« Le Côté de Guermantes » d’après Proust, mis en scène par Christophe Honoré, au Théâtre Marigny – promenade par temps orageux

Christophe Honoré est un amant de la littérature. Au cinéma comme au théâtre, il la côtoie de près. En témoignent ses Métamorphoses d’après Ovide à l’écran, ou Nouveau Roman et Les Idoles sur scène, qui faisaient revivre des auteurs à travers leurs œuvres. Pour sa dernière création au théâtre, il se mesure à un nouveau défi avec la troupe de la Comédie-Française : un spectacle inspiré du Côté de Guermantes de Proust. Il s’agit du troisième tome d’A la Recherche du temps perdu, l’un des romans les plus longs du jamais écrit. Honoré ne garde certes qu’un morceau de cette immense fresque qui résiste au théâtre rien que par sa longueur, mais il en choisit le volume le plus gros et peut-être le moins adaptable : celui qui raconte l’entrée du narrateur dans le monde, et sa découverte de l’aristocratie. Deux impressions se dégagent du spectacle, en grande partie inspirées du roman : anachronisme et déception.

Le 16 octobre 2020 restera comme l’une des dernières soirées que l’on aura pu passer au théâtre avant un petit moment, suite à l’annonce d’un couvre-feu dans plusieurs villes de France, mercredi. Cette soirée, le public de la Comédie-Française, réuni au Théâtre Marigny le temps de quelques travaux à Richelieu, est invité à la passer dans le hall d’un hôtel particulier parisien. Le plateau ne représente pas la cour pavée des Guermantes, celle dans laquelle le narrateur butte dans le dernier tome, et commence ainsi à retrouver le temps perdu. Le sol, ici, est lisse, fait d’un carrelage en damier noir et blanc. Autour, des voûtes en pierre cohabitent avec une boîte aux lettres en métal et une porte vitrée qui renvoie aux années 1970. Cette scénographie imposante, en plus de juxtaposer les époques, mêle l’intérieur et l’extérieur. La porte cochère qui se trouve au fond s’ouvre régulièrement et laisse s’engouffrer le froid du jardin des Champs-Elysées – celui-là même où le narrateur enfant jouait et retrouvait Gilberte. Ce lieu intermédiaire évoque les passages qu’affectionnait Walter Benjamin et qu’on trouve encore près du Palais-Royal. L’arrivée d’un premier acteur ne stabilise pas les repères spatio-temporels troublés mis en place. Stéphane Varupenne entre et interprète My Lady d’Arbanville de Cat Stevens à la guitare électrique. Malgré les apparences, ce jeune homme blond et carré incarne le narrateur de la Recherche, Marcel. Il raconte les promenades à Combray, du côté de Guermantes ou de Méséglise, le déménagement de sa famille à Paris, et surtout son désir brûlant de rencontrer la duchesse Oriane de Guermantes, personnage de ses rêves d’enfance. Dans son entreprise de remémoration, il est parfois interrompu par Françoise, la domestique de la famille, qui parfois le corrige, ou précise ses souvenirs.

L’acteur s’adresse au public avec les phrases de Proust, qu’il suit avec la confiance d’un chemin plusieurs fois parcouru, sans perdre le fil de leur syntaxe sophistiquée. Il passe de l’adresse directe, sans médiation, au micro, qui lui permet davantage d’assise dans la voix, mais limite ses moyens corporels. Quand il délaisse le micro, il s’approprie l’espace et raconte comment il se poste tous les jours sur le chemin de la duchesse pour la croiser. Puis Marcel entraîne à Doncières, accompagné d’un mur qui descend des cintres. Il retrouve dans une caserne militaire son unique ami, Robert de Saint-Loup, à qui il demande de l’introduire auprès de la duchesse, qui est sa tante. La mise en voix de l’écriture laisse alors pour de bon place à l’incarnation des personnages, qui discutent autour du feu, de stratégie militaire ou de l’affaire Dreyfus.

Au détour d’une phrase, Marcel repart à Paris, et se retrouve enfin dans les cercles mondains auxquels il aspire. La narration s’efface plus encore et laisse place aux discussions de salon. Avec elles, s’efface Marcel, qui se contente désormais d’observer et d’écouter. Le cinéma s’invite plus fermement encore sur le plateau avec la présence de plus en plus marquée d’un perchiste, qui vient créer un effet de zoom sur différentes conversations, en se déplaçant d’un groupe à l’autre, pour faire entendre les membres de cette aristocratie qui discutent de généalogie, de littérature, de politique, ou d’eux-mêmes.

Ce qui importe, ce n’est pas la finesse de leur goût, ou la justesse de leurs analyses politiques, mais le caractère cinglant de leurs mots d’esprit, tandis qu’ils enchaînent les coupes de champagne et les cigarettes, ou qu’ils chantonnent du Sylvie Vartan. Et ce qui dès lors s’impose, c’est la vanité de ce monde. Elle est notamment cristallisée par leurs échanges au sujet de l’affaire Dreyfus, traitée par-dessous la jambe, entre antisémitisme, mépris de classe ou indifférence coupable. La déception qui frappe le narrateur éclate bien avant qu’il ne la formule, en quelques phrases seulement, à la fin du spectacle : ces aristocrates qu’il rêvait de connaître appartiennent à une époque déjà révolue, et il faudra la violence de la Première Guerre mondiale pour les ramener au réel. Le spectacle permet ainsi de rejoindre le cœur de l’œuvre adaptée, des sentiments qu’exprime le narrateur. Mais il y réussit peut-être malgré lui…

Christophe Honoré prend son temps pour exposer la vanité de ce monde. Du roman à la scène, il n’introduit aucune nécessité dramatique, mais accepte l’œuvre dans son long cours, comme fragment d’un ensemble plus vaste, dissocié du mouvement de ressaisie finale que constituent les dernières pages du Temps retrouvé. Les séquences s’enchaînent librement, gratuitement même, ce qui ôte encore de la substance aux conversations de salon que Proust reproduit avec soin, en mêlant la tendresse à la dérision. Le point de vue du narrateur minoré, la dérision est déléguée au spectateur. Mais la brillance des comédiens et l’humour séduisant de leur jeu font passer au second plan la nécessité de porter un regard critique sur ces personnages. Laurent Lafite, décidément porté sur la comédie ces derniers temps, au théâtre comme au cinéma, et Serge Bagdassarian en Charlus, par leurs performances outrées, vont jusqu’à suggérer une filiation de Molière à Proust. Mais de l’œuvre de ce dernier, ne reste finalement plus que ces portraits au vitriol. L’épique se dissout dans le théâtre et le cinéma, les phrases de Proust se dissolvent dans des dialogues effilés. Proust sans les phrases… l’équation est problématique, pour cet auteur plus encore que pour d’autres.

Il aurait fallu, pour transcender ces pertes, faire plus explicitement œuvre – à l’exemple de Proust, qui, dans ce tome, comble la vacuité par l’esthétique et la recherche ontologique. Honoré dit d’emblée renoncer à une adaptation, « entreprise pourrie d’avance », et dit plutôt aspirer à une séance de nécromancie, une séance de divination qui vise à la résurrection des morts. Le terme convenait particulièrement bien à son précédent spectacle, Les Idoles, dans lequel il redonnait vie à des artistes à travers leurs œuvres, divers documents et des souvenirs personnels. La différence majeure qui sépare ses deux spectacles, réside dans le fait qu’il ne s’agit pas cette fois de personnes qui ont réellement existé, mais de personnages de roman. L’épaisseur est différente, d’autant plus que les personnages de Proust sont fuyants. Honoré s’en montre d’ailleurs conscient, et il décrit le mouvement matriciel que Karen Haddad-Wotling a décrit par l’expression « l’illusion qui nous frappe », grâce à laquelle elle lie l’œuvre de Proust à celle de Dostoïevski, ce mouvement qui mène de la fascination à la déception.

Plus encore, des nombreuses victimes du SIDA des années 70 à l’aristocratie fictive du début du XXe, la nécessité de redonner chair aux personnages de Proust ne paraît pas si urgente. Anachronie, à nouveau. Le spectacle de ces aristocrates et de leurs réflexions paraît à mille lieux de notre réalité, plus pesante que jamais. Honoré le dit lui-même dans une lettre adressée aux acteurs de la Comédie-Française : la promenade du côté de Guermantes, la famille du narrateur ne se l’autorisait que les jours de grand beau temps. Or c’est plutôt l’orage qui caractérise notre présent. Une promenade, aussi belle soit-elle, par temps d’orage, perd énormément de son charme… Dans les meilleures dispositions, on devine peut-être des beautés, mais la nécessité de trouver refuge finit le plus souvent par l’emporter.

L’émotion surgit néanmoins, in extremis. Non pas au moment de la mort de la grand-mère, épisode déterminant de la Recherche traité ici de manière burlesque par l’entremise d’un écran, mais quand les acteurs se retrouvent au bord du plateau pour saluer le public. La Comtesse de Marsantes, Anne Kessler, interrompt les applaudissements et chausse ses lunettes pour lire un texte, dans lequel elle affirme la nécessité de continuer à aller au théâtre par les temps qui courent. Dominique Blanc a les larmes aux yeux, quand la première rappelle qu’on ne sait pas quand est-ce qu’on pourra se retrouver en soirée, comme ce jour-là. Laurent Lafite esquisse un poing levé au moment de repartir une dernière fois dans les coulisses, invitant à ne rien lâcher. Cette vibration qui se communique de la scène à la salle surmonte enfin l’immense distance qui nous séparait du monde de fiction représenté, qui appartient à un temps que Proust lui-même jugeait déjà comme anachronique.

F.

 

Pour en savoir plus sur « Le Côté de Guermantes », rendez-vous sur le site de la Comédie-Française.

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