« Je suis un pays » de Vincent Macaigne aux Amandiers – écriture sans dialogue

Le hall du Théâtre des Amandiers est une fois de plus plongé dans la brume en ce mois de décembre, alors que le froid sévit à l’extérieur, et que Vincent Macaigne a envahi les lieux et mis en marche ses machines à fumée à l’intérieur. La musique qui accueille le public dans le théâtre n’est pas encore tout à fait assourdissante, comme les habitués pourraient s’y attendre, mais les airs de piano joués sur un mode dérisoire donnent le ton, ainsi que les parois taggées à gros traits. En réalité ce n’est pas une œuvre que Macaigne présente à Nanterre, mais deux : Je suis un pays d’une part, et Voilà ce que jamais je ne te dirai de l’autre, la seconde étant imbriquée dans la première. Pour Je suis un pays, que Macaigne présente comme une « Comédie burlesque et tragique de notre jeunesse passée », le comédien, réalisateur et metteur en scène qui a dominé l’actualité culturelle de la rentrée n’invoque pas une grande œuvre du patrimoine comme il l’a déjà fait, mais reprend un texte de jeunesse, Friche 22.66, qui avait donné son nom à sa compagnie. Cette œuvre proprement macaignienne révèle la continuité de ses préoccupations et de son discours depuis sa sortie du Conservatoire, mais ce dialogue avec lui-même se révèle moins puissants que les précédents dialogues qu’il avait pu mettre en place avec Shakespeare ou Dostoïevski.

Comme à son habitude, Macaigne accueille son public dans le hall, avant même d’entrer en salle, en le haranguant au mégaphone. Ce qui trouvait un sens dramaturgique dans Idiot ! Parce que nous aurions dû nous aimer paraît cette fois plus gratuit. Deux comédiens annoncent aux spectateurs dans le brouhaha que nous sommes les seuls survivants d’une guerre nucléaire causée par les grands groupes – Nestlé, Monsanto, Coca-Cola… –, et que l’on vit désormais dans un monde sponsorisé par un tas de marques et gouverné par un roi. Puis, les amphitryons nous invitent à entrer dans la salle au plus vite, car l’on y sera en sécurité. Ce dernier mot est répété à plusieurs reprises, faisant écho aux discours politiques de ces dernières années, présenté à leur exemple comme un remède à l’urgence – alors que certaines mesures de l’état d’urgence ont récemment été inscrites durablement dans le droit commun.

Sans surprise pour les aficionados, dans la grande salle dans laquelle le public est accueilli la musique – la fameuse variété italienne dont Macaigne dit qu’elle est un refuge comme pourrait l’être une maison d’enfance – retentit à plein régime. Le plateau des Amandiers est recouvert de boue, tandis que sur les murs cohabitent des drapeaux, des portraits, des animaux empaillés, des écrans télévisés qui rendent compte des marchés boursiers et du travail à la chaîne ou des grappes de néons, le tout encadrant un fond qui évoque le décorum d’une grande institution – la Société des Nations, apprendra-t-on. Par la suite, ce qui s’apparente à un terrain de jeu plus qu’à une scène sera entre autres envahi par de la mousse ou du faux sang. Dans ce décor déjà apocalyptique, Pauline Lorillard, fidèle actrice de Macaigne, danse comme une folle en tenue de Superman, suivant les recommandations données par un chauffeur de salle qui s’évertue à faire danser le public, à lui faire repousser le ciel des mains, à faire du bruit, etc.

Cette entrée en matière festive est brutalement interrompue par l’arrivée d’une femme à l’accent québécois – autre détail auquel on reconnaît la patte du metteur en scène –, qui aussitôt prend à parti le public. Après avoir annoncé qu’elle est femme de ménage de la SDN, elle annonce que le père de ses enfants est parti, avant de présenter les enfants en question, Eddy et Marie Curie (ou Curry ?). Après force récits, anecdotes, agressions et digressions, elle finit par leur promettre un destin avant de les abandonner, en leur rappelant que le plus important, c’est la famille – dont le superlatif serait le pays.

Sont posés là les jalons d’une fresque qui mêle toutes les mythologies : Marie se fait violer par un ange et donne naissance à un Sauveur, mais comme la mère de Moïse, elle l’abandonne plutôt que de le livrer aux hommes. Les tragédies grecques prennent le relais de ces ferments bibliques, lorsque la métamorphose d’Eddy en tyran aveugle fait de lui un nouvel Œdipe, et que Marie, descendante d’Antigone, entreprend de l’éliminer au nom de la liberté. En outre, le père d’Hamlet trouve une nouvelle figure avec le Roi immortel qui vient hanter les vivants. Toutes ces références laissent entrevoir un grand récit sur le point de se tisser, mais très tôt – et c’est là que le bât blesse par rapport aux précédents spectacles de Macaigne – le discours l’emporte sur cette matière épique qui reste à l’état de bribes.

La progression en témoigne, qui se fait suivant un rythme saccadé, entre grandes tirades, images crépusculaires qui se veulent allégoriques – telle le viol de Marie –, scènes potaches et longueurs d’autant plus surprenantes qu’elles paraissent inconcevables vue l’énergie déployée sur scène. Dans cette odyssée, on retrouve les traits caractéristiques du théâtre de Macaigne : son goût pour la destruction, sublimée par les confettis, l’invitations au public à monter sur le plateau, les discours politiques en temps de trouble – cette fois redoublés par les effigies des grands décisionnaires de notre monde, parmi des cadavres calcinés –, ou la dérision des coutumes de notre époque, comme le jeu télévisé.

Ce qui manque pour amplifier tout cela, y donner de la profondeur, du relief, c’est un élan. La trame qu’esquisse Macaigne est maigre – Eddy, grand conseiller du royaume, fait enfermer le Roi immortel et sa sœur qui a tenté de le tuer, avant de mettre en place des élections pour se faire élire Président, en quelques mots. En outre, les personnages sont trop falots pour qu’on s’y attache. Même s’il ne garde qu’une partie infime des œuvres qu’il adapte, celles de Shakespeare ou Dostoïevski, s’il ne retient que quelques scènes à travers lesquelles s’entremet sa propre voix, il n’en reste pas moins que l’on perçoit toute la densité de la matière qu’il a laissée de côté. Ainsi, même si l’on ne connaît pas L’Idiot par cœur, Aglaïa a tout de même plus de consistance que Marie, de même qu’Hamlet par rapport à Eddy. La présence impalpable d’un arrière-plan capable de faire surgir de véritables moments de grâce dans ses spectacles manque ici. La scène n’est plus qu’une tribune sur laquelle faire entendre un discours qui mêle désespoir le plus profond et espoir le plus fou – ce dernier incarné par une enfant qui répète avec foi « Le monde est à nous ! L’avenir est à nous ! » – et un terrain sur lequel pratiquer avec jouissance la destruction, sans que cette fois ce plaisir soit véritablement partagé par une communauté théâtrale qui donnerait l’espoir d’un nouveau monde possible.

Ainsi, le discours d’amour désespéré que nous adresse Macaigne est posé d’emblée, plutôt que d’affleurer au cœur de la tragédie la plus noire. Le seul moment où il surprend et émeut, c’est lorsqu’Eddy tente de nous retenir en salle, alors que des panneaux indiquent l’entracte. Une véritable résistance opère ici, moins dans l’ordre de la fiction que sur le plan de la cérémonie théâtrale. Pour le reste, les réactions suscitées sont plutôt de l’ordre de l’amusement et de la curiosité – comme lorsqu’un candidat aux élections prononce un discours qui semble relayer les idées de Macaigne, et que l’on apprend après coup qu’il a été prononcé par… Nicolas Sarkozy, en 2010. Tout est confus, commente-t-on. Quant au spectacle enchâssé, il ne paraît pas tel pour les spectateurs de Je suis un pays, qui voient simplement arriver sur le plateau un groupe d’autres spectateurs sur scène, en combinaisons blanches et équipés de lampes frontales – dont les faisceaux créent de superbes effets dans le noir du plateau.

Quand le spectacle s’achève, sans qu’aucune espèce de trame n’ait pu annoncer sa fin, on réalise que Macaigne s’est passé de ce qui faisait la grandeur de son théâtre, le récit. Ce manque n’est pas tant à mettre sur le compte de sa jeunesse, au moment de l’écriture de ce texte, que de sa démarche-même. Cette écriture sans dialogue avec un autre auteur laisse toute la place au discours sur le monde de l’artiste, qui s’il retentit, perd de sa puissance ainsi assénée, sans la médiation d’une fiction dans laquelle s’investir. Etrangement, cette tendance ne menace pas Macaigne dans son cinéma, où il se soumet davantage à la convention du raconter, de construire des personnages. Néanmoins, son théâtre n’en réjouit pas moins le public qui le découvre, un public jeune surtout, mais relativement hétérogène, qui découvre avec lui une nouvelle conception du théâtre et manifeste son enthousiasme en montant sur scène, pendant le spectacle ou après, quand on l’invite à partager une bière sur le plateau à l’issue de la représentation. Pour que le théâtre de Macaigne garde de sa vitalité, peut-être faudrait-il souhaiter qu’il puisse enfin monter le spectacle dont il rêve depuis plusieurs années à partir de La Montagne magique de Thomas Mann, roman dans lequel il trouverait largement cette matière littéraire qui amplifie ses spectacles.

 

F.

 

Pour en savoir plus sur « Je suis un pays », rendez-vous sur le site des Amandiers de Nanterre.