« Exit » de Fausto Paravidino mis en scène par Anne-Sophie Pauchet à la Comédie de Caen – autopsie ludique d’un couple

Anne-Sophie Pauchet s’est attelée à la création française d’Exit, texte du dramaturge italien contemporain Fausto Paravidino – nom qui paraît contenir la promesse de récits fondateurs par ses sonorités, qui convoque une tradition littéraire mêlant de manière facétieuse Goethe et Dante. Ce texte offre l’autopsie d’un couple, comparable à celle qu’a pu offrir Bergman dans ses Scènes de la vie conjugale. Par rapport à l’auteur suédois, Parvidino ne décortique pas la fin de l’amour de manière chronologique, par percées successives, mais grâce à un carrousel temporel qui déplie le passé dans le désordre avant de faire coexister le présent et son commentaire. S’il choisit pour toile de fond une géopolitique contemporaine elle aussi en crise, l’humour dompte l’émotion en la mettant souvent à distance. Grâce à ses acteurs dirigés avec beaucoup de finesse, la metteuse en scène réussit à faire percevoir les infinies modulations de ce texte qui conjugue plusieurs registres et plusieurs modalités de parole.

Un détail projeté sur un rideau blanc retient l’attention dès l’entrée en salle : la scène se déroule en Italie, en 2008. Ce détail est cependant d’emblée annoncé comme anecdotique, et cette information double et contradictoire instaure d’emblée un rapport ludique entre la scène et la salle. Entrent ensuite deux acteurs, un homme et une femme, qui installent quelques accessoires dans la scénographie épurée, avant de se poster au bord du plateau. La musique signale de manière franche le début du spectacle : les premières notes de Ti amo d’Umberto Tozzi retentissent. L’effet de reconnaissance est immédiat et chacun esquisse un sourire. Les deux acteurs sourient à leur tour, à nous voir sourire, yeux et bouche, et tandis que la lumière baisse lentement dans la salle, ils nous regardent, nous accueillent, un à un mais dans le désordre, avec ce sourire que nous partageons tous. Pendant de longues minutes – le temps de la chanson – de puissantes vagues d’émotion passent. Le sourire disparaît parfois des visages des acteurs, qui paraissent soudainement abattus, avant de se ressaisir et de sourire à nouveau. En parallèle, pour la première fois, on entend dans les paroles cette déclaration paradoxale : « ti odio e ti amo ». Parfois, un acteur se tourne vers l’autre, avec le souhait d’engager un dialogue, ou au moins d’échanger un regard, mais l’appel reste sans réponse. D’autres fois, des poings se serrent un instant. Grâce à la musique, grâce aux paroles, grâces aux regards, grâce à tous ces signes discrets, on perçoit déjà l’amour, la fin de l’amour, la tristesse, la douleur. Et d’emblée, nous sommes embarqués par cette prise de contact sensible, qui paraît prometteuse pour la suite.

La chanson s’évanouit et laisse place à un récit désordonné, avec le canapé pour seul cadre. Les personnages se parlent ou nous parlent, et cette double adresse nous place dans la position de psy, de thérapeute de couple face auxquels tous deux partent en quête du moment où la relation a commencé à se dégrader. Pour comprendre pourquoi ils ont cessé de partager leurs lectures, ils évoquent rapidement l’épisode des chaussettes – crise majeure – mais ne le racontent pas tout de suite. D’abord, ils sondent d’autres pistes : la politique, les choses futiles, les enfants qu’ils n’ont pas eus, le sexe… Soit les acteurs rejouent des bouts de scène, soit ils se tournent vers nous et nous prennent à témoins. Quelque chose de cinématographique naît du procédé pourtant très théâtral de l’adresse, qui tient à l’alternance rapide des modalités de parole, au rythme soutenu qu’elle crée. L’enchaînement est parfois si rapide qu’il ne laisse pas place à l’émotion et produit plutôt des effets comiques. Dans tous les cas, l’écriture est ciselée, et au milieu des répliques qui fusent, des traits cinglants ou des petits mots dérisoires, retentissent parfois de grandes et justes vérités.

Les scènes, ponctuées par des noirs, quelques déplacements, quelques danses, donnent l’impression d’assister à une dissection amoureuse. Comme Bergman, Paravidino fascine par la minutie avec laquelle il saisit les frottements, les tensions souterraines, les failles profondes rapidement enjambées, ainsi que par sa capacité à faire cohabiter tout cela avec de grands moments de complicité ou de joie au sein du couple, moments passés ou présents. Quoiqu’on ne sache presque rien de ces deux personnages, pas même leurs prénoms, l’auteur, avec beaucoup de justesse, ne cède pas à la généralisation, renonce à toute forme de surplomb, et ce faisant, ne condamne pas à la fatalité et ne perd pas ses sujets de vue.

De fil en aiguilles, la femme prend la responsabilité de la séparation, et le couple se sépare. Une projection sur un rideau nous indique que nous passons des affaires intérieures aux affaires étrangères. L’annonce n’est pas superflue. Alors qu’on aurait pu rester là, dans l’intimité de ce couple, à décortiquer la fin de leur amour, Paravidino déplace la perspective et ajoute une donnée dans l’équation. Une actrice embusquée dans le public devient personnage, une rencontre pour l’homme quitté. Importe moins l’histoire qui se tisse entre eux que de continuer à parler de la rupture, ailleurs qu’au sein du couple, grâce à une nouvelle interlocutrice. Plus loin, un autre pas de côté avec une nouvelle nouvelle donnée, un homme pour ami de la femme qui a décidé la séparation, d’une gentillesse confondante. D’une scène à l’autre entre eux quatre, deux à deux la plupart du temps, un rideau est tiré, un autre est refermé. C’est quelques reconfigurations spatiales sont à peine nécessaires tant la parole se suffit à elle-même, portée par les acteurs qui jouent le jeu souple de ses allers-retours et passent de l’incarnation à la mise à distance.

Les nouvelles données déstabilisent la formule de départ, troublent le huis clos amoureux d’où l’amour s’échappait. Si elles contribuent à dire la fin de l’amour, à poursuivre l’autopsie de manière dynamique, la fin, inattendue, imprévisible car suspendue par un « allô ? », confirme le pressentiment que le spectacle commençait par le plus puissant, le plus séduisant, et le plus percutant aussi dans la superposition de l’amour et de la politique. Le bavardage de l’homme qui croit exceller dans l’art de la conversation l’emporte, les développements annexes qui permettent de se détourner de la fin de l’amour continuent de la raconter de loin en loin, mais le tout reste en suspens – car la fin de l’amour n’a pas de fin, peut-être. Paravidino n’offre pas de grande histoire tragique, faite de courage et de déchirements définitifs. Il offre simplement le spectacle d’un couple qui essaie de se séparer en souffrant le moins possible. Cette ambition modeste permet à la metteuse en scène de nous promettre l’identification aux personnages. La promesse est tenue, mais le spectacle ne se contente pas de nous offrir un reflet de nous-mêmes qui pourrait être un peu fade à être trop ressemblant. En soulignant à chaque instant la virtuosité de l’écriture de l’auteur et en nous attachant aux acteurs agiles qu’elle dirige, Anne-Sophie Pauchet crée un moment de partage émotionnel ludique, qu’annonçait d’emblée son entrée en matière musicale mémorable.

F.

 

Pour en savoir plus sur « Exit », rendez-vous sur le site de la Comédie de Caen.

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