« Le Vieil Homme et la mer » d’Ernest Hemingway – une odyssée

Le Vieil Homme et la mer est probablement l’œuvre la plus connue de l’auteur américain Ernest Hemingway. Inspiré par les longues années qu’il a passées à Cuba, son roman est aujourd’hui devenu un symbole du pays, proposé par tous les bouquinistes de la Plaza de Armas et évoqué partout dans La Havane par des plaques, des statues ou de simples noms de cafés. L’hommage à Cuba semble pourtant discret dans ce récit, où le duel entre les deux protagonistes éponymes prend des dimensions épiques. Néanmoins, la sagesse qui s’en dégage paraît bien porter l’empreinte de l’île.

viel_homCS.inddLe vieil homme s’appelle Santiago. Il a beau être un pêcheur expérimenté, cela va faire quatre-vingt-quatre jours qu’il revient les mains vides au port. En plus de le priver de nourriture et de marchandise à revendre, cette malchance éloigne de lui Manolin, jeune garçon à qui ses parents ont interdit de repartir avec lui. Car il n’y a pas que le savoir et la maîtrise dans la pêche, il y a aussi de la chance, voire du destin, et il ne faudrait pas que le sort qui s’abat sur le vieux devienne aussi celui du gamin. Alors à défaut de partir en mer avec Santiago, Manolin l’accueille chaque soir à son retour et lui donne à manger, essayant d’alléger le plus délicatement possible le poids de sa pauvreté.

Le quatre-vingt-cinquième jour, Santiago le sent particulièrement. Il voudrait croire qu’il lui portera bonheur, et tente même sa chance au jeu. Car loin d’être accablé, de renoncer, le vieux résiste à la fortune par son humilité et sa foi. En la mer. En la pêche. En les poissons. Il part donc à l’aube et s’éloigne encore plus que tous les autres pêcheurs de la côte pour tenter sa chance au large. Et sa patience inébranlée porte cette fois ses fruits, car il tombe ce jour-là sur une prise énorme, peut-être la plus grosse de sa vie. Mais un tel don de la mer ne s’offre pas sans une lutte au moins aussi grande, et le récit prend alors la forme d’un corps à corps, dont la durée dit la difficulté du combat.

C’est en effet un véritable bras de fer qui s’engage entre l’homme et le poisson, à partir du moment où ce dernier a avalé l’hameçon. Sa taille est telle que le pêcheur ne peut le tirer à bout de bras. Telle aussi que quand bien même il aurait de l’aide, la corde risquerait de rompre. Il lui faut donc maintenir la juste tension qui l’empêche de s’éloigner encore et qui n’épuise pas trop vite ses forces. Alors que le regard du vieux scrute la mer, pour suivre son éloignement progressif de la côte ou tenter d’apercevoir son adversaire encore inconnu, la pêche apparaît comme un art aveugle. Tout est dans le toucher, dans le courant qui passe au travers de la ligne entre l’homme et le poisson, dans la corde qu’on laisse glisser entre ses doigts ou dont on récupère de la longueur à la première occasion.

untitledCe lien concret qui unit les deux êtres les oblige à se contorsionner pour mieux résister. A intervalles réguliers, le narrateur livre donc de micro-descriptions rendant compte d’une nouvelle position, d’un geste aventuré mais toujours déterminé par le fil, ou des postures improvisées par le vieux pour essayer de soulager ses membres. Ces mouvements chorégraphiques creusent l’attente qui structure toute l’œuvre en épuisant ce huis clos particulièrement sobre que constitue la barque. Le récit est rythmé par les grandes étapes de la lutte – la capture du poisson, la dérive qu’il provoque, la crampe qui paralyse la main gauche un moment, la blessure de la main droite, les prises mineures qui permettent au vieux de se nourrir… –,  mais aussi par ses pensées, le portrait qu’il livre de lui-même, ses souvenirs qui affleurent, ses réflexions, ou sa prière lancinante d’avoir Manolin près de lui, pour assister à l’exploit et aider à l’accomplir. Quoique la tension exercée par le poisson le ramène régulièrement à la situation présente, il s’ausculte, se pénètre, sans même s’en rendre compte, et c’est dans cet échange de l’homme avec lui-même qu’est le plus donnée à percevoir l’usure à laquelle soumet l’attente.

Dans sa solitude, il se met donc à parler, à lui-même ou à d’autres. La narration entremêle alors le récit de fait, le monologue et le soliloque. Les paroles du vieux sont parfois prononcées à voix haute, et d’autres fois tues. Ses pensées sont formulées, ou elles restent inarticulées. De multiples strates de discours reproduisent ainsi la polyphonie des voix qui habitent l’être livré à lui-même, oscillant sans cesse de l’extérieur à l’intérieur, rendant la frontière labile. Mais ce que Santiago préfère, ce n’est pas se livrer à l’introspection mais trouver un interlocuteur, qu’il soit sa propre main engourdie, un oiseau qui se pose sur sa barque ou le poisson.

Vieil Homme et la mer - FolioAlors que celui-ci est encore à l’autre bout de la ligne qu’il tient à bout de bras, Santiago se met à s’adresser à lui. Une relation complexe s’engage alors, où le respect et même l’affection interviennent dans le processus-même de mise à mort. Le parallèle est croissant entre le poisson et l’homme, entre le pêché et le pêcheur, la prise et le preneur, au point que le rapport de force s’inverse parfois, qu’il semble que ce soit l’espadon qui tienne le vieux – car c’est bien d’un espadon dont il s’agit – alors qu’il l’entraîne de plus en plus loin de la côte. Leurs forces se mesurent, leurs sentiments se communiquent, et leurs blessures surviennent au même moment. Le fil qui les unit ne fait que concrétiser un lien de plus en plus puissant, et qui n’est plus même utile une fois que Santiago l’a amarré le long de sa barque avant de prendre le chemin du retour. Pas même victorieux, le pêcheur continue de lui parler, et exprime même des regrets de l’avoir eu, lorsqu’il est attaqué par des requins qui dépècent peu à peu sa prise.

Pour relater cette odyssée qui commence et s’achève au port, Hemingway a recours à un style extrêmement simple, dépouillé. Dans ses courtes phrases, la poésie surgit par la peinture de la pauvre maison de Santiago, le recours au vocabulaire technique de la marine, non pas pédant mais simplement nécessaire, employé en connaisseur par l’auteur qui pratiquait lui-même la pêche, par la mention des noms de joueurs de baseball pour lequel il partage avec son personnage la même passion, ou encore par les couleurs que discerne l’œil du pêcheur dans le bleu de la mer.

De Santiago à l’écriture du livre, on retrouve ainsi une même humilité, qui n’en exprime paradoxalement que mieux la grandeur, le caractère épique du combat mené par le pêcheur pendant trois jours et deux nuits. L’importance accordée à cet épisode qui pourrait paraître dérisoire dans d’autres circonstances l’élève au rang d’une réécriture du mythe biblique de Jonas prisonnier du ventre de la baleine. Mais la portée symbolique de ce récit, loin d’être assénée, ni même désignée, est latente, discrètement suggérée, à peine laissée à entrevoir. Même lorsque la lutte à vie ou à mort pour l’un et l’autre prend une tournure tragique, la douleur n’est exprimée qu’en creux, sans lamentations et sans cris.

Et même si peu peuvent prendre la mesure de ce qui s’est passé là-bas, au large, même si des touristes de passage confondent l’espadon avec un requin et réduisent ainsi à néant tout ce qui précède, dans la défaite de l’homme face à la puissance de la nature, ce n’est pas la fatalité qui vainc. Il n’a beau rester qu’une arrête de l’espadon, le vieux se soumet sans maudire quiconque et trouve même du réconfort auprès de Manolo. Loin d’être écoeuré, il tire les fruits de sa défaite et aborde la tâche sisyphéenne qui l’attend chaque jour avec le même espoir, toujours intact.

F.