« Danses pour une actrice (Valérie Dréville) » de Jérôme Bel à la MC93 – mémoires du corps

Il y a un an, Jérôme Bel annonçait qu’il ne prendrait plus l’avion, et ne ferait plus tourner ses spectacles à l’étranger (alors qu’il y a quelques années à peine, il venait jusqu’à Cuba avec Shirtologie). Ce qu’il consent à faire en revanche, c’est recréer ses spectacles avec des artistes étrangers, grâce à des répétitions via Skype. Pour que le spectacle vivant ne se résume pas à des captations (menace qui pèse en temps de covid), pour continuer à faire l’expérience de la présence, la nécessité s’impose plus que jamais d’aller voir ses œuvres, d’aller jusqu’à la MC93 pour découvrir sa dernière création, Danses pour une actrice (Valérie Dréville), présentée dans le cadre du Festival d’Automne. Pour la version française de ce spectacle, il fait appel à une actrice-monument, qui a marqué les œuvres de Vitez, Régy, Vassiliev, et plus récemment d’Ostermeier, Lupa ou Creuzevault. Une actrice qui porte en sa chair tout un pan de la mémoire théâtrale depuis les années 1980 jusqu’à nos jours, que Jérôme Bel confronte à une autre mémoire, celle de la danse. Ensemble, ils créent un objet hybride, qui s’offre exceptionnellement le luxe d’une double réception.

La nouvelle salle de la MC93 est comble (autant que les conditions sanitaires actuelles le permettent) : les gradins débordent sur les côtés de la scène, et certains spectateurs sont assis sur des coussins, à même le sol. Face à cette foule, s’avance, seule, Valérie Dréville. Sa solitude est d’autant plus marquée sur le plateau nu qu’elle manœuvre elle-même une petite régie placée sur le plateau, grâce à laquelle elle fait monter ou descendre les lumières selon ses besoins. Après avoir pris le temps d’établir un contact avec le public en regardant chacun droit dans les yeux, elle livre une suite d’informations non liées par des phrases : danse classique, pendant 5 ans, à Pontoise, dans sa jeunesse. Ce point de départ autobiographique invite aussitôt à se demander si nous assistons au spectacle rêvé d’une actrice qui regrette de ne pas avoir fait une carrière de danseuse… La voilà qui se met à danser, sans musique, et ce qui frappe, c’est la mémoire du corps, qui se souvient – quatrième position, première, entrechat, arabesque… L’adulte décomplexe l’enfant par rapport à la rigidité des règles, ce qui confère une grâce infinie aux mouvements, malgré la fragilité, l’hésitation des sauts et le tremblement des portés. Dréville enchaîne ensuite avec une improvisation de danse moderne, pendant 5 minutes (alarme à l’appui). Les gestes paraissent conventionnels, presque clichés malgré le caractère improvisé de la chorégraphie, mais ce qui émeut alors, c’est une autre mémoire du corps et des gestes, celles des spectacles passés (notamment Médée-Matériau de Vassiliev, dans lequel l’actrice faisait don de son corps et de son intimité au théâtre).

Après ce prologue en deux temps, l’actrice rallume les lumières de la salle et s’adresse au public pour décrire ce qui précède. Puis elle fait remarquer que les ouvreurs n’ont pas distribué de feuille de salle (pour les raisons écologiques évoquées plus haut), et annonce qu’elle va « performer » le programme du spectacle. Elle dit le titre du spectacle, le nom de l’artiste, celui de l’interprète (elle-même), puis lit un texte de Jérôme Bel, à la frontière entre texte de présentation et note d’intention. Un léger décalage est ici sensible entre l’actrice et l’artiste, l’empathie n’est pas totale, malgré la douceur avec laquelle Dréville présente le projet de Bel. En revanche, les institutions partenaires qu’elle cite ensuite n’ont jamais été autant mises en valeur que par sa voix, accompagnée de ses doigts qui les décompte.

Ce rapport de déconstruction de toute forme d’illusion, de toute prétention spectaculaire, de toute convention de représentation ainsi fermement ancré, l’actrice présente plusieurs « danses ». Un première inspirée d’Isadora Duncan, que Jérôme Bel est en train de lui apprendre. Elle reprend trois, quatre, cinq fois les mouvements du prélude, d’abord sans musique, puis avec. Plus que ses gestes, c’est le fait qu’elle dise les mots par lesquels ils sont désignés (« tendre vers », « abandonner », « le monde »), qui touche ici, le frottement entre corps et langage, qui rappelle que c’est une actrice qui danse. Viennent ensuite des chorégraphies de Pina Bausch, de Simone Forti, de Gene Kelly, et des pas inspirés par le Butō, dans l’obscurité presque totale. Chaque fois, l’actrice cherche à se réapproprier les danses. Par le corps, mais aussi par le langage. A plusieurs reprises, elle commente des chorégraphies en même temps qu’elle les regarde sur son portable via YouTube, et le récit devient avatar de danse. L’itinéraire à travers des époques et des registres différents s’achève avec une danse personnelle, sans titre, minimale, où l’actrice tourne sur elle-même.

A l’issue du spectacle, notre réaction est à la même, à Lázaro et moi : nous voulons voir l’actrice jouer. Lui, un ami cubain diplômé en danzologia, qui fait un Master à Paris 8 en danse et qui a vu tous les spectacles de Bel grâce à des captations, avait en tête toutes les chorégraphies citées par Dréville, en même temps qu’elle les dansait ou les décrivait. Il a été impressionné par sa présence d’actrice, quand elle parlait, mais aussi quand elle dansait. Et il m’explique où se situe l’appropriation dans telle ou telle danse (et lui-même se met alors à danser comme Isadora Duncan dans les rues de Bobigny). Il regrette en revanche la radicalité du spectacle, son épure excessive, caractéristique du geste artistique de Jérôme Bel. De mon côté, j’ai été plus ou moins touchée selon les danses – selon que le théâtre surgissait plus ou moins, à travers le langage ou à travers le corps. Des références me manquent pour certaines chorégraphies, mais le sentiment du partage a été puissant face à des œuvres connues, comme Singing in the rain. Le spectacle se situe finalement pile entre nous : quand Dréville annonce un hommage à Régy avec une danse inspirée du Butō, Lázaro voit le Butō, tandis que je vois tout ce qui manque pour faire du Régy sans Régy. Ce qui nous réunit en revanche, c’est Valérie Dréville, son regard, sa voix, son énergie qui transcende l’âge, son corps qui porte en lui le souvenir de milles vies, et qui contient la promesse d’autant de spectacles encore.

F.

 

Pour en savoir plus sur « Danses pour une actrice (Valérie Dréville) », rendez-vous sur le site de la MC93.

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