« Place » de Tamara Al Saadi au T2G – art-thérapie pour schizophrénie avérée

Pour quelques dates seulement, est repris au T2G un spectacle présenté l’an dernier au Festival Impatience, consacré au théâtre émergent, récompensé du prix du jury et de celui des lycéen·ne·s. Il s’agit de Place de Tamara Al Saadi, qui s’interroge sur celle que les « étrangers » cherchent à occuper dans notre société française. Le terme entre guillemets désigne des individus issus d’immigrations plus ou moins récentes, profondément déchirés entre leurs racines familiales et le monde faussement cosmopolite dans lequel ils essaient de se fondre. La jeune metteuse en scène aborde cette question profondément actuelle depuis une perspective intime qui ne peut que toucher, et crée à partir d’elle un spectacle aux multiples qualités.

Une voix frêle et mélodieuse s’élève pour chanter un hymne, avec une détermination croissante. Quand elle termine, elle est assaillie par quatre autres, fermes, autoritaires, qui lui interdisent à l’unisson de sortir, évoquant des dangers qui la menacent. La jeune fille, évidemment, sort, et décrit au public les choses qu’elle a découvertes ce jour-là, qu’elle n’avait jamais vues – un ciel marron, un monde en ruines. Une autre vient prendre le relais et, s’adressant toujours aux spectateurs, raconte le moment où elle a réalisé qu’elle ne voyait plus, qu’elle ne pouvait plus lire. Ces jeunes qui parlent d’elles, qui partagent un pan de leur vie sur le mode de la confession, évoquent celles réunies par Julie Bérès dans Désobéir, qui transmettaient les histoires des filles de nos banlieues collectées dans les rues d’Aubervilliers. Leurs récits, la place qu’on perçoit d’emblée centrale accordée à leurs corps, suggèrent ce rapprochement, en réalité profond : ces deux spectacles nous parlent d’intégration, ou d’assimilation – deux termes entre lesquels se formule le débat.

Une enfant vient relier ces deux prises de parole initiales et indiquer à la seconde jeune fille qu’elle est en conflit avec la première. Toutes deux se révèlent en effet les versants d’un même être qui n’arrive plus à ne faire qu’un, qui s’est scindé entre l’histoire de sa famille d’une part, qui n’est pas vraiment la sienne, et ce qu’il s’est efforcé de devenir avec le temps d’autre part, à force de vouloir appartenir à un groupe au sein duquel il se sent irrémédiablement étranger. A partir de ce diagnostic de schizophrénie aigüe, Yasmine retrace mentalement les grandes étapes de sa vie, de son apprentissage de la langue française comme une mélodie incompréhensible à ses études à la fac, de la guerre d’Irak qui a chassé sa famille de Bagdad au bureau des naturalisations, de son enfance à son entrée dans le monde adulte.

Ce récit, fait de bribes, est relaté par deux corps pour Yasmine, et quatre figures familiales : le père, mutique, la mère, tragédienne remarquable, la grande sœur et le grand frère. Plus tard, surgit encore le premier petit copain. Les identités fluctuent parfois d’un acteur à l’autre, pour donner à entendre les copines de collège, l’employée du service des naturalisations, ou les parents du petit-ami – autant de voix qui donnent à entendre un racisme diffus. D’une scène de vie à l’autre, s’opère la métamorphose de Yasmine au teint métis et aux cheveux noirs et frisés, à Yasmine au teint clair et aux cheveux blonds et lisses, de la petite fille qui ne tient pas en place et vit à travers les héros du Chevalier du Zodiac et de Rambo – comme Dieudonné Niangouna vivait à travers des films de Kung-Fu – à la jeune fille qui se traîne par terre dans l’espoir d’entrer en relation avec un garçon.

Le dédoublement entre deux actrices du personnage principal teinte d’humour la douleur de la déchirure profonde évoquée. Les deux êtres qui le constituent se chamaillent, se disputent, se battent constamment – tantôt contre la survivance d’un passé qui fait tache, tantôt contre une censure de plus en plus intériorisée qui refoule le passé. Autour d’elles deux, le registre élégiaque qu’approfondissent les membres de sa famille tourne parfois au burlesque, grâce à un jeu d’acteurs constamment sur le fil entre le rire et les larmes. Tamara Al Saadi – car c’est son histoire qui inspire ce spectacle – se raconte aussi avec des sons – des archives sonores journalistiques rendant compte de la guerre en Irak –, des voix qu’elle transforme en sample, dont le caractère répétitif dit le ressassement de la mémoire, des chants, ou des danses sans musique à travers lesquelles le corps exprime ses souvenirs. Elle déploie également des traînées de sable sur le plateau, aux dessins infinis – comme Lorraine de Sagazan dans L’Absence de père, autre metteuse en scène trentenaire qui s’interroge sur ses origines et manipule sur scène cette matière pour dire un passé en ruines, un présent qui glisse entre les doigts et un avenir qui semble impossible à construire sur des fondements aussi fragiles.

La résolution de cette scission de plus en plus marquée semble impossible à mesure qu’elle s’expose. Alors que les parents restent prisonniers d’une situation qu’ils croient toujours temporaire alors qu’elle s’éternise depuis des années, que la sœur renonce à vivre en France car elle est hantée par son enfance en Irak, Yasmine, elle, continue sa progression vers l’acquisition de l’identité française, quoique de moins en moins certaine de la vouloir. L’impasse pourrait paraître tragique si l’art ne se révélait pas un espace pacifique. La Yasmine qui parle l’arabe et celle qui parle le français ne se comprennent plus, à moins de réciter des poèmes d’Aragon ou de Darwich, poète palestinien. De la fiction à la vie réelle, c’est l’histoire-même de la metteuse en scène qui rend possible la réconciliation avec soi, ainsi transformée en récit, en écriture, en spectacle, capables de surmonter la division profonde de l’être, de la sublimer en la rendant partageable et en lui donnant un sens. Avec Place, le théâtre prend la forme d’une thérapie, devient un médium capable de transformer ce qui est perçu comme une faiblesse en une force, en un vecteur artistique qui puise son intensité dans l’authenticité du vécu.

 

F.

 

Pour en savoir plus sur « Place », rendez-vous sur le site du Théâtre de Gennevilliers.

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