« Au pied du mur sans porte » de Lazare aux Abbesses : le chaos de la vie en jeu

Près de trois ans après avoir été révélé au grand public par ce spectacle au Festival d’Avignon, Lazare reprend Au pied du mur sans porte au Théâtre des Abbesses ce printemps-ci. L’œuvre a été conçue au sein d’un triptyque, mais elle est assez autonome pour être représentée pour elle-même. Avec elle, on touche à la complexité de l’art de Lazare, qui ne fait que refléter les vies dont il le nourrit.

Au pied du mur sans porte - écoleDerrière le titre poétique qu’il emprunte à Pessoa, Lazare raconte l’histoire d’un imbécile, Libellule, qui perd toutes ses affaires, passe d’école en école et devient quelques années plus tard dealer de drogue quand il est chassé de chez lui. Il est entraîné dans son parcours par son double, un frère jumeau mort avant même sa naissance à lui, qui lui communique son désir de sortir, de trouver la porte du mur au pied duquel il se trouve. Ces bribes d’histoires, qui lui font côtoyer le monde comme de l’envers, d’un envers, sont déployées à l’aveugle, à tâtons, hors de toute temporalité, comme de biais. La narration, présente en arrière-plan, met du temps à se mettre en place, à articuler les présences et les mouvements sur scène, initiés dès l’installation du public dans la salle.

Car ce qui importe, c’est moins le parcours de Libellule, que son regard sur le réel, la perspective fantasmatique à partir de laquelle il le donne à voir. Sa perception déformante transforme ses instituteurs en savants fous et fait advenir des magiciens tout aussi terrifiants pour soigner sa sœur qui a trop de cheveux. La vie prend l’allure d’un conte, d’un cauchemar semblable à celui d’Alice au pays des merveilles, la cause du sommeil, de la perte de conscience, en moins.

Au pied du mur sans porte - Lazare - couleursCe prisme, en s’imposant, perturbe le cours de la narration, autant que celui de la représentation. La scène rend compte d’un point de vue interne, celui de Libellule, et offre l’image de ses angoisses et de ses illuminations, le spectacle des voix qui l’habitent et de ses visions. Cette narration déconstruite qui fait toute la substance de cette œuvre s’adapte à la complexité du monde, autant qu’elle est causée par le chaos de la vie. Les ruptures permanentes dont elle est composée ont un effet chaque fois moins puissant, mais elles deviennent un mode d’appréhension au présent plus aigu que toute tentative de rétablissement d’une linéarité après coup.

Auteur et metteur en scène de cette œuvre, Lazare transforme sa langue poétique en un spectacle. Son langage est loin de n’être que verbal, il passe par la musique – très présente, produite en live par des musiciens présents sur scène –, par les corps, les voix ou les lumières. Il pourrait bien être lui aussi, comme François Tanguy qui est l’un de ses maîtres, un de ces écrivains de plateau comme les qualifie Bruno Tackels. La parole n’est pas première sur scène, au contraire, portée autant que mise en concurrence, dérangée ou bouleversée par une activité intense des comédiens, qui tombent, crient, chantent, s’agitent, sautent, apparaissent, se portent… qui sont en somme asticotés dans tous les sens par cet esprit malade, qui exaspère le moindre mouvement, la moindre parole.

Au pied du mur sans porte - frèresLe texte en lui-même devient outil, instrument, manipulé, lui aussi trituré. La langue est trébuchante, déroutée par des mélodies populaires qui coupent court à tout discours, ou par des intonations qui la déforment. Mais comme il n’est rien de stable sur cette scène, que tout peut être remis en jeu à chaque instant, elle surgit parfois dans toute sa singularité, le temps d’une phrase, d’un court dialogue, qui laisse entrevoir la façon dont elle sous-tend toutes les dimensions du spectacle – et cette place indéfinie du discours n’est pas sans évoquer l’art de Dieudonné Niangouna, dont le souvenir surgit à plusieurs reprises.

Entre la tragédie et la joie, l’effrayant et le drôle, l’œuvre apparaît comme un tourbillon dans lequel tout n’est pas donné de front et qui invite chacun à voir ou à entendre ce qu’il veut ou peut. Des images, des gestes, des mots touchent, et pour le reste, cela ne fait qu’advenir, passer. C’est trop intense pour être ni tout blanc tout ni noir, ni totalement envoûtant ni totalement repoussant, car Lazare emporte et fait subir, comme dans la réalité, laissant trop peu de recul pour faire place au jugement, à l’analyse, donnant à voir de trop près cette vie décousue déroulée en moins de deux heures.

F.

Pour en savoir plus sur « Au pied du mur sans porte », rendez-vous sur le site du Théâtre de la Ville.