« Juliet & Romeo » de Ben Duke au Théâtre de la Ville – danse-thérapie pour un couple en crise

Pendant plusieurs semaines, le Théâtre de la Ville propose un « Focus Ben Duke » grâce auquel sont présentées quatre œuvres de l’artiste britannique et deux œuvres de personnes avec qui il a travaillé. Ce format permet la reprise d’un spectacle de 2018, Juliet & Romeo, dont les ingrédients sont proches de The Last Hamlet, créé cet été au Festival d’Avignon : une réécriture insolente d’une pièce de Shakespeare, un art consommé de la relation au public et un langage hybride entre théâtre et danse. Si le Théâtre de la Ville cantonne le spectacle dans la catégorie « Danse », c’est bien l’articulation de cet art avec le théâtre qui permet de mener une réflexion sur les couples en crise et sur le poids effroyable du romantisme sur nos relations.

Les lumières de la salle restent allumées même après l’arrivée de John Kendall et Emily Terndrup, qui se placent à jardin où se trouvent deux fauteuils et une petite table basse. Le couple se présente aussitôt comme Juliet et Romeo, en français, mais bascule rapidement en anglais en s’excusant, et en nous encourageant à nous manifester si on n’entend ou ne comprend pas bien ce qu’ils vont dire. Juliet nous met en garde : elle tend à parler très vite quand elle s’énerve un peu, et Romeo marmonne quand il est contrarié.

Le rapport complice d’emblée établi avec le public grâce à cette prise de contact est ensuite entretenu un jeu faussement naturel qui rend attentif aux moindres mouvements du visage. Juliet poursuit en présentant leur couple, en crise après vingt ans de relation. La rupture a été envisagée mais empêchée par leur fille Sophie, et Juliet et Romeo ont dont tout tenté pour résoudre la situation : psychothérapie, hypnothérapie, ayahuasca, massages de couples, etc. Ce soir, ils se proposent d’essayer autre chose en notre présence : se remémorer dans l’espace du plateau des moments de leur histoire, en espérant par la double médiation de la scène et de notre présence dénouer certains de leurs problèmes.

C’est Juliet qui mène la danse jusque-là, tandis que Romeo donne la réplique de manière laconique, soulagé de savoir qu’il n’a pas à répondre aux dix questions qu’elle lui adresse en préambule. Cependant, c’est Romeo qui se lance dans un premier souvenir : celui de la fête au cours de laquelle il a rencontré Juliet. Ben Duke reprend de très loin les coordonnées du drame de Shakespeare, mettant au second plan l’histoire bien connue du conflit entre les deux familles pour insister davantage sur les déguisements des protagonistes : Dark Vador pour Romeo et un Phénix pour Juliet – et non une poule dorée comme l’a toujours cru Romeo. Alors qu’il s’apprête à décrire les sentiments qui l’animent quand il voit Juliet au loin, Romeo invite sa partenaire à l’aider à reconstituer son souvenir. Il raconte alors son coup de foudre et le danse sur les Beatles, en suggérant malgré lui qu’il relevait plus de l’excitation sexuelle que de l’amour par des mouvements saccadés entièrement contenus dans les hanches.

Arrivé à proximité de Juliet, celle-ci reprend le flambeau et oppose sa version des faits à la sienne. Elle lui demande de danser en glissant jusqu’à lui de manière éthérée, sur une autre musique, mais Romeo ne parvient pas à faire correspondre ses gestes à son souvenir. Malgré les indications qu’il reçoit, ses mouvements sont grossiers, et comiques. Il apparaît dès ce moment que ce à quoi nous assistons est une séance de danse-thérapie : c’est par leur corps que les protagonistes s’efforcent de retraverser leur histoire. Si la rencontre est désaccordée, après les premiers mots échangés – les vers de Romeo que Juliet connaît encore par cœur mais que lui a oubliés –, leur danse pendant le bal est aussi intense qu’harmonieuse.

Juliet propose ensuite un autre souvenir et nous mène directement à la fin de la pièce de Shakespeare, avec le double suicide du couple au tombeau. Là encore, la dissonance est frappante, entre Juliet qui se sentait comme une plume voletante dans sa fausse mort et Romeo qui peine à la faire sentir telle alors qu’elle s’abandonne inerte entre ses bras. C’est ainsi avec la désynchronisation que Ben Duke exprime les failles du couple : tout est question de communication corporelle et de tempo, et il ne suffit pas de diffuser un tube à chaque instant pour trouver un langage commun.  L’artiste, dont la découverte du travail d’Alain Platel a été décisive dans le parcours, renonce lui aussi à la virtuosité pour l’expressivité – une expressivité corporelle extrêmement riche, qui n’est pas sans grâce et qui donne une autre dimension aux dialogues par ailleurs ciselés.

Les désaccords ne cessent de se multiplier par la suite : Romeo avoue, à un moment où Juliet ne peut l’entendre, qu’il n’a pas envisagé se tuer par amour comme elle le croit, mais rebouchait justement le flacon de poison au moment où elle s’est réveillée. Grâce à ce malentendu, le couple survit donc et fuit en France grâce à Frère Laurent, mais l’amour en prend un coup : leurs rapports sexuels, dansés dans leur petit appartement parisien, sont d’emblée embarrassés, quoique pleins de bonne volonté. Ben Duke s’éloigne rapidement du texte de Shakespeare en imaginant ensuite une fausse couche, puis la naissance de Sophie, mais il y revient en imaginant une soirée avec un ami de Frère Laurent qui recueille l’histoire du couple et la réécrit en vers sous forme de drame. Juliet se plonge à corps perdu dans cette version-là de leur histoire, fascinée par tant de romantisme, tandis que Romeo s’éloigne et reste derrière la porte de leur appartement plutôt que de se trouver contraint à rejouer inlassablement la scène du tombeau.

Ne reste finalement pas grand-chose de la pièce à l’origine du spectacle, mais son souvenir pèse de tout son poids par le contraste établi entre le mythe à l’issue dramatique et le quotidien trivial d’un couple qui bat de l’aile. Ben Duke oppose aux vers et aux grands sentiments de Shakespeare la détresse d’une mère proche du burn out alors qu’elle s’efforce de s’occuper de sa fille en bas âge. À défaut d’entendre la scène du balcon, simplement désignée par une échelle, on voit Emily Terndrup en proie à des déchaînements d’émotion aussi comiques que touchants, amplifiés par sa longue chevelure. Pas de fin tragique pour Juliet et Romeo, et pas non plus de « happily ever after » : Romeo aspire à un retour en arrière à grande vitesse, il rembobine jusqu’au début pour tout effacer, et on le verrait presque remonter ainsi jusqu’à Rosaline, la jeune femme dont il est follement amoureux au début de la pièce de Shakespeare.

Grâce à John Kendall et Emily Terndrup, qui viennent de la danse mais excellent au théâtre et se révèlent très impressionnants dans la modalité de jeu que leur demande d’entretenir Ben Duke entre distance et plein investissement, l’artiste parvient à aborder des problématiques de couple propres à notre époque, et plus largement à rejoindre notre sensibilité contemporaine. Il dénonce le caractère mortifère du romantisme sur nos relations de couple, le décollage qu’il introduit entre le fantasme de l’histoire hissée au rang de légende et la réalité quotidienne, et le fait non pas sur un registre dramatique, mais en adoptant un humour aussi efficace que lucide, qui finit de renvoyer Shakespeare au rang de monument inactuel.

F.

 

Pour en savoir plus sur Juliet & Romeo, rendez-vous sur le site du Théâtre de la Ville.