« Mère Courage » de Bretolt Brecht au Théâtre de la Ville : de 1954… à 1954

Soixante ans après la première représentation de Mère Courage en France, le Berliner Ensemble revient cet automne au Théâtre Sarah Bernhardt, depuis rebaptisé Théâtre de la Ville. La compagnie, créée par Brecht et sa femme Helene Weigel, donne l’occasion de découvrir l’une des pièces les plus connues de Brecht, une pièce qui a véritablement révolutionné le théâtre européen et a ouvert la possibilité d’une alternative à ce que Roland Barthes appelait le théâtre populaire. La mise en scène de Claus Peymann est extrêmement fidèle au texte et elle laisse la part belle aux comédiens, mais le spectacle n’ébranle pas le spectateur d’aujourd’hui avec la même force que celui de 1954.

Mère Courage - carioleJuste après le début de la Seconde Guerre mondiale, Bertolt Brecht reprend un personnage picaresque d’origine allemande à partir duquel il crée Mère Courage. Il place ses aventures dans le contexte de la Guerre de Trente Ans, conflit religieux qui a ébranlé l’Europe au début du XVIIe siècle, et donne à voir au travers de dix tableaux comment la guerre peut devenir une affaire commerciale. La vivandière Anna Fierling, surnommée Mère Courage, incarne cette vérité : elle est propriétaire d’une carriole pleine de biens qu’elle achète et revend sur les routes. Prête à tout pour s’enrichir, le négoce l’aveugle et lui fait perdre l’un après l’autre ses trois enfants : Eilif le débrouillard qui s’engage dans l’armée, Schweizerkas le simplet trop honnête et Katrine la muette, à qui devrait finalement revenir le titre de sa mère, La Courage, pour son silence traumatique et son abnégation. Tous trois suivent leur mère dans ses pérégrinations et assistent à ses rencontres multiples avec des membres de l’armée ou des paysans, qui tentent comme Anna de survivre. L’ensemble s’étend sur plusieurs années et se déroule dans plusieurs pays, ce qui a pour effet de faire de Mère Courage le noyau central de la pièce, le point stable autour duquel gravitent tous les autres personnages.

Cette idée d’une figure nucléaire qui concentre toute l’énergie qui l’entoure est reproduite sur scène avec un plateau circulaire, sur lequel se hisse avec efforts la fameuse carriole. Ce clin d’œil à la tournette d’origine transforme l’espace en arène de lutte ou en piste circassienne, dont Mère courage fait le tour après chaque numéro. Au-delà de cela, seuls de rares éléments de décor et des nuances de lumières distinguent les différents séquences entre elles, séparées les unes des autres par un passage au noir. Les indications de Brecht au début de chaque tableau sur la date et le lieu qui servent de cadre aux dialogues sont supprimées, à la faveur d’un ancrage moins marqué dans le contexte d’origine. Ainsi déshistoricisée, il n’est plus question de la guerre de Trente Ans mais d’une guerre plus universelle, autant capable d’évoquer celle de 1939-1945 qui sert d’arrière-plan à l’écriture de la pièce que des conflits plus contemporains.

RMère Courage - Antoniefusant de proposer une quelconque relecture du texte qui pourrait lui donner une résonance plus forte, et surtout plus politique, Claus Peymann laisse donc à chacun le soin d’en construire librement sa propre réinterprétation. Son souci se porte davantage sur le texte et sur sa mise en valeur grâce à la performance des comédiens. Chargés de costumes soignés mais relativement neutres, c’est à eux seuls que revient la charge de donner vie et forme aux personnages de Brecht, mais aussi – s’il se peut – de rendre à sa pièce son pouvoir de questionnement.

Tout leur talent transparaît dans des variations infimes de ton, des regards échangés ou des gestes discrets, qui révèlent une juste appréciation des personnages et de l’entremêlement constant entre satisfaction et désespoir, soulagement et inquiétude. Roland Barthes en 1959 et en 1960 avait prêté une attention particulière au détail dans la première représentation française de Mère Courage, voyant en lui l’indice d’un théâtre de la signification. Dans deux articles – l’un pour Théâtre Populaire, l’autre pour l’Arche – enrichis par les clichés de Roger Pic, il relisait ainsi l’ensemble de la pièce à travers des éléments d’apparence infime : un doigt levé, des matières de costumes, la carriole, une petite bourse… Avec Claus Peymann, les détails ont sensiblement changés mais ils jouent encore un rôle central dans ce spectacle, que ce soit des pieds enroulés dans du papier journal qui expriment la misère, des mains rageusement enfouies dans des poches ou des silences douloureux qui en disent long.

Ici, Mère Courage est magnifiquement interprétée par Carmen-Maja Antoni, qui tient le rôle depuis neuf ans. Sa démarche autant que sa mine portent les signes de ses contradictions, et d’une certaine manière, les concilie, par tout ce qu’elle dégage de profondément humain. La fille muette de Mère Courage, Katrin, est touchante et extrêmement expressive grâce à Karla Senteller, qui révèle toute l’animalité du personnage, farouche et instinctive. On peut également citer Manfred Karge, le cuisinier, engagé par Helene Weigel du vivant de Brecht au Berliner Ensemble : son visage blanchi à la poudre lui donne des allures de clown triste qui disent bien, là encore, les nuances de registres qui font la richesse de la pièce.

Tous les comédiens, qui empêchent cette mise en scène d’être simplement classique, offrent aussi le plaisir de chanter les songs de Brecht, accompagnés par des musiciens en fosse qui interprètent la musique de Paul Dessau, composées pour la création du spectacle en 1941.

DMère Courage - Katrine multiples indices révèlent ainsi l’ambition implicite de ce spectacle : proposer, dans une démarche presque documentaire, une mise en scène au plus proche de ce qu’elle a pu être par le passé. Si le contexte historique de la pièce est atténué, la dimension historique, voire passéiste, de la mise en scène est quant à elle bien présente. Le travail de Claus Peymann propose une représentation aboutie et juste du texte, qui sert sa compréhension, et malgré la distance qui sépare les écrans de surtitres de la scène, il est en effet bien mis en valeur. Malheureusement il reste peu questionné dans ce qu’il peut nous apporter aujourd’hui, autant sur la question de la guerre que sur celle du théâtre, de la portée didactique et politique dont rêvait pour lui Brecht, de sa capacité à transformer le monde. De même, si la performance des comédiens est à de nombreux égards admirable, leur jeu et les effets réalistes de la mise en scène rapprochent plus de l’incarnation que de la distanciation que recherchait Brecht. Plus encore, ce souci de justesse dans la lecture du texte, qui frôle presque la servitude, est poussé si loin qu’il aplanit parfois la seule chose qui peut rester, l’émotion, comme celle puissante que devrait susciter l’héroïsme de Katrin à la fin de la pièce. Le respect de ce qui a été annule ainsi toute dimension révolutionnaire, et le spectacle, tel qu’il nous est proposé en 2014, illustre de la façon la plus traditionnelle et la moins exaltante qui soit l’idée de représentation théâtrale d’un texte.

Le spectateur finit bien par se retrouver dans une posture réfléchissante, comme le souhaitait Brecht, mais avec un déplacement du texte, de ce qu’il peut faire comprendre, de sa portée pragmatique, à sa mise en scène, à sa possible réactualisation. A l’issue de la représentation, on se demande ce qu’il aurait été possible de faire à partir de ce spectacle aujourd’hui, après soixante ans de pratiques théâtrales renouvelées, pour qu’à notre tour nous ayons le sentiment de vivre une révolution, comme Roland Barthes et beaucoup d’autres en 1954.

F.

Pour en savoir plus sur « Mère Courage », rendez-vous sur le site du Théâtre de la Ville.