« Adiós, Hemingway » de Leonardo Padura – enquêtes à La Havane

Leonardo Padura est un auteur cubain contemporain, connu pour ses romans policiers. Ses œuvres mettent en scène des enquêtes criminelles, menées par le lieutenant Mario Conde dans les dédales de La Havane. A l’occasion d’une série sur le thème « Littérature et mort », il mobilise une nouvelle fois son héros retiré de la fonction policière pour reconstituer les derniers jours d’Hemingway à Cuba. Dans Adiós, Hemingway, il imagine en effet le scénario d’un meurtre dans la maison de villégiature de l’auteur américain, bâtissant une solide fiction à partir d’une réalité détaillée, qui met à l’honneur le genre littéraire qu’il a choisi.

Après de nombreuses années de service et une dernière enquête décrite dans L’Automne à Cuba (Paisaje de otoño), Mario Conde décide de se reconvertir. Délaissant l’uniforme, il revient à une de ses premières aspirations, l’écriture. Mais en attendant d’être touché par l’inspiration, il se livre à un trafic de livres anciens, qui assouvissent sa passion bibliophile. Ceci jusqu’au moment où un ancien collègue le sollicite au sujet d’une affaire étrange : un corps a été retrouvé dans la propriété d’Hemingway, la Finca Vigía, des décennies après la mort de l’auteur. Un tel mystère menace d’entacher la mémoire de l’écrivain, avec lequel Conde entretient une relation longue et complexe, entre admiration et rejet. Pris par ses anciens instincts de détectives, son affection et sa curiosité, il se laisse donc embarquer.

En tant qu’écrivain en puissance et lecteur d’Hemingway, Mario Conde apparaît comme l’homme tout désigné pour porter la lumière sur ce cas. Plus encore, son rapport à l’auteur relève de l’intime, depuis qu’enfant il l’a vu à Cojímar, dans la banlieue de La Havane, prenant un signe d’adieu de l’homme pour lui. Par la suite, quand il s’est essayé à l’écriture, il s’est servi d’Hemingway comme d’un modèle, contre lequel travailler – à la fois proche de lui, et dans l’adversité. Aspirant lui aussi à la littérature, son enquête prend deux formes : à ses avancées par découvertes et entretiens successifs dans La Havane répond la recréation progressive d’une nuit d’octobre d’Hemingway dans sa maison, sur un mode fictionnel. Partant des lieux et de leur mémoire, les scènes se superposent, d’une époque à l’autre.

L’alternance de ces deux modalités narratives dilate l’investigation et épaissit l’inconnu contre lequel elle lutte. Le lecteur se trouve même placé en position d’enquêteur par leur enchaînement discret, non signalé. A plusieurs reprises, des pronoms tardent à révéler l’identité du personnage dont il est question – Conde ou Hemingway. Ces accroches aveugles, qui mettent tout sur le même plan et jouent de ce trouble, invitent le lecteur à décrypter le texte, à questionner ses indices, jusqu’à découvrir la vérité et accepter de se laisser entraîner, soit du côté de la fiction, suivant un mode immersif, soit vers son déchiffrement, plus distancié.

Un tel procédé entretient la confusion entre les deux personnages, et met en valeur l’identification de Conde avec son mentor – celle-là même qui lui permet de progresser mieux que ses collègues dans l’élucidation de cette affaire, guidé par des intuitions profondes. Débrouiller ce cas devient en réalité un enjeu personnel pour l’ex-policier, qui y voit le moyen de mettre au clair ses sentiments pour Hemingway une bonne fois pour toutes, afin de se libérer de sa tutelle obsédante. C’est pour cette raison qu’il s’intéresse moins au meurtre lui-même qu’à l’homme, cherchant à se conformer à son esprit. Un véritable hommage à l’auteur se construit ainsi, au-delà du personnage très médiatisé qu’il était, à la fois écrivain, homme engagé et aventurier.

S’appuyant sur les faits, ses lettres, des dates, ses récits ou ses biographies, Conde cherche à reconstituer ce qu’il y a de moins tangible dans la vie d’Hemingway. Il entrevoit progressivement ce qui a pu mener ce bon vivant au suicide, découvrant un homme malade, un peu paranoïaque, écrasé par le poids de sa réputation et son image de héros des temps modernes alors qu’il est rongé par sa faiblesse croissante et par l’angoisse de la vieillesse, et paniqué par son incapacité à écrire de plus en plus évidente. Voulant pénétrer ses pensées les plus intimes, Conde cède au plaisir de la profanation et tente d’habiter l’espace qui fut le sien, le temps de quelques heures. Mais sa méthode a ses limites, et face à l’insondable, ne reste que l’imagination. En cela, les passages narratifs mettant en scène Hemingway peuvent se lire comme un nouveau coup d’essai de l’écrivain en herbe, qui fait œuvre de l’enquête, compose un testament littéraire qui retentit comme un adieu, et met du même coup son art au service de sa mission.

Plus encore que Conde, ou le lecteur de cette œuvre, c’est Padura lui-même qui s’est trouvé dans la posture d’un enquêteur. Il a en effet dû faire un immense travail de collecte pour construire son œuvre, dont tous les détails sont empruntés au réel. La maison d’Hemingway, aujourd’hui transformée en musée, offrait une matière riche pour son projet. Ses multiples pièces et les innombrables objets qu’elles contiennent regorgent d’anecdotes et d’histoires, sur lesquelles Padura s’appuie. Pour tisser son intrigue, il se sert aussi bien de l’espace – la piscine, la terrasse, le jardin, la chambre d’Hemingway, ou encore sa salle de bain avec les minutieuses annotations de son poids chaque jour – que de ses trophées de chasse ou de ses armes. Plus encore, il invoque les fantômes de ses chiens ou de son personnel, dont chaque membre était lié à « Papa Hemingway » par un lien affectif puissant, presque familial. A partir de ce déjà-là, que l’on pourrait croire saturé de réalité, Padura dégage des zones de liberté dans l’oubli et imagine ainsi une fiction, sans jamais faire mentir ce qui a été.

Et de la même façon qu’il fait cohabiter deux modes de narration dans son œuvre, c’est avec une méthode différente que Padura travaille le réel quand il décrit le monde de Mario Conde. Au détour de quelques détails, il dresse tout un portrait de son pays, ses repas improvisés avec des produits clandestins, ses beuveries au rhum, son langage cru et bourré d’insultes qui trahissent les émotions et l’affection, ses soirées face à la mer, entre amis, bercés par la nostalgie. A l’hommage à l’auteur américain se superpose ainsi un hommage au pays qu’il avait choisi d’habiter, hommage là encore mêlé de sentiments contradictoires mais puissants.

 

F.