« Le Jardin des délices » de Philippe Quesne à la Carrière de Boulbon – excursion d’artistes amateurs dans un désert minéral

Cette année, c’est à Philippe Quesne que revient la Carrière de Boulbon, pour la première fois réinvestie depuis 2016. Ce cadre mythique qui lui est offert comme un cadeau pour fêter les vingt ans de sa compagnie, le Vivarium Studio, se révèle une profonde source d’inspiration pour leur nouvelle création, Le Jardin des délices, qui renoue avec les premiers spectacles, tels L’Effet de Serge, ou La Mélancolie des dragons. Avec des cowboys en costume qui improvisent des numéros dérisoires, Quesne vient à nouveau solliciter une zone de notre sensibilité peu sollicitée par la création contemporaine, en même temps qu’il célèbre de la plus belle des manières le réinvestissement de la Carrière de Boulbon comme lieu de représentation du Festival.

Pour ce spectacle, pas de scénographie imposante comme celle de Jean Bellorini en 2016, qui avait posé un grand plateau noir au milieu de la carrière. Pas non plus une scénographie disséminée comme celle de Dieudonné Niangouna en 2013, qui produisait l’impression qu’un village nous préexistait à cet endroit. La Carrière est nue, immense, majestueuse. Quesne offre d’abord le spectacle de son sol caillouteux et sa roche irrégulière dont le possible éboulement est contenu par un discret grillage, de ses arbres tout là-haut, et au-dessus encore, du ciel. Il n’est pourtant pas dans l’habitude de cet artiste d’offrir des scénographies épurées. Il a au contraire plutôt tendance à reconstituer des espaces tout à la fois naturels et artificiels – des vivariums. Ici, ce naturel brut interroge.

Mais arrive bientôt, depuis le côté des gradins, un bus blanc immaculé. Son apparition n’est pas précédée par le bruit d’un moteur vrombissant. Il glisse jusque dans notre champ de vision grâce à la force d’individus, qui le poussent à bout de bras, et nous racontent ainsi aussitôt une panne dans un désert. Le bus avance lentement, silencieusement, jusqu’à être arrêté à cour, sur l’espace dès lors constitué en plateau. Des cowboys de ville – chapeaux, santiags, costumes-cravate et cheveux longs – se frottent les mains, satisfaits de leur point d’arrivée qu’ils entreprennent d’observer en en faisant lentement le tour. L’un sort du bus une pioche et une pelle, et avec un autre, ils se mettent à sonder le sol de la carrière. Ils plantent des coups et soulève la poussière. Le geste est à la fois trivial et hautement symbolique : ils semblent vouloir faire advenir l’esprit du Mahabharata de Peter Brook qui a inauguré le lieu en 1985, spectacle au souffle épique duquel ils se situent très loin par cette entrée en matière – l’espace vide mis à part.

 

Le sol éprouvé, trois cailloux et quelques pelletées de poussière agitées pour donner l’impression d’aménager l’espace, tous s’activent sans un mot, avec le seul bruit des cigales pour accompagnement sonore, pour installer au centre de l’espace une grande sculpture blanche de la forme d’un œuf. Après l’avoir posée délicatement, ils s’installent autour suivant un rituel qui nous est inconnu, puis font l’un après l’autre un geste qui exprime respect et recueillement (jeter une poignée de sable, déposer un baiser, s’incliner). Puis ils entament un morceau dissonant à la guitare, au tambourin ou à la flûte à bec. C’est à la fois solennel et dérisoire ; ensemble, ils paraissent des membres du mouvement raëlien ou d’une communauté de fans de fantasy réunis dans un désert américain. Aucun mot n’a été prononcé encore, mais tous leurs gestes enclenchent un récit riche en chacun de nous.

Gaëtan Vourc’h, fidèle collaborateur de Philippe Quesne depuis les débuts, revêt un micro-casque vintage – massif par rapport à ceux qui équipent les interprètes de presque tous les spectacles du festival – et invite les participants à le rejoindre dans le bus, où il leur sert un petit verre et se préoccupe de leur confort en leur proposant des masques à oxygène qui peuvent avoir des parfums de tisane. L’acteur s’intronise ainsi grand organisateur d’un événement qui restera jusqu’au bout mystérieux, mais dont la caractéristique première est sans aucun doute la bienveillance et le consentement de mise entre les membres du groupe. Quand ils ressortiront du bus et formeront un « ovale de parole », Vourc’h s’assurera à plusieurs reprises que tous sont d’accord pour faire telle ou telle chose, d’une voix douce. Faire quoi au juste ? Lire des textes, réciter des poèmes, chanter une chanson, adresser des questions qui plongent dans des abymes métaphysiques, se filmer avec une grosse caméra ou écouter les sons du sol et des corps avec un micro-perche. L’attention portée aux autres n’oblige cependant pas à une écoute figée, immobile sur une chaise : si l’un ou l’autre est inspiré par un chant ou un texte, il peut venir proposer une figure au milieu de l’ovale, prendre une position cryptique ou faire un numéro de cirque. Il est cependant conseillé d’éviter de manipuler un marteau-piqueur quand un autre déclame une œuvre.

L’aspiration spectaculaire de ces individus se manifeste de manière encore plus évidente quand ils s’emploient à démanteler leur bus pour le transformer en scène de fortune, avec fumée et feu d’artifice pour ponctuer les performances proposées. Cependant, on comprend rapidement qu’il n’y aura pas de « grand spectacle » ce soir. Nous n’assisterons pas à une grande fresque épique – comme celle de Geselson à Vedène – et il n’y aura pas non plus de prouesse technologique – comme chez Gosselin, dans la Cour du Lycée Saint-Joseph. Quesne réunit ici les cousins de Serge et de nouveaux dragons toujours aussi mélancoliques pour revendiquer le droit à l’amateurisme, au raté, au mauvais goût, à la disharmomnie, au toc et au kitsch. En somme, à tout ce qui ne répond pas aux injonctions du marché de la création : le spectaculaire, le séduisant, le provoquant, le rentable, l’intellectuel. Dans l’espace de la Carrière, Quesne cultive avec ses cowboys la poésie du dérisoire et fait l’éloge de l’humilité. Ce faisant, il reconfigure nos attentes spectatrices et vient titiller l’artiste tapi en chacun de nous, cette fibre plus ou moins développée qui aspire à la poésie et au théâtre, pour nous dire que toutes les formes d’aspiration sont légitimes.

L’artiste pourrait discréditer ses personnages en faisant croire que ce sont des marginaux, comme les cowboys de Delphine de Baere qui partagent beaucoup avec ceux de Quesne. Mais ce serait trop simple. Ces individus qui ne semblent pas connaître le prénom de leurs camarades (est évoquée une absente par la désignation « la femme à la casquette) sont réunis par leur goût pour l’art. Ce qui les rassemble, c’est la poésie que distribue en continue un écran lumineux capricieux, que l’un d’entre eux déclame depuis le toit du bus ; c’est la musique d’un piano, d’un violoncelle sans archet ou d’une flûte traversière ; ce sont des danses contorsionnées. Les matériaux qu’ils convoquent sont tus, à l’exception de Dante, dont sont lus des extraits de L’Enfer dans le désordre. Pour le reste, les sonnets peuvent aussi bien être ceux d’un cowboy aux velléités littéraires que ceux de Shakespeare. L’intensité avec lesquels ils sont donnés à entendre est la même quelle que soit la source, mais notre écoute, à n’en pas douter, est radicalement différente selon l’un ou l’autre cas !

Après un orage (hélas purement sonore) qui fait magnifiquement vrombir la Carrière, certains membres de la communauté quittent leurs chapeaux et santiags et revêtent des costumes qui donnent l’impression qu’ils sortent d’un tableau de la Renaissance. Plus précisément de celui qui donne son titre au spectacle, dont le nom est projeté sur la paroi de la Carrière en immenses lettres gothiques (droit au mauvais goût, avons-nous dit). Le nom de Jérôme Bosch n’est pas prononcé, mais l’un des personnages en étoffes unies et coupe médiévale se livre à une ekphrasis passionnée, qui inspire de nouvelles performances à ses auditeurs après celle de la moule géante. Ses descriptions offrent une clé dramaturgique au spectacle, composé d’une suite de numéros qui, comme les détails du triptyque, étonnent tous, résistent un peu à la compréhension en même temps qu’ils séduisent, et s’attachent à former un tableau aussi indéchiffrable que fascinant, un tableau plein de secrets qui offre un plaisir inlassable à l’observation. L’exercice de révélation de la peinture par le discours révèle encore une fois l’érudition inattendue de ces artistes de fortune, qui se suffisent à eux-mêmes et ne réclament pas de public, qui ne rêvent pas de succès et de tournées internationales.

Pourtant, il y en aura bien une pour eux ! Alors que ces personnages ne cessent d’investir le moindre recoin de la carrière, de scruter son sol caillouteux et d’ausculter ses parois du haut d’une échelle, on se demande comment Quesne va reprendre ce spectacle ailleurs qu’à cet endroit. En Grèce, en Allemagne, en Suisse, en Espagne et sur plusieurs scènes françaises, comment fera-t-il taire les cigales ? Reconstituera-t-il une fausse carrière ? Outre la sensibilité si singulière de Quesne, qui vient nous cueillir à un endroit d’intimité bien particulier, la plus grande réussite de cette création réside sans doute dans le fait d’avoir trouvé son inspiration dans le lieu qui l’accueille et d’en avoir fait le personnage principal du spectacle.

F.

 

Pour en savoir plus sur « Le Jardin des délices », rendez-vous sur le site du Festival d’Avignon.

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