« Le Firmament » de Lucy Kirkwood mis en scène par Chloé Dabert au TGP – femmes célestes sous la voûte du patriarcat

Après le CentQuatre et la Comédie de Reims qu’elle dirige, c’est au TGP que Chloé Dabert présente Le Firmament. Ce spectacle est la création française du texte de Lucy Kirkwood, autrice britannique dont une autre pièce, Les Enfants, est actuellement présentée au Théâtre de l’Atelier dans une mise en scène d’Éric Vignier. Lucy Kirkwood a plusieurs fois pratiqué le dialogue avec des œuvres existantes, en réécrivant des contes, en proposant une adaptation d’Hedda Gabler d’Ibsen, ou en reprenant, ici, les grandes lignes du scénario de Douze hommes en colère, pièce de Reginald Rose adaptée au cinéma par Sidney Lumet. Sur chacune de ces œuvres dont elle s’empare, l’autrice appose une perspective féministe. Peu après avoir travaillé avec des femmes victimes du système judiciaire pour une autre pièce, elle imagine dans Le Firmament une fiction qui se déroule dans l’Angleterre de 1756. Elle pratique cependant le télescopage des époques et l’anachronisme volontaire pour penser la place des femmes dans la société, les libertés acquises ou non depuis le XVIIIe siècle, et la survivance effrayante de problématiques liées à leur corps. Une grande intensité dramaturgique et scénique se dégage de la mise en scène de ce texte par Chloé Dabert.

Un écran masque la scène au regard du public et fait office du rideau. Après l’affichage d’un titre, une femme vient au-devant de lui, fait un geste incompréhensible, puis l’écran-rideau s’ouvre et dévoile un décor sommaire, dans lequel cette femme reproche à son mari d’avoir vidé la cassette qu’elle a ouverte et claquée rageusement, dans laquelle se trouvait de l’argent. Elle veut savoir où se trouve cet argent, mais lui veut savoir où elle était, disparue depuis des semaines. La tension d’emblée posée par cet impossible dialogue est exacerbée par la découverte de sang sur la robe de la femme : est-elle blessée ? si non, à qui est ce sang ? La scène est interrompue par l’écran qui s’abaisse, et produit un effet de cut.

L’écran ne remonte pas tout de suite et permet la projection d’images qui confirment l’esthétique de la première scène, une esthétique qui évoque la peinture de Vermeer par ses silhouettes et ses lumières. Douze tableaux mouvants montrent douze femmes occupées à des tâches ménagères, remarquables de variété. Aux femmes, il revient de nettoyer, repasser, plumer, coudre, langer, bercer, pétrir, essorer… Au bout des douze tableaux, on recommence au début, avec des plans plus courts, plus rapprochés, puis une troisième fois encore, de plus près encore, de sorte que ne restent que les corps, les mains des femmes au travail. L’écran remonte et découvre une femme attelée à un nouveau travail, le barattage du beurre. Un homme, qui la courtise, vient la chercher pour qu’elle fasse partie d’un jury de femmes, car une jeune femme, Sally, a tué. Son crime n’est pas en doute, mais sa sentence, oui : il s’agit de déterminer si elle est enceinte, pour savoir si elle sera pendue ou simplement déportée. Liz, que vient chercher l’huissier de justice, paraît tout indiquée pour intervenir, car elle est la sage-femme du village. Elle refuse d’abord, jusqu’au moment de connaître l’identité de l’accusée et de savoir que toutes les autres femmes mobilisées pour la juger ont l’intention de la condamner. Elle délaisse donc son travail et part avec l’intention de lui sauver la vie.

Avant le huis clos de douze femmes enfermées sans nourriture, sans boisson, sans chandelle ni feu, jusqu’à ce qu’elles se mettent unanimement d’accord, est livré le portrait des jurées. À tour de rôle, elles viennent prêter serment et se présenter en quelques phrases au public. Parmi elles, on reconnaît Marie-Armelle Deguy, mais la plupart des visages sont nouveaux, et cette nouveauté réjouit. Parmi les personnages introduits, il y a des nobles et des moins nobles, des jeunes et des moins jeunes, des mères à l’excès et des mères en deuil, des femmes enceintes et des femmes stériles. Avec Liz, elles sont douze, placées sous la houlette de l’huissier de justice, qui écoute leurs débats mais n’a pas le droit d’intervenir ni même de parler. Autre nuance par rapport au scénario de Douze hommes en colère : l’accusée est soumise à l’appréciation des jurées. Ils se trouvent donc à quatorze dans une pièce négligée du tribunal disent-elles, simplement épurée sur scène, structurée par une porte, une cheminée et une fenêtre régulièrement ouverte, de laquelle viennent de manière tout à la fois grave et stridente, non mimétique mais profondément suggestive, les passions déchaînées de la foule qui attend voracement le spectacle de la pendaison.

La pièce de Lucy Kirkwood est remarquablement claire. Les premières scènes, de plus en plus développées, conduisent aux longs plans-séquence du débat, rythmé par l’ouverture de la fenêtre, la cheminée bouchée, l’auscultation du corps de l’accusée, des révélations sur certaines jurées, l’arrivée et le départ d’un médecin. Les positions des différentes femmes les unes par rapport aux autres sont progressivement identifiées, grâce aux discours qu’elles tiennent sur l’accusée et sur leurs vies. La langue est volontairement anachronique, dans le vocabulaire, la syntaxe et les intonations, ce qui permet un jeu souple et intense, profondément incarné, en tension avec les tenues qui renvoient aux XVIIIe siècle, coiffes, corsets et superpositions de tabliers sur robes et jupons qui circonscrivent les corps. Dans cette confrontation des époques, qui génèrent tantôt humour tantôt gravité, certaines phrases résonnent de manière assourdissante avec notre présent, avec la puissance de la comète annoncée que tout le monde guette dans le ciel, le firmament. On déplore parfois le caractère presque caricatural de ces phrases péremptoires mais vraies, tout en ayant envie de les noter, pour les penser.

Tout cela fonctionne parfaitement. Et pourtant, il y a comme un trou noir dans ce texte, autour du crime au départ commis. Après l’entracte, des images projetées sur l’écran donnent à voir Sally avec la petite fille qu’elle a tuée, qui a été retrouvée découpée en morceau. La raison de son geste a jusque-là été mise de côté, et ces images nous y ramènent. Sally offre sa version des faits dans la deuxième partie, mais son récit onirique, fantasmatique même, qui fait vibrer de désir toutes celles qui l’écoutent, rend le crime incompréhensible. Ce point de fuite de la dramaturgie entend peut-être laisser de côté la question de sa responsabilité dans la mort de la petit Wax, jamais remise en doute. La seule chose qui importe est de savoir si elle est enceinte. Se fondant sur leur expérience, leur savoir concret de ces choses pour la plupart, les autres observent son bas-ventre à la recherche d’une protubérance, palpent interminablement ses seins à la recherche de lait. Mais certaines la veulent d’emblée pendue, et d’autres d’emblée sauvée, chacune prenant position sur son destin en fonction de son histoire, de ses croyances, religieuses ou superstitieuses, ou de sa situation présente – il faut aller déterrer les poireaux avant que la nuit tombe, et donc se mettre rapidement d’accord, pour ou contre.

Alors que la mise en regard des époques rend leurs débats lumineux, qu’elle interroge sur la place des femmes dans la société, sur les contraintes imposées à leurs corps, sur la double tyrannie de leurs ovaires tantôt obligés à la procréation tantôt accusés de leurs humeurs, sur les violences exercées par les maîtres et les maris, sur le tabou du plaisir, alors qu’on mesure à chaque instant les écarts et les constantes, qu’on tisse des liens avec le présent par divergences ou ressemblances désolantes, dans la deuxième partie, l’histoire rattrape la modernité des débats impulsés par Liz. Les femmes réclament elles-mêmes l’intervention d’un homme pour se soumettre à une autorité indiscutable, et le pouvoir de l’argent de l’ascendant social court-circuite le verdict. Pas de happy ending dans cette version féminine de Douze hommes en colère, au contraire, le drame s’ajoute au drame, les femmes apparaissent définitivement comme des victimes des hommes, qui leur ont laissé croire qu’elles avaient un quelconque pouvoir, le temps d’une délibération.

L’intrigue, quoiqu’elle puisse se résumer en quelques phrases, exige une grande distribution, ce qu’achèvent de manifester les saluts des seize actrices et acteurs en ligne, d’un bout à l’autre du plateau. Chloé Dabert joue pleinement le jeu en ne fusionnant pas les rôles d’hommes, rôles secondaires mais déterminants. La metteuse en scène tire pleinement parti de cette ampleur en orchestrant les plans, en disposant toutes ces robes dans l’espace pour révéler les dynamiques constamment changeantes qui opposent les individus au groupe. Une dimension profondément picturale se dégage de cet ensemble, cadré par la scénographie et les lumières, précises et nuancées. Mais le regard posé sur la scène n’est pas pour autant distancé, il y a aussi quelque chose de viscéral, de physique dans cette mise en scène, dans la violence exercée à l’égard des corps – palpation, instruments, coups, mise à mort. Ces actions rapprochent émotionnellement des personnages, Liz d’emblée, incarnée par Bénédicte Cerutti, Sally très rapidement, incarnée par André El Azan, puis toutes les autres, qui révèlent une à une la puissance qui gronde sous leur asservissement, puissance profondément inspirante.

F.

 

Pour en savoir plus sur « Le Firmament », rendez-vous sur le site du TGP.

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