« Edith Beale au Reno Sweeney » de Pierre Maillet – rencontre cabarétique avec une icône

Le Théâtre des Cordes du CDN de Caen est métamorphosé en cabaret par Pierre Maillet pour la présentation de sa dernière création, Edith Beale au Reno Sweeney. Le titre de ce spectacle paraît sans doute sibyllin à la majorité du public, qui se fie à l’artiste et à son équipe, fidèles de la maison, et se laisse ainsi embarquer dans une aventure pleine de surprises et de découvertes. Ce cabaret à première vue léger et déluré se révèle d’une profondeur dramaturgique réjouissante, en grande partie grâce à la performance magistrale de Frédérique Loliée qui institue de manière définitive Edith Beale en icône.

La salle du Théâtre des Cordes est méconnaissable : au bout du couloir qui y mène, un bar à participation libre qui propose bière et vin, et au-devant de la scène, des tables rondes entourées de chaises. Plus encore, les murs de la scène, mais aussi de la salle, jusqu’au dernier rang des gradins, ont été drapés d’un tissu ondulé et scintillant. Tout en étrangéifiant le lieu, ces rideaux créent un effet enveloppant. Tout au long du spectacle, leur brillance qui ne cesse de chatoyer sous l’effet des lumières colorées, de donner à l’espace quantité de teintes différentes, sera l’objet de contemplation.

Mais le regard est d’abord détourné de ce spectacle silencieux par les artistes présents sur l’estrade à plusieurs niveaux installée sur scène. Quatre cowboys aux chapeaux lumineux nous convoquent avec leur basse, leur batterie, leur tambourin et leur piano, et des airs plus ou moins connus de country qu’ils interprètent à tour de rôle en nous invitant à les accompagner en battant des mains. À plusieurs reprises, le boys band répète « cabaret ! cabaret ! » pour nous faire adopter les codes du genre choisi, nous faire sortir de notre posture spectatrice silencieuse et nous inviter à participer.

Les artistes aux voix parfois envoûtantes se présentent à tour de rôle avant d’introduire Pierre Maillet, qui jusque-là déambulait dans le public en sirotant un verre, quasi nu, simplement attifé de plumes et de paillettes. Après avoir à son tour interprété un morceau et enchaîné quelques courtes blagues, il annonce l’arrivée d’une femme hors normes : une artiste, chanteuse, cousine de Jackie Kennedy, dont le style vestimentaire inimitable a inspiré des créateurs de mode et la vie, tout aussi singulière, un film « mal connu en France », Grey Gardens, une comédie musicale et une série HBO. Cette femme est l’Edith Beale du titre, que Maillet présente en outre dans le programme de salle comme une icône pop et queer.

C’est alors que Frédérique Loliée fait son entrée sur scène. Elle chante à son tour, sans grande virtuosité, et adopte les codes du genre : contact entretenu avec le public, références à notre époque et à la ville où l’on se trouve, jeu avec les accidents potentiels ou réels de la représentation. Mais c’est sur ce mode que l’actrice nous invite paradoxalement à entrer dans la fiction en nous demandant de fermer les yeux et d’imaginer un manoir sur la côte Atlantique, à East Hampton, manoir aux innombrables pièces et peuplé d’animaux (des chats, des rats, des ratons laveurs et des oiseaux). Cette aristocrate de 56 ans vit là avec sa mère de 79 ans, qui s’appelle elle aussi Edith Beale. Pierre Maillet revient ainsi travesti en femme âgée qui s’extasie de la vue de sa maison sur la mer aux couleurs chaque jour nouvelles.

Des données narratives se mettent ainsi progressivement en place, sans que se perdent les codes du cabaret : Frédérique Loliée est partout à la fois, sur scène comme en salle, elle ne cesse de nous interpeler et change de tenue à chaque instant sans quitter son turban – dont la mère explique l’usage en racontant que sa fille s’est « calciné les bulbes ». L’actrice demande ainsi avec insistance si une personne du public a Ouest France, afin de raconter que la mère et la fille sont dans le journal, car les autorités sanitaires d’East Hampton ont dénoncé l’état de délabrement de la maison dans laquelle elles vivent.

Le duo convoque ensuite les fils de la famille, qui entrent à leur tour par l’ouverture du rideau de fond. Ils sont interprétés par l’un des cowboys, qu’il convient d’applaudir à la fin nous disent-elles, car personne ne voulait jouer ces rôles d’avocats rébarbatifs qui captent tout l’amour maternel mais tentent de régler de vieux comptes avec leur mère extravagante. Arriveront ensuite de la même manière Jackie Kennedy, un amant du passé ou un prêtre – autant de personnalités qui posent un regard extérieur sur la décadence dans laquelle les deux femmes s’épanouissent.

L’air de rien, entre deux chansons, deux numéros improvisés ou deux apparitions, on se trouve progressivement immergés dans le manoir d’East Hampton dont le désordre contamine la scène, et plus encore dans la relation tout entremêlée de la mère et de la fille, rythmée par leurs inlassables et tendres altercations. Alors que la forme du cabaret semblait congédier toute forme de fiction et de narration, elle y propulse ici de manière totalement imprévisible. Cette alchimie est expliquée dans le programme de salle, lorsque Pierre Maillet annonce une « adaptation cabarétique » d’une œuvre de Sara Stridsberg, maîtresse dans la création de personnages féminins puissants et complexes : L’Art de la chute.

Dans cette pièce, l’écrivaine suédoise relate effectivement la vie des deux Edith Beale dans leur maison en ruines envahie par les animaux, leur déchéance spectaculaire et la manière dont elles ont fait de leur marginalité une fierté, les sentiments contradictoires qui les unissent très fortement l’une à l’autre au travers de leurs querelles quotidiennes, ou leurs rapports avec Jackie Kennedy qui apparaît comme l’envers exact de la fille. Cette matière confère au cabaret une densité fascinante. Si cette forme est un instant reléguée au second plan, quand la fille reproche à la mère de l’avoir obligée à revenir de New York où elle était sur le point de réussir sa vie, convoquant une gravité et une émotion jusque-là imprévisibles, le cabaret est loin de n’être qu’un prétexte pour monter cette pièce, de même que cette pièce n’est pas un prétexte pour proposer un cabaret

La rencontre convaincante de ce texte et de cette forme artistique est rendue possible par le grand jeu de jambes des artistes – Frédérique Loliée au premier chef. Sans jamais quitter le présent de la représentation, ses imprévus et ses accidents qui la rendent aussi comique que belle dans sa fragilité, l’actrice construit son personnage et le rend familier dans ses excentricités, sa vulnérabilité, sa créativité. Elle est constamment Edith Beale, quand elle recherche un mari Balance dans le public et lit à quelques spectateurs les caractéristiques de plusieurs autres signes astrologiques en les commentant, ou quand elle évoque avec mélancolie une critique assassine du spectacle.

Pierre Maillet et son équipe réussissent ainsi avec Sara Stridsberg le tour de force de créer la version théâtrale d’une icône mal connue – paradoxe s’il en est. À l’issue du spectacle, un rapport intime s’est construit avec Edith Beale, sans même avoir encore découvert les œuvres qu’elle a déjà inspirées. Et ce rapport est établi par un genre théâtral qui peine à imposer sa pleine légitimé : une forme marginale pour une personnalité marginale. Cette équation presque magique transforme la décadence en art de vivre, élabore un éloge brillant de la marge, et permet la création d’une œuvre évidente de puissance, de drôlerie et de sensibilité.

F.

 

Pour en savoir plus sur Edith Beale au Reno Sweeney, rendez-vous sur le site de la Comédie de Caen.

Related Posts