« Next Day » de Philippe Quesne aux Amandiers

N’ayant pas l’habitude de lire quoi que ce soit avant d’aller voir un spectacle, j’aurais cette fois dû être intriguée par les dates et horaires de Next Day, programmé dans le cadre du Festival d’Automne, simplement joué trois weekend-ends – un en novembre, deux en décembre – et à 19h30 au plus tard. Mais il a fallu attendre d’arriver aux Amandiers un samedi en fin de journée et y voir beaucoup d’enfants dans le hall pour qu’une idée me vienne, confirmée face au plateau de la salle amovible : Next Day est un spectacle qui implique des enfants, et même plus, qui implique uniquement des enfants. Avec eux, Philippe Quesne a conçu une création fraîche et ludique qui ouvre en douceur la réflexion sur l’avenir.

Next Day - afficheLorsque le public arrive, les artistes sont déjà sur scène, une scène composite – comme souvent chez Philippe Quesne, notamment dans la Mélancolie des dragons bientôt repris aux Amandiers – dont le foyer est à ce stade un rétroprojecteur à l’ancienne, autour duquel des enfants dessinent par terre avant de placer leur œuvres sur l’appareil pour les révéler. Ce sont des monstres, des animaux, un immeuble avec des hommes qui en sautent en parachutes… Ils sont superposés ou tournés dans tous les sens, avant d’être remplacés par d’autres. À cour, d’autres enfants habitent une structure en cubes et briques de mousse qui les élève au-dessus du sol.

La lumière de la salle ne s’éteint pas tout de suite. Avant cela, chaque enfant prend le micro et se présente en indiquant son prénom, son âge, l’instrument duquel il joue et sa scène préférée dans le spectacle. Chacune de leurs phrases est immédiatement traduite du flamand grâce à une interprète adulte, dans la régie, qui reproduit leurs intonations et leurs maladresses. Ces enfants ont été choisis par Philippe Quesne non pas pour leur connaissance de la scène, au contraire volontairement limitée, mais pour leur pratique musicale et leur personnalité. Le nouveau co-directeur des Amandiers a en effet été sollicité par le centre d’art flamand CAMPO pour cette création, dans le cadre d’un programme qui fait régulièrement appel à des artistes européens pour des spectacles qui engagent ses membres, quel que soit leur âge.

Next Day - Philippe Quesne, Paris / CAMPO, Gent. Nationaltheater MannheimAvec ce prologue, chaque enfant, de 8 à 11 ans, affirme son identité par des informations qu’il donne, ou par sa façon de parler ou de se tenir. Déjà ils nous font sourire par ce qu’ils sont, et ce qu’ils annoncent du spectacle ne fait qu’épaissir le mystère et susciter la curiosité : ce qu’ils préfèrent c’est la « scène des publicités », « quand on saute partout », « cette scène-ci » ou « quand on vous lance des choses dessus ». Le fil rouge du spectacle reste inconnu et ne se dégage que progressivement, une fois leur groupe mis en place et le programme de leur journée annoncé. Philippe Quesne a imaginé avec ces enfants un scénario qui évoque Peter Pan, inspiré de ce qu’ils sont et de ce qui les anime : ces musiciens qui forment une communauté autonome, libérée de la tutelle des adultes, vont tout faire pour sauver le monde qu’on leur laisse avec tous les problèmes qui vont avec, l’environnement, le nucléaire, les pandémies, la surpopulation, la guerre, la pauvreté… Ce discours discret s’extrait de toute considération politique et de toute forme d’idéalisation ou de fatalisme pathétique. Les choses sont envisagées avec le mélange de gravité et de légèreté qui caractérise les enfants, avec un recul à la fois naïf et sain. Ces super-héros manifestent quant à eux de la confiance en leur formation à l’académie. Leur journée est dense entre séance de musique rock qui dégage une énergie contagieuse sur des airs que l’on reconnaît de plus ou moins loin, tournage de publicités pour différents types de produits, attaque d’extra-terrestres, sieste, entraînement à la contre-attaque, nouvelle réunion et dîner. La structure est souple et ouverte, ce qui donne un aspect expérimental à ce spectacle et laisse une large part à la liberté et la création de chacun de ces petits êtres.

Next Day - Philippe Quesne, Paris / CAMPO, Gent. Nationaltheater MannheimDans leurs vêtements luminescents qui leur donnent d’étranges silhouettes quand l’intensité lumineuse baisse, ils investissent les lieux de toutes parts. Après avoir installé une signalétique « Next Day », ils arrivent un par un de l’arrière du plateau, escaladent avec efforts la structure en mousse avant de mettre en place leur orchestre, les instruments et tous les branchements qu’ils impliquent pour la sonorisation. Ils manœuvrent également seuls pour amener une lourde caméra sur pied qui manque de finir à terre avec celui qui la transporte, ou pour construire un immense mur de mousse ou enfin un haut bâtiment qui représente l’académie. Ils s’occupent de tout sauf des lumières, malgré leur taille et leurs muscles en plein développement, agissant avec une solidarité perceptible, entre eux et avec le public, et cette autonomie scénique est réjouissante.

Ces enfants n’ont pas d’autre rôle que ce qu’ils sont, pieds nus ou en chaussettes, délicieusement spontanés et à l’aise, et chacun trouve parfaitement sa place au sein du groupe équilibré. Dans leurs vêtements fluo, ils transcendent la toile de fond qu’ils élèvent, photographie d’un HLM qui surplombe une butte désolée et qui offre une image navrante de l’avenir qu’ils s’apprêtent à prendre en charge. Au dialogue est privilégiée la conversation de groupe volontairement indistincte, dont les bribes nous reviennent grâces à de discrets surtitres qui suscitent le rire attendri mêlé à la conscience amère de ce qui leur sera véritablement laissé.

Next Day - Philippe Quesne, Paris / CAMPO, Gent. Nationaltheater MannheimLeur énergie donne envie de croire comme eux à leurs superpouvoirs, qui ne tiennent à rien d’autre qu’à la foi qu’ils investissent en eux, et à leur capacité à transformer le monde. Ils sont plus cools que simplement mignons et le plaisir qu’ils prennent sur scène donne confiance, moins en un avenir utopique qu’en la portée de leur geste avec Philippe Quesne, la beauté revigorante de leur spectacle et le caractère indispensable de l’art pour ne pas « subir le monde » comme dit le metteur en scène, et sombrer dans le désespoir.

F.

Pour en savoir plus sur « Next Day », rendez-vous sur le site des Amandiers.