« Blanche » de Catherine Blondeau – éclats d’une identité scindée

Catherine Blondeau, directrice du Grand T de Nantes (maison de la culture de la Loire-Atlantique), a publié au début de cette année son deuxième livre, après un premier roman paru en 2019, Débutants. Le texte, intitulé Blanche, est cette fois inclassable. Il relève plus de l’autobiographie que de la fiction, mais une autobiographie séquencée en courts chapitres, si courts qu’ils ressemblent à des fragments, des éclats, grâce auxquels l’autrice s’efforce de retracer le parcours biographique et intellectuel qui l’a amenée à prendre conscience du fait qu’elle était blanche.

En plein débat sur l’« islamo-gauchisme », alors que la ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation accuse l’Université de flirter avec l’islamisme, et qu’elle a entrepris de mener une enquête pour traquer le caractère militant de certains travaux, en particulier ceux qui portent sur les questions postcoloniales et décoloniales et sur les discriminations raciales, la réflexion menée par Catherine Blondeau dans Blanche retentit avec force. Dès la quatrième entrée de son œuvre, intitulée « Universel », l’autrice écrit : « Il n’y a pas de races humaines. Il n’y a que des êtres humains ». Mais elle ajoute aussitôt : « On pourrait croire l’affaire réglée, mais en fait non », car l’homme supposément universel est « toujours un peu trop blanc, un peu trop mâle, un peu trop vieux ». Plus loin, elle rappelle que le concept de race est nécessaire pour combattre le racisme, mais elle se garde bien d’y avoir recours.

Ces remarques tâtonnantes, tout en nuances, sont un exemple des multiples questions que s’est posées Catherine Blondeau tout au long de sa vie : qu’est-ce qu’être noir ? qu’est-ce qu’être blanc ? de quoi hérite-t-on selon notre couleur de peau ? comment se positionner face à l’Histoire ? comment se tenir face à l’autre ? comment constituer un « nous » capable de substituer la fierté à la culpabilité ? Ces questions sont issues d’une trajectoire intime, et le récit commence ainsi avec l’ascension fulgurante de l’autrice. Issue d’un milieu modeste, fille d’un père qui travaille en usine et d’une mère au foyer, elle va en prépa après son bac, puis à la fac, avant de passer l’agrégation de lettres modernes, de faire une thèse en littérature du XVIIIe siècle et de devenir maître de conférence à l’université.

Alors que sont justement publiés ces jours-ci les différents postes ouverts aux candidatures dans toutes les facs de France, et que le constat établi depuis plusieurs années déjà est confirmé – celui de la pénurie grandissante de postes, que la récente loi de programmation pluriannuel de la recherche (LPPR) ne va faire qu’aggraver –, cette progression paraît utopique. Mais là n’est pas le sujet. Ce parcours fulgurant n’est décrit qu’en quelques pages seulement, riches de beaucoup d’autres informations qui n’apparaissent pas sur les CV universitaires, comme ses nombreuses découvertes, littéraires, amicales ou musicales (on voudrait pouvoir écouter tous les morceaux qu’elle cite rien qu’en en lisant le titre, mais le rythme de l’écriture embarque, et ne reste que ça de la musique, le titre). Toutes laissent entrevoir une forte attirance pour la littérature francophone et les cultures afro-caribéennes, attirance qui l’éloigne de son milieu d’origine, sur lequel elle finit par porter un regard distancé qui évoque celui d’Annie Ernaux sur son passé.

Une déception amoureuse et Catherine Blondeau reprend son destin en main. Alors qu’elle postule auprès du ministère des Affaires étrangères pour être attachée culturelle, elle est envoyée à l’Institut Français d’Afrique du Sud, à Johannesburg. C’est le début d’une nouvelle vie, une renaissance, marquée par la découverte frénétique de la vie sud-africaine (aussi indéchiffrable que la vie cubaine), en même temps que la vie d’étrangère. L’enthousiasme qui anime l’écriture depuis les premières pages du texte est brutalement anéanti lorsqu’elle réalise d’un coup qu’elle est blanche. Quoi qu’elle fasse, quelles que soient les personnes qu’elle côtoie, quelles que soient ses habitudes ou ses choix de vie, elle est blanche. Même au cœur de la grande diversité, alors que le prisme épidermique sud-africain, comme le cubain, s’étend du noir au blanc, elle reste irrémédiablement une blanche. C’est-à-dire une privilégiée, mais aussi l’héritière d’une histoire coloniale douloureuse. Après l’excitation de l’ascension, s’amorce le deuxième temps du récit, marqué par la culpabilité. Un long débat avec soi-même et le monde commence, toujours par éclats, nourri de références encore plus nombreuses – musicales, littéraires, philosophiques, muséales – et de dialogues avec ses proches qui remettent en perspective ses dilemmes.

Cette écriture de soi n’est en réalité que dialogues. Grâce à ces courts chapitres qui s’efforcent de rendre compte de toutes les voix et toutes les pensées qui la traversent et avec lesquelles elle se débat, l’autrice réussit à restituer ce qu’elle a été, tout en se préservant de trancher. De Johannesburg à Varsovie, où elle devient attachée culturelle auprès de l’ambassade de France, elle ne cesse de se confronter à ce qui la dérange, de s’efforcer d’articuler le passé au présent, de sonder les rapports de la culture française aux cultures francophones et afro-caribéennes au prisme de l’histoire coloniale. La chercheuse est encore perceptible dans ce questionnement permanent, qu’elle mène d’anecdotes en lectures, de situations symptomatiques en échanges lapidaires. A l’entre-deux culturel et temporel qu’elle s’efforce de résoudre, s’ajoute l’entre-deux social qui continue de se creuser tandis que le monde diplomatique la propulse dans les hautes sphères et l’éloigne de ses origines familiales. Son identité est alors si diffractée, si éclatée, qu’en plus de ne cesser de critiquer ce qu’elle est – blanche –, elle avoue parfois désirer avoir la posture des victimes de l’histoire plutôt que celles des bourreaux, être de la minorité plutôt que de la majorité.

Troisième et dernier temps du récit : l’apaisement. L’autrice le trouve dans ses lectures toujours, dans des expositions, dans de nouveaux travaux. Vient le moment de déconstruire son attirance pour la culture noire (et à travers elle la condition noire qui n’est pas la sienne), et le combat qu’elle veut mener pour elle. Nouveau tournant, Catherine Blondeau décide de prendre la direction d’un théâtre et de faire de son débat identitaire un programme. Fin juin, le Grand T sera partenaire des Récréatrales, grand festival de théâtre qui se déroule à Ouagadougou à l’automne, comparable à Mantsina sur Scène, que Dieudonné Niangouna a impulsé à Brazzaville. Dans cette nouvelle activité, l’autrice déploie le rôle d’« entremetteuse » qu’elle a joué à Johannesburg et Varsovie, grâce auquel elle crée des rencontres et sollicite des fictions capables de réunir.

Elle trouve surtout le moyen de concilier tout ce qu’elle s’efforce d’être, de faire de la différence une richesse et non une souffrance, sans pour autant renoncer à se questionner. Elle revient progressivement à ce qu’elle avait déjà formulé à 25 ans : « non, on n’est pas forcément sommé de choisir entre d’où l’on vient et où l’on va ». La ligne de conduite qu’elle se propose désormais est la suivante : « ne pas me laisser enfermer, garder les yeux ouverts, donner de l’attention, me souvenir d’où je viens, douter, ne rien prendre pour argent comptant, ne rien lâcher sur l’humanité, “faire tout ce qui est à ma portée pour que le monde s’améliore un peu” ». La voilà qui a enfin trouvé une place, qui a accepté d’être blanche – mais une blanche consciente, qui prend le parti de la complexité et de la créolisation (notion d’Edouard Glissant).

Ces pages, outre les innombrables références qui donnent envie de découvrir des continents culturels trop mal connus, outre l’acuité et la justesse des réflexions qui retentissent à de multiples degrés, recèlent en outre le portrait d’une femme puissante, qui, prof au lycée, corrigeant des copies de bac et se confrontant à l’absurdité de l’examen, décide de prendre la plume pour écrire au ministre de l’Éducation nationale, et qui se retrouve peu après appelée à participer à une groupe de réflexion pour rénover les programmes de lettres du secondaire et leur évaluation au baccalauréat, et qui contribue ainsi à intégrer les littératures francophones aux programmes scolaires. Une femme qui, lorsqu’elle éprouve le besoin de changer de cap, n’hésite pas à suspendre une carrière de chercheuse pour partir à l’étranger, puis encore ailleurs, avant de revenir, de s’aventurer à bâtir de nouveaux cours pour se former à ce qui l’attire, puis à lâcher pour de bon un poste convoité de maître de conférence parce qu’elle a choisi de diriger un théâtre. Une femme qui ne se croit pas spécialiste des domaines qu’elle parcourt depuis des années tout en ne cessant d’aiguiser son regard où qu’il se porte. Sa liberté folle et sa mobilité – sociale, spatiale et intellectuelle – sont inspirantes aujourd’hui, et porteuses d’espoir.

F.

 

(in)confortable

J’ai compris en lisant Annie Ernaux pourquoi j’avais un temps rejeté mes parents et tout ce qu’ils représentaient. Une étape classique dans le parcours des transfuges sociaux, contraints de se désolidariser de leur milieu d’origine au moment d’entamer leur ascension vers les classes dominantes.

Tous ceux qui ont accompli la grande traversée sociale font état des contradictions parfois douloureuses qui les agitent : la fierté d’avoir échappé aux assignations de la naissance, la tentation du reniement total, l’irrémédiable sentiment d’étrangeté, le regret de l’unité perdue et, jamais très loin, la culpabilité qui rôde.

Il y a pourtant un certain confort à chausser les bottes de sept lieues du transclasse : vous pouvez vous raconter que vous avez gravi héroïquement chaque marche de l’échelle à la seule force de votre courage et de vos neurones. Vous pouvez même vous faire croire que vous n’avez pas trahi vos origines, puisque vous n’avez fait que remplir le contrat secrètement placé sur votre tête par vos ancêtres : « Tu feras mieux que nous, ma fille ».

Encore aujourd’hui, j’exhibe assez facilement mon père ouvrier et mon grand-père illettré – oubliant au passage une grand-mère maternelle qui avait déjà fait une partie de la route en se hissant à la tête d’une petite entreprise de bonnets de fil dans son bourg de la Sarthe. Si l’on en croit Bourdieu, elle aurait pourtant dû finir comme elle avait commencé, bonne chez les bourgeois de village, à l’image de toutes les femmes de sa génération dans ma famille.

Les transfuges sociaux ont en commun avec les explorateurs de défricher des chemins que leurs semblables n’avaient pas foulés. Ils ont brisé le cercle vicieux de la malédiction de classe. D’autres diraient qu’ils sont nés coiffés.

L’hybridité sociale a ses avantages. Vous lisez des indices que les autres ne voient pas. Vous avez la prudence de la proie et l’aisance du chasseur. C’est comme parler plusieurs langues : vous pouvez passer d’un mariage ouvrier à un colloque littéraire, d’une conversation d’artiste à une réunions d’entrepreneurs, de l’entourage d’un ambassadeur à la boutique d’un épicier de quartier.

Vous êtes partout chez vous.

Vous n’êtes chez vous nulle part.

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