« Les Damnés » d’Ivo van Hove dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes – jeux d’échelle, le gros plan l’emporte

Le spectacle de cette édition du Festival d’Avignon, celui pour lequel on s’arrache les places, on fait des heures de queue dans l’espoir d’entrer, l’Ostermeier de l’an dernier… il s’agit bien des Damnés. Il faut dire que dès sa présentation, il est prometteur : signé par Ivo van Hove, présenté dans la Cour d’Honneur, réunissant la troupe de la Comédie Française, et en outre pour un projet pas si conventionnel, celui de reprendre au théâtre le scénario du film de Visconti. Les premières critiques et le bouche-à-oreille aidant, le public est nombreux, parsemé de personnalités. L’engouement n’est pas volé, car le spectacle est d’une intensité hyperbolique – surtout en cette nuit du 14 juillet –, même si après coup, on ne sait trop qu’en extraire.

Les Damnés - plateauL’immense scène de la Cour d’Honneur, toute déployée dans la longueur, a un air familier lorsqu’on le découvre. Il n’évoque pas tant Vu du pont, dernière création d’Ivo van Hove présentée en France, que Mary Stuart, il y a quelques temps. L’usage de la caméra, d’emblée désigné par le grand écran qui surplombe la scène, est fréquent pour ce belge, comme pour son collègue du Toneelhuis d’Anvers, Guy Cassiers. Le plateau en est littéralement un, qui donne à voir de jardin à cour des sièges pour les acteurs lorsqu’ils ne jouent pas, des coulisses à vue prolongées par des tables de maquillage, avec en fond des cintres de costume, puis de larges poufs, un grand espace vide au sol orange, sous l’écran, et enfin des musiciens, et des cercueils. C’est un espace de fabrication, où tout reste faire. Mais construire n’est pas là que la mission des comédiens, ou du spectateur, elle est peut-être surtout celle des cadreurs, qui orientent le regard.

Chargés de leur caméra, ils filment les comédiens sur scène et l’image captée est projetée en direct sur l’écran. Celui-ci crée un foyer de vision central, mais l’origine de l’image peut à tout instant être reconstituée, recomposée – quand les caméras ne partent pas dans le Palais des Papes, pour une course éperdue dans les escaliers, jusqu’au premier balcon, grâce à la seule source de lumière fixée sur la caméra. A ces possibles s’ajoute encore l’emploi d’images préenregistrées qui se superposent à la scène et l’amplifient, l’étendent. On se trouve là face à un art hybride, nouveau, du théânima ou du cinéâtre, un entre-deux qui nous déplace, renouvelle notre perception et notre attention d’acteur. Au départ, une certaine frustration tout de même : on n’est pas venus pour regarder un écran, même si tout est joué en live. L’intérêt est progressivement trouvé quand on fait varier les points de vue et qu’on reconstruit quelque chose d’actif dans le dialogue des échelles. Qu’on ne se contente pas d’être hypnotisé par les gros plans, qui réduisent la distance et donnent à voir les visages et les corps au plus près, mais qu’on les met en perspective avec l’ensemble, qu’on comprend l’égale importance de cadrer et de prendre du recul. Ces possibilités d’observation ne nous sont jamais offertes dans la réalité, prisonniers que l’on est d’une échelle, et la liberté est à trouver dans la circulation entre les deux. Cette posture proche du réalisateur donne du pouvoir au spectateur autant qu’elle le met en danger, et cette ambivalence devient le moyen de créer l’émotion.

Les Damnés - plansUn tel dispositif paraît en phase avec le scénario que reprend Ivo van Hove à Visconti. Les Damnés relatent l’histoire des Essenbeck, riche famille allemande, propriétaire d’aciéries dans l’Allemagne de 1933. Plusieurs générations sont en jeu du patriarche aux petites filles, et les intermédiaires préparent dans l’ombre leur prise de pouvoir, tandis que le gouvernement d’Hitler fait pression et veut réarmer le pays malgré les clauses du traité de Versailles. Parmi les membres de cette descendance, certains refusent de se compromettre – et on les élimine, tout simplement, même s’il s’agit du doyen –, et d’autres y voient le moyen de prendre de l’ampleur – sans anticiper la contrainte croissante exercée par le régime. L’Histoire, dont témoignent des images documentaires rappelant l’incendie du Reichstag, le travail des usines, les autodafés, le camp de Dachau, la Nuit des longs couteaux, est essentiellement abordée par le prisme de l’intime. La propagation du mal est donnée à percevoir à l’échelle d’une famille, ou même d’un individu et de ses travers. Dès lors, Ivo van Hove ne craint pas de décliner l’horreur, de la suggérer sans équivoque, dans la violence qui nie tout lien familial ou le spectacle de tentations pédophiles. Ces scènes qui font frémir révèlent qu’aucun domaine n’est épargné, que la contamination est politique, idéologique et surtout morale, sans limites.

Pour les mettre en balance, des effets de distance sont ménagés. Des interruptions rythment ainsi l’ensemble de la représentation, scandées par un sifflement aigu, à la suite duquel tous ceux qui restent sur scène, comédiens, régisseurs plateau, caméramen, se positionnent de face, pour qu’on puisse prendre la mesure du carnage, de la destruction progressive, par la réduction présentielle. Après chaque mort, chaque élimination, les cendres du personnage entré dans un cercueil sont déposées dans une jarre, tandis que l’image de son visage angoissé est projetée et que les quatre saxophonistes solennisent le moment – avant que la machine ne reprenne de plus belle, inarrêtable.

Les Damnés - mitrailletteLes nuances historiques et politiques, incarnées par les différents personnages, sont parfois perdues de vue, mais l’essentiel est compris, ce qui permet de se focaliser sur le jeu plus encore que l’histoire – sur l’individu plus que le collectif. Chaque comédien est mis en valeur par l’emploi de la caméra, qui saisit au plus près la puissance de son interprétation, Adeline d’Hermy dans l’émotion, Guillaume Gallienne et Elsa Lepoivre dans la manipulation, Didier Sandre dans la retenue… Ce n’est pas le gros plan qui accompagne Denis Podalydès dans sa scène-clé, mais une image qui démultiplie sa présence avec un autre SA, pour créer l’impression d’une armée nazie, dont les chants et saluts envahissent toute la Cour et intègrent l’ensemble des spectateurs dans ce même mouvement nationaliste. A mesure que le spectacle progresse, la puissance des effets qui atteignent le public s’accroît. Ainsi lorsque l’héritier des usines Martin, jusque-là manipulé, se ressaisit de ce qui lui revient et surenchérit encore dans l’ordre de la violence, qu’il lynche sa mère, la couvre de goudron puis de plumes qui s’envolent avec le mistral, avant de se recouvrir des cendres de toute la famille, qui elles aussi s’envolent et viennent nous baptiser à notre tour. Quand enfin il s’empare d’une mitraillette et tire sur le public, de plus en plus frénétiquement, son geste encore renforcé par la lumière clignotante de l’écran et la violence du son des tirs, l’immersion est totale, l’angoisse monte en souvenir de la récente actualité.

Mais ce 14 juillet, la fiction n’avait plus de frontières avec la réalité, quand après les longs applaudissements, une annonce au micro apprenait au public coupé du monde le temps du spectacle ce qui avait eu lieu à Nice, quand des militaires avec de vraies armes nous attendaient à la sortie du Palais, pour qu’il n’y ait pas d’attroupement, et qu’on s’éparpille tous dans Avignon comme morte, vaguement animée par les tracts qui volent. Dans ce contexte, ce concours de circonstance terrible, l’acuité du scénario, du spectacle, de sa mise en œuvre, du geste d’Ivo van Hove enfin, ne fait pas de doute dans un premier temps. « Il vaut mieux affronter cela dans un contexte artistique que dans la vraie vie… », dit l’artiste. Mais après coup, le bien-fondé d’une telle démarche est mis en question. S’il s’agissait précisément de faire jouer les échelles, à un certain moment, le recul manque, le gros plan et l’émotion prennent le dessus et détruisent toute distance, celle de l’histoire ou du temps – celle qui nous fait précisément défaut, pour penser et ne pas être simplement en état de choc, pris par l’affect, paralysé dans toute démarche réflexive.

F.

Pour en savoir plus sur « Les Damnés », rendez-vous sur le site du Festival d’Avignon.