Hemingway à La Havane : entre mise en scène de l’émotion et évocation d’une présence

Article à paraître dans les actes du colloque international « Émotions littéraires, émotions patrimoniales : maisons d’écrivain, musées, expositions et lieux de mémoire littéraires »
qui s’est déroulé les 1er et 2 décembre 2016 au Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis.

Dans la banlieue Ouest de La Havane, à une vingtaine de kilomètres du centre, se trouve la Marina Hemingway, le port de plaisance de la ville. Il est ainsi nommé car Hemingway y a créé en 1951 un tournoi de pêche international, toujours en place aujourd’hui. Outre ce nom, le souvenir de l’auteur américain est entretenu à cet endroit par un hôtel, El Viejo y el mar, dont la fontaine illustre une scène de son roman le plus célèbre : le combat du vieux Santiago avec l’espadon qu’il a attrapé. Aujourd’hui l’hôtel est un peu à l’abandon, la fontaine est vide, mais le lieu témoigne de la présence diffuse d’Hemingway à La Havane[1].

Les traces de ses nombreux séjours à Cuba sont en effet multiples. Dans le centre de La Havane, deux bars à cocktails et une chambre d’hôtel transformée en musée lui sont associés. Dans la banlieue sud, se trouve encore sa propriété, elle aussi transformée en musée, et à 10 km à l’Est de la capitale, le village de Cojímar. Pour tenter de comprendre comment l’émotion littéraire surgit, de quelle nature elle est, ou encore les nuances qui peuvent la caractériser, on peut se demander comment chacun de ces lieux invoque chaque fois différemment la figure d’Hemingway – toujours centrale, mais changeante, selon les aspects de sa vie mis en valeur –, ainsi que ses œuvres, leur lecture, le souvenir que l’on peut en avoir et l’émotion qui y est attachée.

D’emblée, il faut signaler que ces endroits sont autant des lieux de vie que des espaces de création, et par cette tension parfois aigüe qui se met en place entre l’homme et l’auteur, se dégage déjà une problématique posée par l’émotion littéraire : de l’œuvre à celui qui l’a écrite, le lecteur peut être obligé de déplacer sa perspective. Dans le cas de la présence d’Hemingway à La Havane, un autre paramètre est à prendre en compte dans la réflexion, celui de l’appropriation de cette présence par le tourisme. L’émotion littéraire étant devenue un lieu commun, on cherche à la rendre rentable. Mais est-elle encore possible dans un contexte très touristique ? quelle authenticité peut-elle avoir quand elle est autant maîtrisée, mise en scène ?

Parce que chacun des lieux qui évoque la présence d’Hemingway à La Havane met en place un rapport différent avec le visiteur, en engageant différemment son corps – et donc avec lui ses sens, son imaginaire –, ils amènent à penser l’émotion littéraire de façon étroitement articulée avec l’espace. L’analyse de ce rapport, qui constitue une donnée de départ objective, peut constituer un angle d’approche pour penser l’émotion littéraire – profondément subjective. Un tel prisme invite alors à invoquer le modèle théâtral, une invocation qui se fait sur un mode métaphorique, avec une perte de certains éléments, et un réinvestissement d’autres. Une perte, car il s’agit de penser ces lieux qui mettent en jeu la mémoire littéraire comme des espaces de représentation, mais des représentations sans texte, sans fiction – car est au contraire revendiquée la vérité de ce qui fut – et sans corps – et cette question de l’absence, précisément, s’avère importante. En revanche, les notions de scénographie (déjà opérante dans l’art muséal), de mise en scène, de spectateur, de mimétisme, d’illusion ou de distance, se révèlent fertiles pour penser l’émotion littéraire.

 

1.    La Bodeguita del Medio et le Floridita : mimétisme

En plein cœur de la vieille Havane, deux bars se distinguent, particulièrement fréquentés par les touristes. S’ils le sont plus que d’autres – car les bars à cocktails ne manquent pas dans la ville –, c’est parce que les guides touristiques en font largement la promotion, appuyant leur réclame sur la présence d’Hemingway dans ces lieux-mêmes, quelques décennies plus tôt. L’un et l’autre bar sont reliés par sa déclaration devenue célèbre : « My mojito in La Bodeguita, my daïquiri in El Floridita ». L’aphorisme ; écrit de sa main, agrandi, imprimé et encadré, trône dans le premier, La Bodeguita del Medio, au milieu des bouteilles de rhum.

Le « petit bistrot du milieu », comme le désigne son nom, se situe près de la cathédrale. Les consommateurs de mojitos y sont si nombreux qu’ils débordent dans la rue, mais la musique qui s’échappe de l’intérieur élargit l’espace et englobe la foule. Un mojito à la main à écouter Guantanamera, le touriste vit là une expérience qui correspond parfaitement à l’image de carte postale que les guides construisent de Cuba. Si l’on arrive à se faufiler dans le bar et que l’on observe les alentours, on peut trouver, au milieu des signatures des clients à même les murs, une photographie d’Hemingway avec Fidel Castro, un dessin le représentant, ou encore un médaillon en bois dans lequel est gravé son visage.

Pour rejoindre le Floridita – « la petite Floride » –, il faut marcher vers le Parque Central, au travers du dédale de rue qui fait le charme de la vieja. Ce bar-ci est lui aussi bondé, mais tout se passe derrière ses vitres opaques, derrière lesquelles des musiciens chantent cette fois Hasta siempre, Commandante. La boisson-phare est ici le daïquiri, dont la recette est un peu moins répandue que celle du mojito[2].

Dans l’un et l’autre bar, le visiteur est entraîné dans un rapport mimétique. La coutume l’invite à boire un mojito et signer un pan de mur à la Bodeguita, et commander un daïquiri et poser avec la statue d’Hemingway accoudée au coin du bar dans le Floridita. Cette réplique en bronze du saint patron du bar attire le visiteur, qui le prend en photo, pose avec lui ou lui rend son cocktail le temps d’un cliché, avant de trinquer à sa santé, selon un rituel aux consonances bachiques qui semble pouvoir faire revivre l’homme par le lien intemporel que constitue son cocktail.

Un tel rapprochement, loin de renforcer l’émotion – déjà difficile à qualifier de littéraire–, la menace au contraire. Si l’on invoque le modèle du théâtre, on peut avancer l’hypothèse que ce qui est mis en danger dans ce dispositif, c’est l’illusion. Le toucher, qui fait partie des interdits du théâtre car il menace l’autonomie de l’espace dramatique s’assortit ici du goût et de l’odorat, au point que les cinq sens mobilisés conduisent à un engagement physique total. Dans cette mise en scène immersive, la réalité des sensations condamne toute forme d’illusion.

L’émotion peut paraître d’autant plus empêchée que tout le monde fait les mêmes gestes. Même ceux qui ne viennent pas pour rendre hommage à Hemingway et veulent simplement éprouver la bonne réputation des cocktails dans ces lieux, finissent par se bousculer un peu et fendre la foule pour poser avec la statue de Papa. Cette démultiplication de l’expérience, fatalement collective, abolit, pour reprendre la pensée de Walter Benjamin dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, son hic et nunc, son unicité. A la Bodeguitacomme au Floridita, l’aura, que Benjamin définit comme « unique apparition d’un lointain, si proche soit-il », est détruite. Le lointain est rapproché, il devient même palpable pour le consommateur de daïquiri qui se place exactement au même plan que la statue grandeur nature d’Hemingway. L’émotion ainsi mise en danger fait place au simple plaisir de goûter des cocktails sous l’égide d’un homme de lettres – plaisir que l’on peut décupler en allant jusqu’à Trinidad, une ville coloniale très appréciée des touristes, située à quatre heures de route de La Havane, où se trouvent deux répliquesdes bars emblématiques.

 

2.    L’Hôtel Ambos Mundos et la Finca Vigía : mise en scène

A mi-distance entre La Bodeguita et le Floridita, se trouve l’hôtel Ambos Mundos(« des deux mondes »). Les séjours fréquents d’Hemingway dans ce bâtiment colonial sont signalés par une plaque discrète sur le mur rose de l’hôtel.

Le trajet jusqu’à la chambre 511 est balisé : à chaque palier, un aspect de la vie d’Hemingway est mis en valeur par un cadre qui rassemble une photographie retouchée et un objet représentatif – nœud de pêche, machine à écrire, chapeau de chasse… Au 5ème, la présence de l’homme entre ces murs est signalée avec de plus en plus d’insistance. On frôle presque le fétichisme avec l’exposition de brouillons et de cahiers – peu probablement authentiques, vue leur mise en scène –, et plus encore avec le pied d’un bureau, celui-là même sur lequel l’auteur est accoudé sur la photo qui surmonte l’objet. Ce jeu de piste mène finalement jusqu’à la fameuse chambre 511[3]

A l’intérieur, trône au centre une machine à écrire sous verre, accompagnée d’une lettre tapuscrite signée de la main de l’auteur. Sur son lit, un exemplaire du Vieil Homme et la Mer, tandis qu’au mur est accrochée une photo de lui avec Fidel Castro. Face au bureau, on trouve encore une collection de cannes à pêche, entourée de plusieurs images de lui sur son bateau. Tous ces objets révèlent deux nouvelles facettes de la vie du goûteur de cocktails : l’auteur et l’homme féru de pêche au gros.

Le reste de la pièce est consacré à une exposition temporaire renouvelée tous les ans, qui met en valeur un aspect de la vie de l’auteur. En 2016, l’accent est porté sur le Prix Nobel qu’a reçu Hemingway, et sa remise de la médaille qu’il a reçue à l’île qu’il habite alors. Sont ainsi réunis des articles de presse, des télégrammes de félicitations qui lui ont été envoyés, des photographies officielles ou encore des exemplaires des différentes traductions du Vieil Homme et la mer. L’émotion suscitée par ces documents et objets peut cette fois être d’ordre littéraire. Néanmoins, elle aurait pu être d’une tout autre nature si l’exposition avait porté, comme les années passées, sur les chasses légendaires d’Hemingway en Afrique, ses pêches dans les mers des Caraïbes ou ses relations amoureuses. Tous ces pans de sa vie peuvent en effet faire l’objet d’une exposition à part entière grâce aux multiples ressources que renferme la Finca Vigía.

Celle-ci est une vaste propriété qui se trouve dans la périphérie sud de La Havane, à une quinzaine de kilomètres du centre, dans la petite ville de San Francisco de Paula[4]. Pour le visiteur, la démarche est d’emblée plus engageante : il ne vient jusque-là que pour suivre les traces d’Hemingway.

Une fois sur place, l’originalité de la visite est qu’elle ne se fait que de l’extérieur, par les portes et fenêtres ouvertes aux regards. On n’entre donc pas dans la grande maison coloniale blanche, mais on en fait le tour, et l’on découvre ainsi par ses ouvertures les trophées de chasse qui recouvrent les murs, les livres plus nombreux encore qui habitent chaque pièce et les œuvres d’art que la dernière femme de l’écrivain a consenti à laisser après son départ.

Le parcours commence avec les lieux de réception – l’entrée, la salle à manger, le salon – ; puis viennent les espaces plus intimes – la chambre, la salle de bain. L’appréhension de l’écrivain, après celle de l’homme, est permise grâce à plusieurs espaces liés à l’écriture : un bureau adjacent à sa chambre, un autre plus imposant muré de livres et d’objets d’art, et un troisième plus modeste, qui paraît plus personnel et peut-être par là plus authentique, situé en haut de la « Tour des chats », à l’extérieur de la maison. Dans ce dernier, à côté de la table se tient une lunette tournée vers La Havane que l’on aperçoit au loin, objet qui nourrit le mythe de l’écrivain inspiré, en hauteur par rapport au reste des hommes, et qui domine l’horizon qui sert de cadre à son œuvre.

Autour de la maison, dans le jardin luxuriant de 9 hectares, d’autres éléments témoignent encore de la vie que menait Hemingway dans ces lieux. La piscine par exemple – dans laquelle la légende dit qu’Ava Gardner se baignait nue –, les pool housesdécorées par des photographies qui renforcent l’image d’épicurien qu’ont bâtie les bars de La Havane, et plus loin encore, un ancien terrain de tennis sur lequel a été posé son yacht, le Pilar.

Par rapport aux deux bars de la vieille Havane, les configurations spatiales de la maison et de la chambre d’hôtel rétablissent une certaine distance, qui semble capable de restituer un peu de l’aura benjaminienne. Dans la chambre, vitrines et cordons séparent le visiteur des objets manipulés par l’auteur. Dans la maison, la frontière est encore plus nette, matérialisée par les murs qui isolent l’intérieur de l’extérieur. De telles séparations évoquent celles sur lesquelles se fonde le théâtre traditionnel, entre scène et salle, espace de représentation et espace d’observation, espace de fiction et espace de réception.

L’existence d’une frontière implique une organisation de l’espace, de telle sorte qu’elle détermine un ou des regards. L’art de la scénographie intervient alors, qui par une reconstitution au plus proche de la réalité cherche à évoquer une présence encore récente. En donnant à voir les vêtements de l’auteur dans son dressing, comme prêts à porter, ou en laissant des crayons à côté de sa machine à écrire, il s’agit de donner l’illusion d’une absence simplement ponctuelle d’Hemingway dans ces lieux. Suivant les codes du théâtre dramatique d’esthétique réaliste, la scénographie s’efforce de gommer les traces du temps. Plus encore, elle cherche à compenser l’absence de l’homme qui n’est plus par la mise en scène d’objets et de meubles qui suggèrent des gestes.

Au-delà de ce qui est donné à voir, ce qui reste inaccessible au spectateur l’intrigue. Une dynamique se met en effet en place entre le montré et le caché : on peut par exemple se demander ce que l’on voit par la fenêtre la plus proche du lit d’Hemingway dans sa chambre d’hôtel ; ou quels sont les lieux de passage qui relient les pièces de sa maison. Alors que tout semble offert au regard, les limites physiques empêchent le visiteur de se sentir en immersion totale et sollicitent son imaginaire – et cet investissement provoqué par le manque peut alors être à l’origine d’une émotion.

 

3.    Cojímar : évocation

A 10 kilomètres de La Havane, le long de la côte, se trouve Cojímar. En général, les touristes ne s’arrêtent pas dans ce discret petit village de pêcheurs, car il ne fait pas partie du tour, même quand celui-ci a pour thématique Hemingway. Ceci peut en partie s’expliquer par le fait qu’il n’y pas grand-chose à voirà Cojímar. C’est pourtant là que l’auteur, qui appréciait la pêche en haute mer et goûtait tout particulièrement la proximité de ce port avec les courants du Gulf Stream, venait pêcher, à bord de son bateau, le Pilar.

On retrouve dans Cojímar le cadre du Vieil Homme et la mer : le petit port qui fait face à la mer des tropiques, les cabanes de pêcheurs, les chaises à bascule et le bar qui rassemble les travailleurs de la mer en fin de journée. Le village correspond d’autant mieux à l’imaginaire construit par le roman que les descriptions d’Hemingway, adepte d’une esthétique minimaliste, y sont lacunaires. La mémoire de l’œuvre stimulée par la proximité des quelques détails livrés par l’auteur avec les lieux, des réminiscences surgissent. L’imagination se frotte à la réalité tangible, et est ainsi stimulée par elle.

Dans ce village, qui a pour particularité de mêler lieu de vie, lieu d’inspiration et cadre de fiction, la présence d’Hemingway est discrète. Son souvenir s’incarne dans un buste à son effigie, qui trône sur la petite place du village, ou dans des toiles qui le représentent sur son bateau, exposées sur des terrasses. De façon plus concentrée, le bar-restaurant La Terrazade Cojímar– qui porte le même nom que celui dans lequel se retrouvent chaque soir les pêcheurs de son roman – garde des traces des passages d’Hemingway. Dans la salle du fond, des photographies le montrent pêchant, ou se tenant sur un ponton avec Fidel Castro. Ici, les cadres semblent ne servir qu’à décorer la salle de restaurant, sans aucun effet de mise en scène, avant même de rendre hommage à l’homme qui a côtoyé les lieux. Une des photographies interpelle tout particulièrement le lecteur du Vieil Homme et la mer, qui représente non pas Hemingway mais Gregorio Fuentes, le capitaine de son bateau et son grand compagnon de pêche, qui a inspiré le personnage principal de son roman, le vieux Santiago. Avec ce portrait, fiction et réalité se rejoignent à nouveau, et l’auteur disparaît derrière son personnage.

La présence d’Hemingway dans ce village, plutôt que d’être exhibée, est diffuse. Quoiqu’elle soit avérée, il faut la deviner. Aucun indice ne vient accompagner la visite, ce qui amène le visiteur à créer les siens, pour raviver l’émotion de la lecture. Une telle modalité de présence, dominée par l’absence, sollicite ainsi la mémoire et l’imagination. L’espace construit par la lecture se superpose progressivement au lieu réel, et de cette rencontre naît l’émotion. Elle est peut-être aussi favorisée par le fait que pour la première fois depuis le début de ce parcours, elle n’est pas imposée, anticipée, mais recherchée. Plus encore, elle est vécue au singulier, non partagée mais solitaire.

Dans la libre déambulation à laquelle invite Cojímar, la présence se substitue à la représentation. Cette opération évoque la réflexion de Christian Biet et Christophe Triau, lorsqu’ils s’interrogent sur les pouvoirs de la théâtralité aujourd’hui. Les deux chercheurs formulent l’hypothèse que le spectaculaire et la surreprésentation ont fait place à d’autres logiques, qui travaillent au contraire le refus de théâtralité. Certains artistes, ayant reconnu la vanité de la surenchère des moyens scéniques, cherchent à échapper à l’injonction de l’illustration pour offrir plutôt au spectateur une expérience plus intime. Un tel rapport, fondé sur l’investissement qu’appellent les creux de la mise en scène, pourrait bien être à l’origine de l’émotion. « Par les simples effets de la présence et de la sensation »[5], le spectateur, déplacé, découvrirait de nouveaux territoires d’émotion. Son fonctionnement serait alors d’ordre métonymique, suivant un art de l’évocation. Parce que Cojímar n’est pas institué en lieu de mémoire mais qu’il doit être constitué en espace du souvenir par les lecteurs d’Hemingway, une émotion, d’ordre bien littéraire cette fois, peut surgir.

Selon Christian Biet et Christophe Triau à nouveau, une part de la création contemporaine renonce à redoubler de manière illustrative la fiction textuelle afin de produire de nouvelles émotions. La scène cherche alors à « être un lieu d’expérience artistique et non de consommation et de consensus du sentiment »[6]. Dans le cas d’Hemingway à La Havane, on passe ainsi de la consommation – littérale dans les bars de la vieja– à l’investissement, la collaboration et même l’expérience à Cojímar. Ce qui se rejoue dans le village de pêcheurs, ce serait donc la fin du mimétisme, mais aussi celle de l’illusion – celle que cherchent à mettre en place la chambre d’hôtel et la Finca. Pour saisir ce nouveau rapport mis en place avec le spectateur, Biet et Triau proposent une formule paradoxale, celle de « distance émotionnelle ». Des bars aux maisons-musées, et des maisons-musées au village, une distance de plus en plus grande est en effet rétablie, qui laisse une place chaque fois plus importante à l’émotion.

 

 

 

 

Appendice :

Leonardo Padura, auteur cubain, analyse ainsi les différents lieux de mémoire consacrés à Hemingway dans son roman policier Adios, Hemingway, à travers le regard de son personnage Mario Conde :

« Entre tous les hommages, utilisations ou évocations du nom et de la figure d’Hemingway existant à Cuba, seul ce buste lui semblait vrai et sincère, comme l’une de ces simples phrases affirmatives qu’Hemingway avait appris à écrire à l’époque lointaine où il était reporter pour le Kansas City Star. En vérité, il trouvait excessif voire même peu littéraire que survive encore un tournoi de pêche au poisson aiguille, inventé par l’écrivain en personne et perpétué après sa mort sous son nom, comme une marque commerciale. Il lui semblait aussi faux que de mauvais goût, sans compter la saveur désagréable, ce cocktail « Double Papa » qu’un jour, en vidant ses poches, il avait bu au bar du Floridita, ne trouvant dans son verre qu’une potion diluée, à laquelle Hemingway avait refusé, sous prétexte d’ordonnance expresse de la faculté, la petite cuillère de sucre qui aurait pu faire la différence entre un bon cocktail et un rhum mal nommé. Et, plus que de mauvais goût, il trouvait insultante la création d’une glamoureuse « marina Hemingway » destinée à la jet set mondiale et sûrement pas aux pouilleux cubains, pour qu’elle jouisse des yachts, des plages, des cocktails, des langoustes, des putes prêtes à tout et du soleil, de ce soleil qui donne une si jolie couleur à la peau. Même le musée de la Finca Vigía, où il avait cessé d’aller depuis bien longtemps, lui faisait penser à une mise en scène préparée de son vivant pour quand il serait mort… Au bout du compte, seule la petite place miteuse et désolée de Cojímar, avec ce buste de bronze, disait quelque chose de vrai ; c’était le premier hommage posthume rendu à l’écrivain, c’était celui toujours oublié par ses biographes, mais le seul sincère, car les pêcheurs pauvres de Cojímar l’avaient édifié avec leur propre argent après avoir ramassé dans toute La Havane le bronze nécessaire au travail du sculpteur, lequel n’avait lui non plus rien touché pour son œuvre. Ces pêcheurs, auxquels Hemingway les mauvais jours offrait le produit de sa propre pêche dans des eaux plus propices, auxquels il avait offert un travail payé à son juste prix au moment du tournage du Vieil Homme et la mer, avec lesquels il avait bu des bières et du rhum payés par lui, et dont il avait écouté en silence les récits de captures d’énormes poissons pêchés dans les eaux chaudes du grand fleuve bleu, ressentaient ce que personne au monde ne pouvait ressentir : pour eux, c’était un camarade qui était mort, ce qu’Hemingway n’avait jamais été ni pour les écrivains, ni pour les journalistes, ni pour les toreros ou pour les chasseurs blancs d’Afrique, ni même pour les miliciens républicains espagnols ou pour ces maquisards français au-devant desquels il était entré dans Paris pour fêter de façon aussi joyeuse qu’arrosée la libération de l’hôtel Ritz de la domination nazie… Face à ce morceau de bronze s’amoncelait toute la spectaculaire escroquerie qu’avait été la vie d’Hemingway, mais elle était rachetée par l’une des rares vérités que contenait le mythe, et le Conde admirait l’hommage, non pour l’écrivain qui n’en saurait jamais rien, mais pour les hommes qui avaient été capables de cette action, avec une sincérité peu commune en ce monde ».[7]

 

 

 

 

 

[1] Une présence d’emblée paradoxale, car elle fait d’un Américain une figure emblématique de Cuba. Aujourd’hui encore, alors que l’embargo continue d’entraver les relations entre les deux pays, Hemingway est resté indissociable de l’imaginaire cubain, transcendant ainsi tous les déchirements de l’histoire et toutes les tensions politiques actuelles. Ceci s’explique en partie par le fait que sa relation avec Cuba commence avant 1959 : Hemingway découvre Cuba en 1928 et a aussitôt un coup de foudre pour l’île ; à partir de 1930, il la fréquente assidument et goûte notamment aux plaisirs de la pêche et aux cocktails qui font sa réputation ; de 1936 à 1960 enfin, il partage son temps entre les Etats-Unis et Cuba en passant plusieurs mois par an dans sa propriété, la FincaVigía. Malgré la fréquence de ses séjours, Hemingway a écrit peu d’œuvres inspiréespar Cuba. La plus connue est Le Vieil Homme et la mer, qui lui vaut de recevoir en 1954 le Prix Nobel de littérature. Cette récompense lui donne une nouvelle occasion de resserrer les liens qu’il tisse avec l’île, lorsqu’il décide de faire don de la médaille qu’on lui a remise au peuple cubain, et qu’il la dépose dans la basilique de la Virgen del Cobre, à l’Est. C’est là l’exemple d’un geste parmi d’autres qui amène les Cubains à parler encore de « Papa Hemingway ».

[2] Le daïquiri est composé de sucre, de citron vert, de rhum, de marasquin et de glace, le tout pilé. La légende veut que ce cocktail ait été inventé par Hemingway lui-même, avec Constantino Rabalaigua, le propriétaire du Floridita. Hemingway le buvait double et sans sucre, une variante baptisée « Papa’s Special ».

[3] Contrairement à Proust à Cabourg, qui réclamait toujours la même, celle-ci n’est en réalité que l’une de celles qu’Hemingway a habité dans cet hôtel. Etant avéré qu’il l’a bien occupée, elle a été transformée en musée, et décorée avec des objets et des meubles qui viennent tous de sa propriété dans les terres.

[4] Hemingway y a fait ses premiers séjours en 1939, jusqu’au moment de l’acheter avec les droits de Pour qui sonne le glas. Il y passe alors 6 mois par an avec famille et amis, jusqu’en 1961, peu avant son retour aux Etats-Unis où il se donne la mort.

[5] Christian Biet et Christophe Triau, Qu’est-ce que le théâtre ?(Paris, France, Gallimard, 2006), p. 822.

[6] Biet et Triau, p. 875.

[7] Leonardo Padura Fuentes, Adios Hemingway, trad. René Solis (Paris, France: Points, 2007), p. 27, 28, 29.