« Neandertal » de David Geselson à l’Autre Scène du Grand Avignon – quête sur l’humain, des origines au présent du plateau

David Geselson est acteur depuis un vingtaine d’années, à l’écran et à la scène, et metteur en scène depuis une dizaine. Après de petites formes, à un ou deux au plateau, il gagne en ampleur avec Le Silence et la Peur. Avignon lui offre des moyens plus importants encore pour sa dernière création, Neandertal. Le changement d’échelle que permet le festival ne réussit pas toujours aux artistes, mais l’art de Geselson paraît au contraire s’épanouir. Avec six acteurs et actrices au plateau, un musicien, une dessinatrice et une scénographie transformable qui transporte d’un lieu à l’autre, il offre une fresque épique en forme de quête des origines, qui fonctionne pleinement grâce à sa grande maîtrise dramaturgique, dans l’écriture et sur scène, et sa direction d’acteur très fine.

Après Castellucci, Gaëlle Bourges ou encore Philippe Quesne, c’est au tour de David Geselson de trouver l’inspiration d’un spectacle dans l’ère paléolitihique. À l’origine, relate-t-il, il y a l’écoute d’une émission de radio qui lui fait découvrir l’œuvre de Svante Pääbo, Prix Nobel de médecine suédois qui a écrit un récit autobiographique relatant ses recherches sur l’Homme de Néandertal. À partir de cette œuvre, Geselson rebondit sur d’autres, notamment une biographie de Rosalind Franklin, qui s’est distinguée par ses recherches sur l’ADN, et d’autres récits de vie d’autres scientifiques encore. Tout cela, on ne l’apprend qu’à la lecture du programme (après la découverte du spectacle, toujours), mais on le devine pendant la représentation. Geselson invente une quête des origines non pas seulement familiale – à la Wajdi Mouawad – mais qui concerne l’ensemble de l’espère humaine, dont la densité est conférée par toutes ces inspirations. Bâtissant des personnages attachants à partir de personnes réelles, l’auteur et metteur en scène en vient ainsi à aborder la science par un prisme intime, qu’il inscrit en outre dans un contexte historique qui lui donne plus de profondeur encore.

Ce feuilletage est rapidement mis en évidence par l’enchaînement des premières scènes. Dans le noir complet, un homme et une femme se réfugient dans un bunker en Californie alors que vient d’avoir lieu l’explosion de Tchernobyl, lors d’un congrès sur la biologie moléculaire. Elle panique et annonce qu’elle va vomir de panique, en criant très fort, tandis que lui essaie de la rassurer et de la calmer. Entre deux pics d’angoisse, l’une et l’autre se reconnaissent comme des collègues estimés, mais le protocole et la politesse ne sont plus de mise dans un texte contexte d’urgence : quand Lüdo propose qu’ils se tutoient, Rosa l’insulte de nervosité. La crise s’apaise peu à peu, et, à la lueur d’un briquet, ils entreprennent d’écouter la musique de Mahler.

Sans transition, la scène suivante nous ramène quelques heures plus tôt, quand Rosa présentait avec son collègue et conjoint l’état de leurs recherches sur l’ADN pour récolter des fonds auprès de mécènes. David Geselson lui-même et sa complice de tous les spectacles Laure Mathis s’adressent alors à nous comme si nous étions ces mécènes, jouant sur le trouble de la situation d’énonciation et superposant une audience à l’autre. Après la première scène profondément comique, celle-ci met en place une grande complicité, nourrie par un art de l’humour à la précision musicale. Celui-ci permet de faire passer un discours didactique sur le fonctionnement de l’ADN, symbolisé par les rangs de spectateurs couplés deux à deux pour figurer des génomes, qui ensemble forment le regard. Un regard qui un jour devient critique : comment est-on passé de l’Homme de Néandertal à l’homo sapiens, demandent-ils ? Pour répondre à cette question, les deux savants ont besoin de notre argent. Pour achever de nous convaincre, ils nous invitent à rêver au spectacle d’une étoile filante à partir d’un petit bout de météorite, remis à chaque spectateur au moment de l’arrivée au théâtre.

Le rideau se rouvre et ramène à la première scène, où les deux collègues, depuis tout à l’heure, ont cédé à leur désir. Puis Lüdo laisse place à Lucas, le compagnon de Rosa, et l’enchaînement des scènes qui suivent les mêmes personnages d’un contexte spatio-temporel à un autre est cette fois encore plus fluide. Le couple de savants est désormais dans un désert américain qui sert de cadre à une scène de ménage. Elle voudrait aller en Israël pour mener leurs recherches sur l’ADN, mais lui a trop peur. Elle explose alors et lui déclare que sa peur est devenue « le personnage principal » de leur couple. Dans ce dialogue, on retrouve la grande finesse de l’écriture de Geselson, sa capacité à saisir des relations humaines sans les caricaturer, avec humour et profondeur. Lui qui a joué dans Chœur des amants de Tiago Rodrigues, avec Alma Palacios, a été à bonne école sur le sujet des relations conjugales. Virtuosité dans la structure et subtilité dans le détail se manifestent ainsi d’emblée, tandis que sont progressivement posées les bases d’un récit au long cours, qui évoque le premier Mouawad (celui d’Incendies) par son ampleur, qui évoque aussi l’« Antifaust » de Sylvain Creuzevault, Angelus Novus, par l’approche intime de recherches scientifiques, et qui évoque enfin un très beau spectacle de Bérangère Jannelle, dont on regrette l’absence sur les scènes actuelles, qui mettait avant Geselson la paléontologie et la paléoanthropolgoie au service de la fiction dans Lucy in the sky est décédée.

Une grande épopée intime et historique, donc, dont les protagonistes appartiennent à une communauté scientifique internationale. Rosa, d’origine israëlienne, et Lucas, Français, quittent les Etats-Unis pour rejoindre Lüdo, aux origines flamandes, et son associée Adèle à Munich, afin de mener conjointement leurs recherches sur l’Homme de Neandertal. Leurs motifs, aux uns et aux autres, sont un peu différents. Lüdo, non reconnu par son père avant lui Prix Nobel de biologie, a par exemple une obsession pour la question de l’origine. Lucas, lui, a besoin de tuer pour de bon Dieu en démontrant qui sont les parents d’Adam et Ève, car les guerres causées par les religions l’angoissent. Après un portrait hilarant de l’équipe munichoise, tous quatre se réunissent donc autour d’un laboratoire stérile. Leurs recherches, qui ont déjà de l’envergure car elles embrassent l’histoire de l’humanité, prennent une autre dimension quand sont projetées sur la paroi de ce laboratoire des archives documentaires retraçant des étapes-clés du conflit israëlo-palestinien, depuis l’accord de paix annoncé en 1993 par Busch, Yasser Arafat et le premier ministre israëlien Yitzhak Rabin, jusqu’aux attentats qui enrayent cet accord et installent durablement la guerre. Dans un premier temps, ces images s’inscrivent dans la dramaturgie grâce au personnage de Rosa, dont la mère vit encore en Israël au moment des premiers attentats. La fin du spectacle révèle que la pertinence de cet arrière-plan, par rapport au sujet traité, est plus grande encore.

Une autre guerre vient encore élargir le paysage dessiné : le conflit serbo-croate. Les chercheurs ont besoin d’un maximum d’os de Néandertal pour reconstituer son génome, et c’est à Zagreb que se trouve la plus grande collection. Adèle s’y rend donc et rencontre Mila, qui s’intéresse quant à elle à des os plus récents car ce sont ceux des victimes de la guerre en Yougoslavie, dont les corps ont été coupés en deux pour dissimuler l’existence de charniers. Une histoire d’amour se tisse entre les deux personnages, alors qu’Adèle se débat avec une maladie neurodégénérative de plus en plus spectaculaire, qui finit par lui faire dire très crument leurs quatre vérités à ses trois autres collègues, de façon aussi comique que dramatique.

Au gré du vaste récit, tous les personnages s’étoffent. Leurs névroses personnelles sont de plus en plus nettes, tandis qu’est reconstituée leur histoire familiale – en amont et en aval. Ces personnages qui touchent profondément sont portés par des acteurs et actrices saisissants de justesse. En plus des deux précédemment cités, ce sont Adeline Guillot (qui rappelle Cécile de France dans ses meilleures rôles), Marina Keltchewsky et Elios Noël. À eux cinq s’agrègent encore Dirk Roofthouft, pour quelques scènes, Jérémie Arcache, qui joue du violoncelle à vue, en particulier quand sont projetées des archives dont il adoucit le caractère brut sans pour autant en diminuer la portée, et Marine Dillard qui dessine en direct avec du sable sur une surface de verre filmée, et dont l’image est projetée en surimpression sur le décor. Ce ressort, déjà mobilisé pour les Lettres non-écrites de Geselson, se révèle une fois encore d’une grande poésie par les images éphémères créées, aussi bien que par les gestes infimes qu’elles exigent. Les pinceaux, brosses et micro-instruments employés viennent ici redoubler ceux que manipulent les scientifiques avec force gants, masques et combinaisons – accessoires prétextes à effets comiques aussi simples qu’efficaces.

Il y a dans les spectacles de David Geselson une grande maîtrise de l’art scénique et de la dramaturgie. Une maîtrise parfois un peu agaçante, car il paraît presque nous narguer à si bien manier les ressorts et leurs effets. Dans Neandertal, l’ampleur du récit, les mues de la scénographie en constante métamorphose et la délicatesse du jeu qu’inspirent les répliques ciselées du texte font oublier la prestidigitation un peu irritante et embarquent pleinement dans la quête des chercheurs. Très bien entouré, d’artistes mais aussi de conseillers, Geselson nous raconte une belle histoire en puisant dans le rêve d’une origine indifférenciée que nourrissent les recherches en paléoanthropologie, il convoque la réflexion en confrontant la science à l’histoire, il crée de belles images scéniques qui ouvrent l’imaginaire, et offre des scènes mémorables qui achèvent de révéler sa grande sensibilité à l’être humain.

F.

 

Pour en savoir plus sur « Neandertal », rendez-vous sur le site du Festival d’Avignon.

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