« Place du marché 76  » de Jan Lauwers au T2G

Après Jan Fabre et son fameux spectacle Le Pouvoir des folies théâtrales, créé en 1984 et recréé en 2012, le T2G accueille un autre Flamand, Jan Lauwers, qui présente avec la Needcompany Place du marché 76, joué pour la première fois en France lors du Festival d’Avignon 2013. A travers le récit de la vie d’un village, de l’été au printemps, les artistes proposent une fable sur la douleur et explorent sans pathos tous les moyens possibles de son expression sur scène.

Place du Marché 76 de Jan LauwersJan Lauwers lui-même, dans une veste de Monsieur Loyal, nous invite sur son plateau après l’entrée en scène des comédiens. C’est comme s’il commençait par la fin en nous présentant la Needcompany, dont les membres sont en ligne, déjà prêts à saluer, avant de souligner le double rôle d’une artiste à jardin, violoniste mais aussi chargée de faire défiler les surtitres avec son pied gauche. Puis, de bonimenteur, Jan Lauwers devient narrateur en nous introduisant les personnages dont il va être question, et leur village, « comme un petit village dans les montagnes, si vous voulez », nous dit-il. Ce dernier segment de phrase souligne d’emblée la place du spectateur dans cette œuvre, pris à parti, interlocuteur des comédiens, chargé d’imaginer ce que la scène ne montre pas.

L’histoire de cette communauté est composée d’une accumulation de malheurs. Un an après l’explosion de gaz accidentelle qui a fait vingt-quatre morts, dont sept enfants, le jour-même de la commémoration de l’événement tragique, le fils de la boulangère s’écrase sur la place du marché. A la peine de ceux qui sont dans le deuil depuis de longs mois se superpose celle de la mère de l’enfant, encore sous le choc. Le chagrin est noyé dans l’alcool, et la soirée de commémoration dégénère. La sœur du jeune garçon mort ce jour-là est enfermée dans les catacombes de la fontaine historique qui trône au cœur de la place, et elle y reste enfermée 76 jours. De morts en crimes, les drames collectifs autant qu’individuels s’enchaînent, comme sous l’effet d’une malédiction, et nul n’est épargné.

Place du marché 76 - BigleuxAu centre de la scène, non réaliste, se trouve supposément la fontaine, en travaux, qui prend davantage l’allure d’une estrade dont les parois dérobent l’eau à notre regard. Autour se trouvent des tables, un piano, des portants de costumes, des chevalets de partition… L’esthétique est celle d’une fabrique à vue, qui semble improvisée mais qui est réglée avec précision : le sang sort d’une bouteille que l’on presse au-dessus de la victime, la neige surgit de paniers ou d’une mécanique située dans les cintres mais à vue, une rangée de spots est descendue des hauteurs de la scène pour pendre le plombier grâce à un harnais – corps qu’il faudra bien redescendre avant la fin du spectacle. Il n’est pas question ici de créer une quelconque illusion, mais bien de faire œuvre. Ainsi les comédiens ne se contentent pas d’incarner ou d’interpréter leurs personnages, ils sont aussi pour de bon musiciens, chanteurs, danseurs, et l’un d’entre eux dessine même en direct sur le plateau.

Cette polyvalence qui fait d’eux des performers, qui associe l’acte de représentation à l’acte de présentation, multiplie leurs relations à ce qui se joue. Interrompre une scène par un chant polyphonique extrait du jeu, introduit de la distanciation, tout comme s’adresser directement au public ou faire des remarques méta-théâtrales qui désignent la représentation en cours. La présence sur scène d’une marionnette, qui représente Oscar, l’enfant mort le jour de la commémoration, est à cet égard significative. Manipulée par sa mère la boulangère après son propre suicide, il est un personnage à part entière, qui parle, chante, danse, et salue à la fin. De la même façon, les comédiens qui lui prennent la main, l’habillent et le maquillent, sont à eux-mêmes leur propre marionnette, capables de s’animer ou de revenir à leur nature première sans transition, comme de prendre avec autant de sérieux le jeu d’Oscar que celui d’un autre partenaire sur scène, ou de frapper avec force un véritable corps comme si c’était une marionnette en bois, sans chair et sans nerfs.

Theaterperformance " Marketplace " von Jan Lauwers und der Needcompany in der Jahrhunderthalle Bochum im Rahmen der Ruhrtriennale 2012Ces coups donnés au plombier lors de son jugement crispent par leur bruit sourd et le sang qui recouvre le visage du comédien, cette fois non exhibé comme du faux. L’expression de ce qui meurtrit et des réactions que cela peut générer est peut-être la seule chose à prétendre au réalisme sur scène, et l’expression de la douleur, au cœur de cette fresque tragique, prend de nombreuses formes. L’un après l’autre ou en chœur, les protagonistes partagent leur peine, par les cris, par le silence, par la violente image d’un visage qui se défigure, par de la rage, par des larmes, par le gros plan d’une caméra qui décompose les corps ou dans le secret d’un enlacement, par l’abattement ou le rire irrépressible face à ce qui semble absurde, inconcevable. Cette gamme est à peine suffisante pour saisir l’effet de tous les malheurs qui frappent cette communauté, qui poursuivent et rongent ses membres. Ainsi, la mort d’un meurtrier pourrait y mettre fin, si le jugement de sa femme complice, condamnée à son tour à 76 jours de claustration comme la victime de son mari, n’engageait pas tout le village dans le processus de mise en cause.

A mesure que les drames s’accumulent, le groupe des reclus de la ville s’agrandit autour du balayeur dans son costume orange et de son double Bigleux, tombé du ciel. Les morts et les rejetés les rejoignent au fur et à mesure, et finissent par former une communauté plus grande encore que celle des villageois, qui fait l’éloge de la survie et de la liberté, jusqu’à ce qu’avec le printemps, qui offre l’épilogue de cette histoire, une naissance scelle la réunification des deux groupes. Les valeurs sont renouvelées après ce séjour aux enfers, désormais sont tolérées toutes les amours, les amicales, les amoureuses, les adultères, et même les incestueuses. L’humour qui ponctue l’ensemble du récit, ainsi que les chants choraux, viennent préparer le happy ending de ce conte cruel, qui loin d’effacer et de nier ce qui a eu lieu trouve le moyen de le convertir de façon positive.

Place du marché - marionnettePlus encore que l’histoire de cette communauté, c’est la proposition plastique qui en découle qui capte. Le regard et l’ouïe sont interpelés de toutes parts, le français se mêle à l’anglais, le texte au chant, les vivants aux morts, la musique à la danse, les corps à l’eau, la neige à la peinture… Le spectacle est pluriel, multiple, et l’attention toujours maintenue par tel ou tel élément, ce qui empêche peut-être de saisir la part politique du propos que Jan Lauwers revendique, mais ce qui engage pleinement dans le spectacle, le temps de la représentation.

F.

Pour en savoir plus sur « Place du marché 76 « , rendez-vous sur le site du T2G.