« Onéguine » d’après Pouchkine, mis en scène par Jean Bellorini, au TGP – des mondes à partir de quelques mots

Le Théâtre Gérard Philipe ouvre sa saison avec Un Conte de Noël de Julie Deliquet, nouvelle directrice des lieux, mais aussi avec la reprise d’Onéguine, spectacle créé il y a un an et demi au même endroit par Jean Bellorini, son prédécesseur. Onéguine s’inscrit dans la continuité des précédents spectacles de Bellorini, et tout particulièrement de ses Karamazov d’après Dostoïevski (spectacle créé à Avignon en 2016). D’abord parce que Pouchkine, poète du XIXe siècle, est une référence déterminante dans la littérature et la culture russe, et que Dostoïevski lui a rendu hommage dans un discours célèbre peu avant sa mort. Ensuite parce que l’œuvre la plus connue de Pouchkine, Eugène Onéguine a récemment été retraduite par André Markowicz, traducteur de référence de Dostoïevski aujourd’hui, qui a réussi la gageure de traduire ce roman écrit en vers en octosyllabes rimés. Pour amener sur scène ce texte qui transcende les genres, qui se situe au carrefour du roman, de la poésie, et peut-être même du théâtre, Bellorini a conçu un dispositif qui place en son cœur l’écoute – celle d’une histoire, et celle d’une langue poétique.

Un dispositif bi-frontal accueille les spectateurs dans la salle : les gradins sont répartis de part d’un plateau composite, occupé par des tables recouvertes de chandeliers, d’un piano et d’une régie. Sur les banquettes destinées au public, de gros casques audio attendent chaque spectateur. Après quelques recommandations sanitaires, le spectacle commence avec un préambule didactique. Un acteur, Matthieu Tune, présente l’œuvre de Pouchkine, roman qui a la particularité d’être écrit en vers rimés, composé de plus de 400 strophes de 14 vers, réparties en 8 chapitres. Pour illustrer son propos, l’acteur débite d’emblée une première strophe. Puis il annonce que près des trois quarts de toutes ces strophes, de tous ces vers, de toutes ces syllabes qui composent l’œuvre, vont se retrouver dans le spectacle. C’est alors qu’il introduit l’accessoire alloué à chaque spectateur, le casque, qu’il amène chacun à tester, pour entendre sa voix, mais aussi de premiers sons déclenchés par le piano ou la régie.

Après cette entrée en matière, ce narrateur du spectacle devient narrateur du roman et embarque dans l’histoire d’Eugène Onéguine. Elle est celle d’un jeune aristocrate russe qui s’ennuie, malgré l’intense vie mondaine qu’il mène, de bal en aventure amoureuse. Sa vie change lorsqu’il hérite de la maison d’un vieil oncle à la campagne. Il croit alors trouver un remède à son spleen dans la contemplation des beautés de la nature. Mais l’ennui le rattrape. Il se lie d’amitié avec un poète, Lenski, qui lui présente la famille Larine, et notamment sa fiancée Olga, mais rien n’y fait, il s’ennuie encore. Il découvre les sentiments que la sœur d’Olga, Tatiana, éprouve pour lui, et par ennui autant que par orgueil, il conseille à Tatiana de renoncer à lui. Par ennui encore, il joue à séduire Olga lors d’une soirée ; par orgueil, il accepte le duel que lui lance Lenski, et le tue. Sa vie suit son cours dans la solitude jusqu’à ce qu’il revoie Tatiana des années plus tard, et comprenne en la voyant mariée qu’il est passé à côté de l’amour.

Le récit de Pouchkine est d’abord mené par le narrateur initial, qui, après avoir introduit les personnages principaux, prend en charge les premiers chapitres du roman. Puis lui succèdent deux autres acteurs, qui incarnent un moment Onéguine et Lenski, avant qu’un troisième, non clairement identifié, ne prenne le relais. A deux reprises seulement, Mélodie-Amy Wallet, assise au piano, prêtera sa voix à Tatiana. Mais tout au long du spectacle, son corps et son regard serviront de support à l’adresse des hommes. Avec cette distribution flottante, qui empêche que les rôles soient clairement distribués, et ainsi l’attention figée, les dialogues et interactions sont limités. Plus encore, les actions sur scène seront réduites au minimum – allumer une bougie, se servir un verre, s’allonger de tout son long sur une table.

L’intention de Bellorini paraît claire : il ne s’agit pas ici de représenter le roman, d’en offrir une illustration scénique. Le soin qu’il apporte à sa mise en scène est totalement reporté sur l’écoute. De même que la scénographie est limitée à quelques objets, que mis à part quelques rares jeux de lumière à valeur métaphorique rien ne se passe ou presque sur scène, les acteurs ne doivent pas monopoliser l’attention par leur corps. Le micro micro qui amplifie leurs voix, de la taille d’un grain de raisin tenu entre l’index et le pouce, les invite à un jeu minimaliste, entièrement contenu dans la voix. La relation d’intimité que met en place la technologie permet aux acteurs d’énoncer le texte à mi-voix, avec la douceur de la dernière histoire de la journée racontée à l’enfant, pour le préparer au sommeil et aux rêves. Les nuances d’expression se trouvent démultipliées par la proximité mise en place. L’expression est enfin accompagnée de sons – des bouchons de champagne qui sautent, du vent, des pas dans la neige, des bruits de verres qui trinquent, des feux d’artifice… – et des musiques, inspirées de l’opéra qu’a composé Tchaïkovski à partir du roman de Pouchkine.

Cette réduction drastique des moyens de la scène vise à mettre en valeur le texte. La première strophe lue au tout début de la soirée pour illustrer la forme versifiée du roman heurtait la compréhension, l’humiliait presque. Mais rapidement, l’oreille s’habitue à l’octosyllabe, entend le sens des phrases au-delà des répétitions sonores qui accaparent au début, et le spectateur s’immerge progressivement dans le texte. Le spectacle articule finalement de manière singulière – aussi singulière que la forme de ce roman en vers – le plaisir de s’entendre raconter une histoire et le plaisir d’écouter de la poésie. Le projet de Bellorini n’est pas plus ambitieux que cela. Mais il est cependant exigeant pour le spectateur, parfois entraîné dans une litanie de strophes, sans qu’il lui soit possible de prendre appui sur des actions ou des interactions, et ceci alors même que les acteurs sont nombreux au plateau.

Pour ressaisir son attention, ne pas le laisser s’enliser dans la musique des vers de Pouchkine, des respirations sont ménagées. Les acteurs invitent parfois à enlever le casque pour quelques minutes et à se masser les oreilles, ou proposent quelques transitions en prose. Ces passages particulièrement brillants révèlent la qualité de la traduction de Markowicz, qui en même temps qu’elle signale à chaque instant sa forme versifiée par la scansion des vers et les rimes, se distingue aussi par sa modernité, dans le style et les termes. Markowicz réussit, suivant l’idéal de Pouchkine, à désacraliser la poésie, à la rapprocher du quotidien, sans pour autant la faire disparaître. Cet alliage de sophistication et de simplicité permet une forme de porosité du texte de Pouchkine aux commentaires des acteurs. Leurs interventions paraissent d’autant plus justes qu’elles calquent le ton désinvolte du narrateur du roman, qui commente régulièrement son récit et la façon dont il le mène et multiplie par ses intrusions les contre-points, entre la légèreté de son ton et les sentiments graves de ses personnages.

Tout au long de la soirée, la gymnastique des vers assouplit l’écoute, et le spectateur passe agilement des vers à la prose et inversement, avec l’impression que le texte circule et palpite entre les doigts des acteurs. Le refus de représentation sollicite quant à lui l’imagination, qui prend une place de plus en plus grande du début à la fin du spectacle. Le pouvoir suggestif de la parole finit par pleinement agir, et la Russie du XIXe siècle, telle que l’imaginaire collectif se la représente, surgit : ses tempêtes de neige, son froid, ses voyages en traîneau, ses soirées arrosées de champagne, ses mazurkas, ses intrigues amoureuses et ses duels tragiques… En requérant une telle participation du spectateur, Bellorini fait avec Pouchkine et sa Tatiana l’éloge de la lecture, en rappelant que c’est au départ elle qui est capable de faire surgir des mondes à partir de quelques mots.

F.

 

Pour en savoir plus sur « Onéguine », rendez-vous sur le site du TGP.