« Au-delà des étoiles, le paysage mystique de Monet à Kandinsky » à Orsay – du connu à l’inconnu

Jusqu’en juin, le musée d’Orsay propose dans l’espace qu’il consacre aux expositions temporaires un nouveau parcours thématique, intitulé Au-delà des étoiles, le paysage mystique de Monet à Kandinsky. La formulation ne ménage pas d’attente particulière, mis à part les noms brandis. C’est la confiance en ce lieu qui amène à découvrir cette exposition, conçue conjointement avec l’Art Gallery of Ontario de Toronto. Un tel partenariat permet de mêler le connu à l’inconnu pour le visiteur, et de l’amener à découvrir de nombreux artistes après l’avoir attiré en terrain conquis. Cette ambivalence se retrouve également dans les œuvres elles-mêmes, dans ces paysages mystiques qui font se côtoyer le réel et l’irréel, le sensible et le transcendant, le tangible et le spirituel.

D’emblée, dans la lumière tamisée de la première salle, brillent les Cathédrales de Rouen de Monet. Il n’y en a que 4 sur près d’une trentaine, mais elles suffisent déjà à immerger dans le trouble que cherchent à mettre en valeur les commissaires de l’exposition. Les reproductions de ces toiles sont nombreuses, mais rien ne vaut la confrontation avec les originaux pour comprendre ce qui fait leur singularité. Le sujet que choisit Monet, la cathédrale de Rouen, est dépassé par la recherche technique, qui s’efforce de capter la lumière, les lumières, et les multiples nuances qui teintent chaque parcelle de la façade. L’au-delà est ici religieux, par l’édifice représenté, mais il est surtout sensible : les couleurs ne paraissent plus réalistes, la technique impressionniste décompose l’image comme en rêve.

Une semblable inflexion donnée au réel se retrouve dans ses Meules de foin, déréalisées par une lumière crépusculaire. A côté d’elles, Van Gogh va lui aussi au-delà d’une représentation mimétique du monde en réintroduisant du mouvement dans ses paysages, en quête d’harmonie. La technique de Klimt ou d’Henri-Edmond Cross est différente. En accentuant les récurrences d’un paysage, jusqu’à en faire des motifs, ils transforment le réel, le dénouent, et rendent son unité à chaque particule.

Odilon Redon tend plus encore vers l’onirique, faisant coexister des matières et des univers différents sur ses toiles, qui deviennent espaces de rencontre. Plus loin, Kandinsky déploie l’abstraction, comme pure expression de sa sensibilité. La première salle qui rassemble tous ces noms apparaît comme une synthèse de l’art moderne, et le programme annoncé par le titre de l’exposition semble déjà rempli.

Le visiteur comblé par cette incursion dans un univers familier se laisse entraîner – au-delà. Il s’aventure d’abord dans les « bois sacrés », qui déjà laissent entrevoir l’univers scandinave qui domine ensuite. Des forêts mystérieuses aux signes indéchiffrables révèlent leur magie, sous l’égide des vers de Baudelaire dans « Correspondances ». Dans cet univers qui évoque le conte, c’est moins la spiritualité que le mysticisme qui est en jeu, en tant qu’attirance pour le mystère, le caché, l’étrange, indépendamment de toute religion. Se côtoient diverses mythologies – bibliques, celtiques, nordiques ou d’Amérique latine.

Après ces paysages boisés, le voyage se poursuit dans le grand nord. Sont en effet rassemblées plusieurs toiles de l’école canadienne, qui découvre la littérature nordique et s’en inspire pour représenter montagnes, sapins ou vallées enneigés. Si la neige attire, c’est que la lumière du soleil lui donne un tour étrange. De même, les aurores boréales ou les palais de glaces entraînent vers des formes de sur-réalité.

Devant ces œuvres, le visiteur est époustouflé, comme il le serait devant un véritable paysage naturel. Quelle que soit leur taille, elles reproduisent une impression de grandeur qui rapetisse, elles entraînent le regard dans un espace plus vaste que celui d’où ce regard part. Même quand ces paysages paraissent réalistes, un certain effet de mise à distance les rend propices à la rêverie. Ceux de Whistler ou de Jean Dulac dégagent ainsi une certaine douceur, comme tapissés.

L’ailleurs se déploie également dans la nuit. On s’attend à trouver celle étoilée de Van Gogh, la plus connue, mais c’en sera une autre, qui fera encore jouer ce frottement entre connu et inconnu, source d’un intense plaisir – de même qu’on s’attendait à trouver les Yeux clos de Redon. En plus des œuvres rassemblées, les thèmes de chaque salle et les textes qui les introduisent invoquent ainsi d’autres œuvres qui enrichissent encore l’expérience. Les nuits que l’on découvre là, telles celles d’Eugène Jansson, sont bleues ou noires, et percées d’étoiles ou de lumières électrices, artificielles.

C’est encore la nature qui est en jeu dans l’espace consacré aux paysages dévastés par la guerre. La cohérence du corpus constitué est moins évidente, mais il souligne d’autant plus la destruction de l’harmonie en jeu. Si la peinture tente de saisir l’horreur, de la dépasser, elle ne peut empêcher que le réel refasse surface et s’impose à elle dans sa rugosité. Les artistes, comme Vallotton, ont beau tenter d’en faire abstraction, de l’esthétiser, la violence reste sensible, notamment dans les détails.

Lorsque le réel est pour de bon dépassé, lorsqu’il ne s’agit plus de peindre la terre mais le cosmos, la subjectivité des peintres se déploie pleinement, dans la dernière salle en forme de vaisseau. Au-delà des hommes, des paysages, du réel, du monde lui-même, de ses constellations ou de son soleil, ce sont des mondes eux-mêmes qui se constituent. On rejoint là l’abstraction croisée avec Kandinsky dès le début du parcours, découvrant ainsi une des voies qui a pu y mener, hors de toute chronologie.

Dans cette dernière salle seulement les concepteurs de cette exposition ont choisi de faire intervenir le son. La sollicitation de l’ouïe laisse entrevoir un nouveau déplacement sensible, dont on regrette qu’il ne soit pas intervenu dès le début, pour nous guider au travers de cette belle scénographie onirique, qui ménage la pénombre et fait oublier la présence des autres visiteurs, déjà nombreux.

 

F.

 

Pour en savoir plus sur cette exposition, rendez-vous sur le site du Musée d’Orsay.