Le Théâtre Paris-Villette accueille le premier spectacle jeune public d’Elsa Granat, Papy Quichotte. L’artiste procède à cette occasion comme à son habitude : elle dialogue avec une œuvre patrimoniale et mobilise une distribution multigénérationnelle. Son dévolu se porte cette fois sur l’œuvre de Cervantès, et elle invite à cette occasion Dominique Parent, de la Comédie-Française, pour faire revivre son personnage et évoquer avec lui la gestion de la fin de vie, quand la sénilité s’invite dans le quotidien d’une famille. Don Quichotte apparaît comme une réponse possible à des situations banalement tragiques, une réponse poétique qui fait l’éloge de l’imagination pour adoucir les difficultés et retisser des liens.
Le spectacle commence sous la scène : à travers une frange de longs fils noirs, se distingue une silhouette, au ras du sol. Sacha s’adresse au reste du monde et se présente, à la lueur d’une lampe torche. Elle évoque ses difficultés à l’école, présente sa mère qui chante très bien, son père qui lui rentre dedans (ou l’inverse), et son grand-père, avec qui elle partage des histoires. Sacha sort de sous la scène et présente ces protagonistes : le père à jardin, en tenue de sport, la mère le visage planté dans un vase, au milieu de quelques fleurs, et à cour, le grand-père qui ronfle dans un fauteuil, un gros livre à la main.
Cette entrée en matière didactique prend un tour poétique quand Sacha explique comment sa mère essaie de rétablir la communication entre le grand-père qui chante comme un oiseau et son fils qui feule comme un félin. Comment elle passe de l’un à l’autre, sans succès, elle-même sujette à la dépression, tandis que Sacha se demande s’il est possible d’acquérir de l’expérience dans la joie. Après la confidence à demi-mots, s’impose une cacophonie, entre les cris d’animaux des deux hommes incapables de s’entendre et les éclats de voix des femmes.
Le portrait de famille devient plus concret quand le rideau s’ouvre sur une pièce à vivre et qu’on délaisse le récit pour des scènes. Il apparaît que le vieil homme sénile se prend pour Don Quichotte de la Mancha, et qu’il a entrepris de faire de Sacha Panzo son écuyère, pour défendre les plus faibles ou combattre les ombres des pales d’un ventilateur électrique. Son fils affirme que la situation est intenable et qu’il faut le placer en institution, mais sa femme, à observer leur fille, propose d’essayer quelque chose, de dire oui à tout ce qu’il demande, d’entrer dans le jeu de la chevalerie. L’expérience la transforme elle en premier lieu, elle se met à chanter des airs moins mélancoliques en acceptant de jouer la Dulcinée de Papy Quichotte. Peu à peu, elle parvient même à entraîner son mari au départ très réfractaire, et le voit s’essayer au rôle de Lancelot au moment de trancher une miche de pain.
Alors oui, les réveils à deux heures du matin sont fréquents, les œufs en neige finissent par terre et la voiture est emboutie. Mais à force de se prendre au jeu de l’imagination, les membres de la famille se retrouvent, et leurs relations s’adoucissent – entre parents et enfants, à chaque génération, et au sein du couple. Au milieu de son délire chevaleresque, le grand-père retrouve même des moments de lucidité, des éclats de mémoire lui reviennent en boucle. Et progressivement, la dyslexie de Sacha s’atténue. Elle apprend le mot « affliction » et se met à écrire les histoires extraordinaires vécues dans son salon, et Maëlys Certenais se retrouve ainsi à passer avec panache du langage quotidien heurté de la jeune adolescente à la langue fleurie de Cervantès.
Les aventures extraordinaires de Quichotte ne sont pas faites que de mots et d’accessoires de chevalier plus ou moins élaborés. Grâce à Géraldine Zanlonghi à la manipulation, les oiseaux qui habitent le cerveau du vieil homme volettent derrière les voiles translucides, les coussins prennent merveilleusement vie et donnent corps à ses visions, Rossinante, le fidèle destrier, fait une apparition spectaculaire avant de manger un bol de céréales en robe de chambre, à la table familiale. Des paillettes s’élèvent comme par magie de la table basse, et la scénographie de James Brandily s’enchante. Le charme provient également des chants de la mère, Esther Lefranc, bientôt accompagnée son mari, Antoine Chicaud, puis par l’ensemble de la bande à la toute fin, pour un chant choral.
Le quotidien morose devient ainsi une fête, qui permet d’affronter les difficultés du quotidien, celles des parents, celles du grand-père, et celles de Sacha qui subit les railleries de ses camarades à l’école. L’aide apportée devient une aide reçue, l’imagination apparaît comme un remède à tous les maux, non tant parce qu’elle permet de s’évader que parce qu’elle est une source de partage, qu’elle est capable de mettre les sensibilités au diapason et ainsi de rétablir le dialogue. La démonstration est convaincante, le spectacle plein de magie et de scènes tendres. Mais sa qualité la plus grande est sans doute de mettre un jeune public au contact de l’œuvre de Cervantès, sans même en avoir l’air, de manière très délicate et sensible.
F.
Pour en savoir plus sur Papy Quichotte, rendez-vous sur le site du Théâtre Paris-Villette.





