reis, qui interprète le rôle de Polonius. L’acteur convoque le présent de la représentation pour mettre en place un rapport de complicité avec le public, derrière son rôle de Conseiller d’état aux discours emberlificotés. L’impression d’immédiateté qu’il parvient à produire se nourrit plus largement de l’élasticité des corps, des mouvements gymnastes auxquels invite cet espace neutre. Les relations entre les personnages s’expriment ainsi par les corps qui galopent, sautent, s’empoignent vigoureusement pour dire l’affection ou le besoin d’amour. Cette incarnation électrisée devient spectaculaire lorsque le piège de la souricière opère, que Claudius est atteint par la fièvre que cherchent à lui communiquer Hamlet et Ophélie, ou lors de l’affrontement de Laërte et Hamlet, à la fin de la pièce.

Il y a quelque chose de l’art d’Ostermeier dans cette stylisation du jeu, surlignée par celle de l’espace scénique. On aspire à la rêverie quand le grand mobile se met en mouvement, que la sphère fait le tour de la scène et que la grande plaque de cuivre emporte avec elle les corps, donne l’impression de les effacer. Mais on n’est pas sûr de savoir quoi se raconter, avec ce grand mouvement. La compréhension s’épuise progressivement, entre les surtitres placés aux extrémités de la scène, les effets indéchiffrables (des passages au noir impromptus, ou le « Dieu existe » que nous adresse Hamlet-Sandra Hüller droit dans les yeux), et le cap très incertain de la dramaturgie d’ensemble. Hamlet n’est pas fou, nous fait-on comprendre. D’accord, mais qu’en est-il, alors ? La douleur causée par la perte du père et le travail de deuil ne suffisent pas à tracer un chemin dans la jungle du texte shakespearien – ce serait heureusement trop simple.

F.

 

Pour en savoir plus sur Hamlet, rendez-vous sur le site du Théâtre Nanterre-Amandiers.

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