« Ivanov » de Tchekhov à l’Odéon – séjour au royaume des ombres

Alors qu’à la Colline se joue encore le Platonov des Possédés jusqu’au 11 février, Luc Bondy s’empare à l’Odéon de la deuxième pièce du dramaturge russe, Ivanov. De la première œuvre de Tchekhov qui n’a jamais été jouée de son vivant à la suivante, l’écart est considérablement creusé par la confrontation de ces deux spectacles. A la fraîcheur et à l’humour de la mise en scène de Rodolphe Dana s’oppose radicalement celle monumentale et sombre de Luc Bondy.

Ivanov - Marina HandsOfficiellement considérée comme la première pièce de Tchekhov avant la découverte du manuscrit de Platonov après sa mort, Ivanov est née d’un défi lancé par le directeur d’un théâtre de Moscou, Korch. Tchekhov, qui a alors 27 ans, y consacre une dizaine de jours avant de la modifier en profondeur pendant plusieurs mois, prenant en compte les réactions du public et de la critique suite aux premières représentations. Si c’est la deuxième version qui est la plus fréquemment publiée et montée, Luc Bondy fait le choix de s’appuyer sur la première dans la traduction d’Antoine Vitez, dans une réécriture qu’il cosigne avec Macha Zonina et Daniel Loayza. Par rapport à la version finale, ce premier jet est plus ample, plus vif, plus tranché dans la peinture des caractères, en particulier ceux des femmes, et plus dramatique et spectaculaire dans son dénouement.

Ces subtiles variations laissent inchangée l’intrigue d’origine : Ivanov, comme Platonov, est un homme d’âge mûr, accablé par la perte de son énergie, de la vigueur et des idéaux qui l’ont animé dans sa jeunesse. Affligé par la lassitude, sa souffrance est accrue par les reproches quotidiens du médecin de sa femme, qui l’accuse d’être égoïste et d’être responsable de l’aggravation de l’état d’Anna Petrovna atteinte par la tuberculose, ainsi que par les dettes qui pèsent sur lui, notamment celles contractées auprès de son ami Lebedev. Autour d’eux gravitent encore son oncle, l’homme à l’affût des bonnes affaires Borkine, la veuve Babakina ou la jeune Sacha, ainsi que toute une société désespérément médiocre. Le drame est composé de quatre actes, tous structurés comme des nouvelles selon Techkhov lui-même, par un retournement de situation in extremis : le départ impromptu d’Anna Petrovna à la soirée des Lebedev, le baiser d’Ivanov et Sacha, la révélation violente de son état à sa femme par Ivanov, ou enfin son suicide le jour de son mariage avec Sacha un an après la mort de sa femme.

Ivanov - scénoEntre ces événements décisifs, ces moments de crise, la pièce donne à voir la langueur qui frappe les personnages et leur façon d’y résister, que ce soit par le jeu, l’alcool, les divertissements, la médisance, un intérêt démesuré pour l’argent ou des affaires de cœur. Tous incarnent une forme de fuite face à l’ennui, qui ne le rend que plus sensible et plus évident. Un humour teinté de mélancolie parcourt toute l’oeuvre, mais l’issue paraît d’emblée impossible, et l’impasse inévitable.

La scénographie, signée par Richard Peduzzi dans cette mise en scène de Luc Bondy, est imposante et froide. L’architecture en cathédrale de la maison d’Ivanov est démultipliée par un double cadre de scène, produisant un effet d’enchâssement qui accroît encore son caractère monumental. Au cœur du plateau, un large espace de jeu est dégagé, simplement occupé par des chaises ou des fauteuils. La profondeur de la scène est réduite à l’acte III, qui a lieu dans le bureau d’Ivanov, avant d’être rétablie pour les noces avec Sacha. Ce qui frappe est que cette scénographie, longuement configurée d’un acte à l’autre, n’entre absolument pas en compte dans le jeu des comédiens, ne fait l’objet d’aucune interaction, ce qui a pour effet de la reléguer au rang de « décor », comme indiqué dans le programme du spectacle. Et ce décor, loin de mettre en place une atmosphère nuancée, assène de la gravité et souligne l’angoisse qui ronge Ivanov.

Outre les lumières et la musique, présentes mais discrètes – ou l’inverse – l’ensemble de la mise en scène repose sur les comédiens et leur direction par Luc Bondy. Comme dans Le Retour de Pinter, la première pièce qu’il a mise en scène en tant que directeur de l’Odéon, Bondy fait appel à des acteurs de renom, comme Micha Lescot ou Marina Hands. Aucune orientation précise ne guide leur interprétation de la pièce, sinon une lecture extrêmement sombre qui anéantit l’entremêlement de la comédie et du drame dans l’oeuvre, et conduit la vingtaine de comédiens en à en traverser les scènes comme des ombres. Mis à part quelques rares moments d’intensité, ce ne sont que des paroles et des gestes qui tournent à vide sur un vaste plateau, sans véritable transmission. Micha Lescot est particulièrement représentatif de ce parti-pris de prime abord discret, il dit les mots d’Ivanov avec une neutralité qui ne suscite ni compassion, ni même exaspération, il hante la scène comme un spectre, plus présent quand on parle de lui que quand il s’exprime. Son long monologue à l’acte III, qui révèle toute sa haine de lui-même, est récité face à la salle, dont les lumières ont été rallumées pour l’occasion. C’est là le seul « effet » visuel et scénique dans cette première partie du spectacle avant l’entracte, un effet qui prétend détruire une illusion qui n’a pas pris place et donner une autre portée à son discours profondément grave.

Ivanov - nocesNéanmoins, dans le programme du spectacle, Daniel Loayza présente le quatrième acte de la pièce comme un contre-point par rapport au reste, ce qui est rendu perceptible par cette mise en scène. De belles images surgissent enfin avec les noces funèbres d’Ivanov et Sacha, notamment celle du retour de la cérémonie, derrière les portes vitrées, lorsque les invités reviennent sur le plateau en se déplaçant de façon burlesque, comme attachés les uns aux autres. Les sursauts de gaieté et d’humour enfin sensibles sont teintés d’une ivresse mélancolique et mettent en place une ambiance de douce décadence, poétique. Peut-être les trois précédents actes traversés sans l’ombre d’une émotion à part l’ennui contagieux des personnages – voire pire, l’indifférence – étaient-ils nécessaires pour ce jaillissement in extremis d’une beauté fanée et un peu ridicule, qui contrebalance le drame par la bouffonnerie tragique, mais cela ne suffit pas à transcender les 3h40 de spectacle, et l’on regrette que de tels moyens et de tels talents ne soient pas mis au service d’un projet plus visuel, ou au moins une mise en scène qui fasse résonner le texte avec puissance à défaut d’en proposer une image.

F.

Pour en savoir plus sur « Ivanov », rendez-vous sur le site de l’Odéon.

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