« Le Songe » de Gwenaël Morin au Jardin de la rue Mons – fulgurance d’une folle fantaisie

Gwenaël Morin a été invité par Tiago Rodrigues à un compagnonnage avec le Festival pour les quatre années à venir, intitulé « Démonter les remparts pour finir le pont » (d’Avignon). Grand fidèle au répertoire, textuel avant tout mais aussi plus largement théâtral avec ses récentes créations inspirées du Living Theatre ou Antonin Artaud, le metteur en scène est invité à choisir une œuvre en relation avec la langue invitée à chaque édition. Cette année, il a réuni deux acteurs et deux actrices présents dès les débuts de sa troupe, le Théâtre permanent, et nous propose avec eux une folle traversée de la merveilleuse comédie merveilleuse de Shakespeare, dont il révèle toute la facétie.

Il reste encore des lieux magiques à découvrir à Avignon. Le public a rendez-vous à la Maison Jean Vilar, où se trouve la librairie du Festival et où se tiennent, dans la cour, des rencontres et des conférences en journée. Les spectateurs sont entraînés au travers d’une salle obscure, de couloirs de pierres sur lesquels sont exposées des photographies, d’un tunnel au plafond arrondi et bas, puis vers un escalier qui mène jusqu’à un jardin en hauteur. Des gradins sont posés au fond, et soudainement, ce jardin, avec ses arbres, ses buissons, ses souches, ses cigales, ses insectes qui se cognent bruyamment contre de grosses sphères lumineuses qui illuminent la nuit shakespearienne de deux lunes… devient une scène. Une scène apparemment vide, mais dont les côtés laissent entrevoir des accessoires et des panneaux, promesse du spectacle à venir.

Ils arrivent à six et l’un d’eux se met à lire un texte. La densité des données immédiatement amenées et la lecture volontairement maladroite de l’acteur, un peu scolaire, tendent à congédier la compréhension et attirer sur la présence des six, sur leur écoute. Il est question de Thésée, d’Hippolyte, et de Lysandre et de Démétrius qui s’avancent quand le texte l’indique. Puis viennent des scènes de couple. Ça va vite, la langue (de François-Victor Hugo) est chiadée, on est un peu perdus, on perçoit une fébrilité de jeu que l’on n’arrive pas encore à canaliser avec des personnages identifiés et une intrigue. Cette précipitation dans le prologue et les premières scènes du Songe d’une nuit d’été – précipitation que dit le titre écourté du spectacle – prend pour de bon forme avec la scène des artisans. Lecoing et sa troupe préparent un spectacle pour le duc et la duchesse d’Athènes, une mise en scène du mythe de Pyrame et Thisbé. Ils se répartissent les rôles, aussi empressés que maladroits, profondément comiques, et entreprennent de se confronter à un texte immense, imprimé, stabiloté et affiché sur un panneau à roulettes tiré à hue et à dia.

Puis certains artisans ôtent leurs t-shirts et revêtent des tuniques blanches. Ils sont désormais quatre Athéniens tous liés par  un amour qui n’est pas toujours réciproque, qui fuient Athènes et se poursuivent dans la forêt, lieu de tous les désirs. Puis ils ôtent leurs tuniques et se retrouvent en sous-vêtements, décorés de couronnes de feuilles, et sont Obéron et Titania, le roi et la reine des fées, en pleine crise de jalousie. À nouveau, tout va très vite, mais progressivement on intègre les codes minimaux adoptés pour passer d’une intrigue à l’autre, et on se repére dans la pièce grâce au plan dessiné de cases et de flèches placé sous un parasol, à jardin. Cet outil de travail qui fait pleinement partie du spectacle signale que le déroulement de l’intrigue est au cœur du spectacle, mais que son dévoilement progressif importe beaucoup moins que la puissance de jeu que renferme la pièce de Shakespeare.

Partant de là, Gwenaël Morin en propose une folle traversée, à toute allure, dératée parfois, qui entend en révéler la brillance et le caractère extraordinairement ludique. Sa démarche semble inspirée par celle des artisans qui veulent jouer leur pièce en craignant l’effet produit sur le public : les femmes ne seront-elles pas effrayées par le lion ? Le public comprendra-t-il qu’une lampe sert à désigner la lune ? Au-delà de cette bande d’amateurs-là, hilarante, une espèce de dérision contamine les quatre Athéniens au langage précieux qui se courent après dans la forêt, et les chamailleries du roi et de la reine des fées – le tout saupoudré du suc d’une fleur capable de faire tomber amoureux at first sight, littéralement. Plutôt que le discours galant des amants, ce sont les tours de magie de Puck et Obéron qui sont véritablement pris au sérieux.

Quatre formidables acteurs – Virginie Colemyn, Julian Eggerickx, Grégoire Monsaingeon et Barbara Jung – jouent ainsi très bien à mal jouer, et c’est puissant, dramaturgiquement, en plus d’être jubilatoire. Les fanfaronnades de Bottom qui voudrait jouer tous les rôles de la farce très tragique de Pyrame et Thisbé n’ont jamais paru aussi sincères. Le désespoir d’Helena, délaissée par Lysandre, puis qui ne croit pas à son soudain amour ainsi qu’à celui de Démétrius, prend une forme farcesque, mais aussi, de manière inattendue, extrêmement touchante. L’amour grotesque de Titania pour Bottom, le paysan à tête d’âne, s’exprime sur un mode pulsionnel qui en révèle la monstruosité. Puck, au milieu de tout cela, grand maître d’œuvre du « désordre cosmique » de l’amour, apparaît comme le plus raisonnable et le plus fiable.

Ces quatre-là sont parfois accompagnés par Jules Guittier et Nicolas Prosper, avant tout régisseurs derrière les buissons, depuis lesquels ils orchestrent des lumières qui révèlent toutes les facettes du lieu. Comme pour le spectacle de Philippe Quesne, on se demande ce que deviendra ce Songe dans une salle de spectacle, tant l’espace investi est exploité dans ses moindres possibilités : arbres, racines, buissons qui deviennent couche pour Titania, escaliers, arrières de l’estrade… On ne sait pas bien comment tous retrouvent leurs accessoires pour passer d’un personnage à l’autre dans ce mouvement constant, ce bouillonnement qui ne masque aucun effet, où une bouteille d’eau sert d’arme tandis qu’un piano synthétique colore certaines scènes, avec ou sans pianiste derrière lui. Les moyens de fortunes mobilisés sont tous exhibés – à commencer par le texte lui-même, dans son détail par les pages accolées et dans sa structure par le plan de la pièce. Cette monstration multiplie les niveaux de représentation et donne à voir des acteurs et actrices qui s’emploient à jouer quantité de rôles depuis le prologue de Thésée jusqu’à la représentation finale des artisans, avec une volonté toute pure et un désir de bien faire, mêlés d’une maladresse maîtrisée très expressive qui véhicule quantité d’émotions.

Le plus touchant se niche dans les détails : dans le regard ahuri de Grégoire Monsaingeon au piano (c’est lui qui signe la création sonore) alors qu’Helena (Virginie Colemyn) vient dire son désespoir sur sa table, à quelques centimètres de lui. Dans la répétition des deux mêmes répliques et des gestes qu’elle suscite une demi-douzaine de fois – répétition qui retarde un effet comique qui jaillit comme un bouchon de champagne. Dans la vraie nuit rétablie, pendant de longues secondes suspendues, pour laisser œuvrer la remise en ordre de Puck entre les quatre Athéniens. Dans les mains ou les regards qui se posent sur les spectateurs, à quelques centimètres d’eux, à plusieurs reprises. Dans le mouvement constant des corps, le jeu profondément physique qui fait vibrer toutes les extrémités, l’engagement total qui fait s’allonger ou se rouler dans la poussière de terre sèche, dans les gestes de tendresse, de violence, de désir, de rejet. Ce Songe, fébrile, fulgurant, se hisse au niveau de la folie de cette pièce, de sa fantaisie incomparable.

F.

 

Pour en savoir plus sur « Le Songe », rendez-vous sur le site du Festival d’Avignon.

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