« Leurs enfants après eux » d’Hugo Roux au Théâtre 11 – portrait vigoureux d’une jeunesse désenchantée

Le Théâtre 11 est de ces salles, comme le Train bleu ou la Manufacture, dont la programmation est à suivre de près dans le Off d’Avignon, car les artistes qui y sont programmées une année peuvent se retrouver dans le IN l’année suivante. À 22h15, en salle 2, Hugo Roux présente une adaptation de Leurs enfants après eux, roman de Nicolas Mathieu paru en 2018, récompensé par le prix Goncourt et plébiscité par de nombreux lycéens qui choisissent de présenter cette œuvre à l’oral du bac de français. L’adaptation, qui implique sept acteurs au plateau et une ample scénographie qui ne cesse de se métamorphoser, est ambitieuse. Après le roman, elle parvient ainsi à immerger dans les intrigues estivales d’une ville de province, pendant la dernière décennie du XXe siècle.

Une fausse pelouse d’herbe verte rappelle celle qu’avait utilisée le collectif Les Possédés pour son adaptation de Bullet Park, roman de John Cheever consacré aux suburbs américains des années 1960. Sur le plateau se trouvent également quelques marches, une pente et un muret à jardin, ainsi qu’un mur de pierre surmonté d’un grillage à cour. Une date, 1992, est projetée, puis sept acteurs arrivent avec des habits de rigueur : survêtements ambles et fluos, petits sacs à dos en cuir, chaussettes apparentes, baskets blanches. La parole circule entre eux d’un bout de phrase à l’autre pour raconter l’émergence d’un groupe qui dit à lui seul toute leur époque : Nirvana. Après cette introduction chorale, Smells Like Teen Spirit est diffusé à très haut volume, et tous écoutent le morceau en nous regardant. Quand ils se sont tous dispersés, n’en reste plus qu’un sur scène, Anthony, qui nous confie rêver d’avoir une moto un jour, et qui en attendant emprunte celle de son père sans sa permission pour partir en soirée.

Anthony embarque son cousin derrière lui et ils arrivent à une fête où ils rencontrent des filles, ont une altercation avec d’autres gars, embrassent, se baignent, laissent filer la nuit. Au petit matin, la moto a disparu. La mère d’Anthony panique, faisant dépendre son mariage de cette moto, et part donc chez le coupable présumé pour s’arranger avec son père. Ce vol initial qui lie les premières scènes ne constitue pas le cœur du roman, mais son fil rouge de 1992 à 1998, temporalité scandée une année sur deux par les tubes du moment, et chaque fois creusée le temps d’un été, de la fin du collège aux études supérieures. Toute une galerie de personnages habite les pages du roman, des adolescents et leurs parents pour l’essentiel, dont les histoires se tressent de manière plus ou moins serrée, moins unis par des intrigues que par la région qu’ils habitent : une petite ville industrielle de l’Est de la France, en Moselle.

Ce texte se montre très exigeant dès lors qu’il est confronté à la scène. Les personnages sont nombreux, la temporalité distendue, les lieux multiples. Hugo Roux ne fait cependant aucune concession. Les acteurs mobilisent costumes, perruques et jeu pour passer d’un rôle à l’autre, et le soin apporté à chaque incarnation est tel qu’ils paraissent méconnaissables. On ne se pose que tardivement la question de savoir quels autres personnages interprète Lauriane Mitchell, la mère d’Anthony, et l’on n’assimile pas immédiatement l’ami d’Hacine et son père, emportés par l’intérêt narratif que suscite leurs apparitions successives. La scénographie qui ménage d’emblée plusieurs d’espace de jeu fait apparaître un garage, un parc, un bord de lac, un café ou encore un cimetière, tandis que de nombreux accessoires – bières, cigarettes, tente, banderoles du 14 juillet – étoffent l’ambiance de chaque lieu. Enfin, la progression temporelle des événements soulignée par la projection des années est parfois trouée par des réminiscences, comme celle de la mère d’Anthony, mais celles-ci s’imposent sans artifice et ne viennent pas troubler la compréhension de l’ensemble.

La haute ambition qui anime tous les membres de la compagnie Demain dès l’aube se manifeste encore dans la circulation de la parole. Les pans de textes conservés du roman à la scène n’ont pas été entièrement transformés en dialogues – dialogues parlés, fluides, plus soucieux d’efficacité que d’esthétique mais vecteurs de jeu par les accents qu’ils sollicitent. Certains passages conservent une dimension narrative, rapportés à une ou plusieurs voix et adressés au public. Ces apartés qui ramènent à la matière romanesque à l’origine du spectacle s’intercalent parfois au milieu d’un dialogue, sous forme d’ellipse narrative qui vient synthétiser une situation ou d’autres fois raconter une émotion qu’il paraît plus juste de restituer que de jouer, alors qu’à de nombreux autres moments, le choix inverse est fait. Ces modalités de récit différentes enrichissent la palette de jeu et d’émotion des acteurs, et permet de faire passer de l’ennui à l’émoi des premières amours, des fiertés adolescentes à la tragédie de la drogue ou de l’alcool, des rêves des parents et de leurs peines ouvrières aux ambitions des enfants et à leurs déceptions.

Quoique réduit par la mue qui lui est imposé, le texte de Nicolas Mathieu trouve son aise dans la mise en bouche et en corps. S’il ne perd pas de sa consistance, garde de son épaisseur dans cette adaptation, c’est grâce à une mise en scène toute en rythme, qui prend le temps de chaque scène, d’en rejoindre l’enjeu narratif et théâtral, avant de passer à la suivante avec une fluidité cinématographique. Cet allant sans précipitation est permis par la virtuosité des acteurs, qui, à l’exception d’Édouard Sulpice et Adil Mekki qui interprètent les seuls rôles d’Anthony et Hacine, passent d’un costume et d’un personnage à l’autre, faisant don de l’énergie puissante qui les anime à cette jeunesse qui éclot. Tous parviennent ainsi à immerger dans la chaleur de ces étés et dans leurs histoires au long cours, des histoires dont le déroulé n’est pas linéaire et sans dénouement véritable. L’adaptation assume pleinement cette caractéristique du roman et ne cherche pas à y contrevenir, se présentant comme une fresque narrative qui n’a d’autre prétention que de reproduire sur scène cette peinture de la vie de province industrielle des années 1990, dont les préoccupations et les difficultés mettent en perspective certaines de celles propres à notre époque. Ce spectacle propose un très beau travail de compagnie, dont les membres trouvent dans ce roman des corps à la mesure de la vigueur qui les habite ainsi que le moyen de dire leurs espoirs et les désillusions dont ils ont hérité.

F.

 

Pour en savoir plus sur « Leurs enfants après eux », rendez-vous sur le site du Théâtre 11.

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