« La Trilogie de la vengeance » de Simon Stone – histoires de femmes en trois saisons

Après Les Trois Sœursen 2017, Simon Stone présente à l’Odéon où il est artiste associé son nouveau spectacle, La Trilogie de la vengeance. Auparavant, il avait été invité avec Ibsen huis au Festival d’Avignon. Dans cette œuvre déjà, librement inspirée d’Ibsen, Stone mêlait plusieurs pièces de l’auteur norvégien pour composer une grande fresque familiale sur plusieurs générations, et menait son public de révélation en révélation dans l’unique cadre d’une grande maison aux grandes baies vitrées. Le metteur en scène australien réitère l’expérience d’écriture pour sa Trilogie, annonçant cette fois un spectacle qui se nourrit de pièces de John Ford, Thomas Middleton, Shakespeare et Lope de Vega. Pour mettre en scène ce texte qu’il a composé en trois parties, il distingue trois espaces aux Ateliers Berthier. Mais l’originalité de l’œuvre qu’il a conçue réside surtout dans le fait qu’elle peut être découverte de trois manières différentes, suivant trois parcours désignés par les lettres A, B et C. Stone entraîne ainsi son public dans un labyrinthe sophistiqué qui suscite chez lui un plaisir d’enquêteur.

Le spectacle que le public voit varie selon l’ordre des parties par lequel il le découvre. Entre chaque séquence, le spectateur tente ainsi de reconstituer le scénario différent de ceux qu’il voit entrer dans une autre salle que la sienne. Comme dans les jeux de société du type Cluedo, où les indices de l’énigme sont répartis entre les joueurs, on se demande ce que l’autre sait, tout en se refusant à poser des questions aux entractes pour ne pas découvrir trop rapidement l’architecture d’ensemble. En réalité, elle est si élaborée que l’on aurait pu tricher et glaner des indices. Car la conception circulaire de l’œuvre, qui doit ménager autant de sorties que d’entrées, empêche qu’il n’y ait qu’un dénouement. Les différentes parties du spectacle contiennent chacune des révélations qui éclairent différemment telle ou telle zone d’ombre de l’histoire complexe de cette famille. Comme dans les enquêtes policières, il n’y a pas un nœud qui explique tout, mais de multiples, qui même approchés ne donnent pas l’impression de livrer la solution lumineuse de l’intrigue. L’énigme ici n’est pas singulière, mais plurielle, faite de l’entrecroisement de personnalités et de destins différents.

La sophistication de la structure atteint le vertige quand les comédiens viennent saluer à la fin du spectacle et qu’ils passent par petits groupes d’une salle à l’autre. Là, les étudiants du public crient au génie et disent qu’il faudra revenir trois fois voir ce spectacle pour vraiment percer le mystère – non de son intrigue mais de sa dramaturgie. Pendant les trois parties du spectacle, au cours desquelles tous les acteurs apparaissent au moins un instant grâce à de nombreuses entrées et sorties et un savant jeu de montage, le spectateur ne cesse de se demander comment peut s’orchestrer une telle trilogie. Il guette les moments de pause qui suggèrent une activité intense à côté, et perçoit parfois, à l’arrière-plan de la scène à laquelle il assiste, des cris ou des bruits au loin. Mais une nouvelle surprise nourrit encore ses spéculations au moment des saluts : les costumes des comédiens ne correspondent pas. L’actrice qui porte le tablier de la serveuse du restaurant chinois n’est pas la même que celle qui jouait la serveuse quand on était face au restaurant chinois. On découvre ainsi à l’issue du spectacle seulement que les acteurs ne jouent pas toujours les mêmes rôles dans les différentes parties du spectacle. Ils passent d’un personnage à l’autre selon le parcours des spectateurs, ce qui permet probablement de jouer sur des effets de premier ou second plan. Le seul qui véritablement traverse les trois parties de la Trilogie à parts égales est l’unique homme de cette distribution féminine, Eric Caravaca. Mais là encore, il a fallu un subterfuge pour lui conférer le don d’ubiquité : le dédoubler avec un autre corps, masqué d’un sac plastique.

Telles sont les réflexions qui animent les spectateurs une bonne partie des 3h45 de spectacle, ou plutôt les 3 fois 1 heure, entrecoupées de longs entractes qui permettent aux comédiens de souffler un peu et aux régisseurs de reconstituer les scénographies pour un nouveau round. Entre deux parties, on ne fait qu’entrevoir les immenses coulisses que requiert ce dispositif : en plus des trois régies situées dans chacune des salles, on aperçoit une table avec plusieurs têtes de mannequin coiffées de différentes perruques, des portants lourds d’habits, ou encore trois écrans de contrôle accolés qui permettent de voir simultanément les trois scènes. On imagine alors les courses des acteurs pour passer d’une salle à l’autre, ou les métamorphoses subites entre deux personnages, deux intrigues, deux scénographies ou deux registres. Si l’exercice est d’une exigence extrême, on n’en voit les limites que quand les apparitions sont brèves, ou ponctuelles. Mais leur caractère alors un peu superficiel souligne la virtuosité du dispositif à défaut de servir la dramaturgie du spectacle

La prouesse est donc ici triple : technique, d’acteurs et de dramaturge. On reconnaît là le goût de Simon Stone pour les grandes machineries, qu’il met au service d’un art du récit raffiné. Cette fois, il conçoit donc trois entrées possibles pour pénétrer les secrets d’une même famille : au centre, se trouve Jean-Baptise, sa femme Irène et sa sœur Séverine ; autour, ses parents, ses autres sœurs, ses filles et ses collègues de travail. Cet univers surtout féminin est incarné par sept actrice, que l’on verra plus ou moins selon le parcours qui nous a été attribué au départ. Le parcours C laissera ainsi peu d’espace à Servane Ducorps, Nathalie Richard et Valeria Bruni Tedeschi, mais une place croissante à Pauline Lorillard et Adèle Exarchopoulos, autour d’Eye Haïdara et Alison Valence, les plus présentes.

Ce parcours-là permet de commencer par la vengeance, quand les femmes d’une entreprise s’unissent pour compenser la justice défaillante des hommes et punir leur patron qui abuse de toutes ses employées. Le récit de ses viols plus ou moins orchestrés fait rejoindre l’horreur antique que Stone a explorée avec Thyestes et reconduite avec Ibsen. Mais alors que dans sa Medea, il offrait une nouvelle perspective sur le destin de cette femme infanticide, fratricide et régicide, la présentant comme une victime avant d’être une meurtrière, un paradoxe pèse ici. Stone annonce un spectacle de femmes pour faire d’elles des sujets plutôt que des objets, afin qu’elles puissent être dotées de pouvoir sans être envisagée comme des furies. Néanmoins, il propose en même temps une archéologie de l’horreur, et amène à découvrir les raisons qui ont amené cet unique homme à violer des femmes. Les révélations successives des différentes parties viennent élucider son comportement – comme si n’importe quelle raison pouvait l’excuser, et comme si son histoire personnelle était à prendre en compte dans la tragédie des femmes qu’il a soumises. La dynamique même du récit de Stone va ainsi à contre-courant de son projet et replace l’homme en son centre, seul, bâillonné sur son fauteuil de bureau.

Néanmoins, le parcours C, anté-chronologique, ne lui laisse heureusement pas le mot de la fin. Dans la deuxième partie, le public est ramené au jour de son mariage, dans un restaurant chinois. La troisième partie se déroule quant à elle dans une chambre d’hôtel, où cette fois plusieurs époques se superposent. De l’une à l’autre, les jalons posés sont suivis, des liens se tissent et relient les morceaux entre eux. Dans cette trajectoire indirecte, fragmentée, le spectateur est placé dans une posture de détective, chargé de compléter le paysage d’ensemble à partir des différentes pièces qu’on lui livre.

Mais un autre modèle structure plus profondément son approche du spectacle. Un personnage évoque à un moment la plateforme de diffusion de films et de séries Netflix. La référence est en effet pertinente pour penser cette dramaturgie qui imite cette nouvelle façon de raconter le monde qu’est la série, qui refuse la fin en proposant des histoires jamais parfaitement dénouées, qui peut aussi se passer d’un début, qui est constamment relancée sur plusieurs saisons et qui fixe différemment l’attention sur plusieurs personnages pour puiser de nouvelles ressources narratives.

De la même façon que la série apprend à se passer d’un dénouement, c’est peut-être moins ici la dramaturgie d’ensemble qu’il faut considérer que la seule échelle de la scène – ou de l’épisode. Les femmes ont beau se venger, elles restent in fine des victimes dans ce spectacle. Car de la même façon que les séries accumulent de manière peu réaliste les événements extraordinaires, au fil des trois parties, l’inceste et le crime s’ajoutent au viol. Néanmoins, leurs réactions, leur façon de négocier avec le réel à défaut de s’affirmer et de prendre leur destin en main – seule Séverine le fait – importent peut-être plus qu’une vision globale des événements. Stone invite à une vue aussi rapprochée grâce à des décors réalistes et une langue au plus proche du réel. Le jeu, lui aussi, est sans affectation. Il est naturaliste, mais ne cherche pas non plus excessivement à émouvoir, à ébranler, à choquer, par des accès d’émotion spectaculaires. C’est à la dramaturgie que revient cette tâche de remuer, de l’intérieur. Le théâtre tend ainsi vers le cinéma – ou sa version encore plus contenue, la série. Y contribuent la vue rapprochée des trois scénographies, bi-frontale, frontale et angulaire, qui placent au plus près des acteurs, et l’emploi de micros HF qui donnent un relief particulier à leur présence sur scène, tout en la déréalisant, car ils empêchent de les situer dans l’espace. Les actrices et l’acteur sont ainsi vus en gros plan, derrière des vitres, qui permettent d’apprécier en gros plan les performances que leur permettent d’accomplir les partitions composées par Stone.

Le métier d’actrice est peut-être un des seuls qui par nécessité ne souffre pas d’inégalité, ou d’une discrimination par le genre. Si l’on voit moins de femmes que d’hommes sur scène, c’est aux dramaturges qu’en incombe la faute. Stone corrige ce défaut en leur accordant une large supériorité numérique, néanmoins, cela ne suffit pas. L’homme reste au cœur du spectacle et continue de soumettre les femmes avec ses désirs et sa supériorité tacite. Stone a beau s’inspirer de Shakespeare, il n’offre pas le spectacle d’une émancipation féminine, ou d’une prise de pouvoir, comme pouvait en donnait à voir la Rosalinde de Comme il vous plaira, qui grâce au travestissement et au jeu, prenait le contrôle de sa vie. Ici, le patriarcat reste bien en place ; reste simplement à savoir comment se débattre avec lui.

F.

 

Pour en savoir plus sur « La Trilogie de la vengeance », rendez-vous sur le site de l’Odéon.