« Mary Stuart » de Schiller à la MAC de Créteil : battle sur la scène d’Ivo van Hove

Ivo van Hove est un metteur en scène belge, directeur du Toneelgroep d’Amsterdam, proche du flamand Guy Cassiers. Il revient cette année à la Mac de Créteil, dans le cadre du Festival EXIT, avec dix comédiens avec lesquels il présente sa dernière création, Mary Stuart. A travers le jeu des acteurs et l’emploi des micros HF et de la vidéo, on retrouve dans ce spectacle un peu de la pâte flamande rendue familière par les spectacles de Guy Cassiers, en particulier Bloed en Rozen et Orlando, proches de cette pièce par leurs sujets. Dans Mary Stuart, ces éléments scéniques entrent tous au service d’une lecture sensible du drame de Schiller.

Marie Stuart, mise en scène d'Ivo Van Hove(c)Jan Versweyveld(sdp)Le titre de la pièce paraît incomplet. Elle relate les derniers jours de Mary Stuart, reine d’Ecosse et de France, condamnée à mort en Angleterre pour trahison à l’encontre de sa reine et menace contre la religion protestante. Mais en réalité, le drame s’intéresse autant à Mary Stuart qu’à sa cousine, Elizabeth Ière, à sa propre souffrance face à la décision qu’elle doit prendre et qu’elle refuse d’assumer, ce qu’illustre le fait que la pièce ne s’achève pas avec la mort de Mary mais avec les conséquences qu’elle entraîne pour Elizabeth. Invitant la fiction au cœur de l’histoire – ou l’inverse – Schiller imagine la confrontation de ces deux figures légendaires et désigne la supériorité de Mary en baptisant son drame de son nom.

Les deux personnages sont pourtant complémentaires, comme déterminés l’un par rapport à l’autre, chacune des reines incarnant des pôles opposés mais indissociables : Mary est une reine catholique, sensuelle, qui séduit les hommes avec une joie insolente, alors qu’Elizabeth est une reine protestante et puritaine, dont l’idéal est de mourir vierge, qui se refuse le plaisir de la chair pour régner en homme mais qui n’en fascine pas moins tous ceux qui l’entourent. Leicester, le favori de la reine d’Angleterre qui aime par ailleurs Mary Stuart, parce qu’il est pris entre elles deux, traverse bien cette contradiction indissociable qu’elles forment, ce lien oxymorique entre les deux femmes, fatalement insoluble.

Mary Stuart - 2Ivo van Hove, contrairement à Schiller, ne prend par parti pour l’une ou l’autre, et il place les deux reines sur un pied d’égalité. On le voit dans les marges du spectacle : à son orée, un texte projeté sur le fond de scène qui sert d’écran par la suite résume en quelques phrases la vie de Mary Stuart jusqu’à son emprisonnement en Angleterre et son jugement par la cour, point de départ du drame de Schiller. En écho, à la fin de la pièce, après les dernières répliques, quelques lignes informent du destin d’Elizabeth, reine mythique qui a puissamment marqué l’histoire de l’Angleterre. Le spectacle vient ainsi créer un lien de l’une à l’autre femme, de l’une à l’autre destinée, suggérer en creux que leur antagonisme est si exact qu’il pourrait s’agir là de deux versants d’un même être, de la folie de la jeunesse à la douloureuse sagesse de la maturité, que leur lutte extérieur n’est que le reflet d’un combat intérieur.

Cette interprétation est la plus sensible lors de la confrontation des deux reines à l’acte III, acmé du drame. Elles s’observent comme on scrute son reflet dans un miroir, ses ressemblances et ses différences, son inversion parfaite. Face à face ou l’une à côté de l’autre, symétriques, elles se toisent, s’apprivoisent et s’affrontent, aussi étrangères que familières. Mary, suppliant Elizabeth de lui accorder sa grâce, de la faire échapper à la condamnation à mort qui a été prononcée à son encontre, va jusqu’à la redoubler en se plaçant derrière elle et en l’agissant comme une marionnette, dont elle contrôle les bras et même le menton – à défaut de pouvoir maîtriser sa parole. Dans le renversement de leur rapport de forces, dans leur corps-à-corps, c’est moins leurs différences que la proximité magnétique qui les attire qui est donnée à voir, qui confond la brune aux cheveux longs et raides – Halina Reijn – à la rousse aux cheveux courts et bouclés – Chris Nietvelt.

Mary Stuart - confrontationPour atténuer leurs différences physiques – à moins que ce soit pour les mettre en valeur – , dès les premiers actes, les deux femmes sont vêtues de la même façon, qu’elles soient en jupe ou en pantalon. Le divorce n’est opéré qu’à l’acte V, celui de la mise à mort de Mary Stuart. Sa robe noir et blanche, sobre, est remplacée sur l’échafaud par celle généreuse et large d’Elizabeth, d’un blanc immaculé qui affirme fièrement sa pureté. On perçoit alors que la mort de Mary Stuart, qui libère Elizabeth de la menace permanente qu’elle représentait pour elle et pour son royaume, acte en réalité la mort de sa propre sensualité, voire de sa féminité, et qu’elle ouvre une ère de solitude absolue. L’affrontement paraît ainsi moins politique qu’intime, mais une intimité déformée, violée par le pouvoir, qui déshumanise Elizabeth.

Autour d’elles deux, les conseillers, secrétaires, nourrice et autres personnel de cour sont confondus dans une neutralité totale. Leicester, Burleigh, Davison, Shrewsbury ou Paulet sont habillés à l’identique, comme dédoublés, interchangeables, si leurs noms et leur rôle dramatique ne permettaient pas de les distinguer. Cette indistinction confère un caractère mental à la scène, onirique, avec une focalisation presque hypnotique sur les deux femmes. L’impression est encore nourrie par le fait que ces ombres qui les entourent sont la plupart du temps assises sur un banc en fond de scène, à la frontière de la zone de jeu, de crise, limitée à un espace restreint au sol par rapport au reste du plateau. Les entrées et sorties sont souvent prises en charge par la parole seule, et ce lieu d’indétermination, de porosité mêle présence et absence, dedans et dehors. Ce trouble spatial produit des effets d’étrangeté, quand Mary demande de l’aide à Hanna contre Mortimer et que celle-ci tarde à intervenir alors qu’elle est bien là, ou quand Leicester s’avance en rampant jusqu’aux genoux d’Elizabeth avant même de faire son entrée sur scène, lorsqu’il est accusé de haute trahison.

Mary Stuart - finCe parti-pris scénographique, subtil, tout comme les projections sur l’écran du fond qui donnent à voir des forêts plus ou moins sombres, ou comme les lumières plus ou moins chaleureuses en fonction de la reine qui domine la scène, travaillent l’appréhension du texte. De même, une matière sonore discrète accompagne sa profération par les comédiens, et scande la progression dramatique de la pièce par des interruptions stridentes dans le noir, à intervalles réguliers. Tous les éléments scéniques sont donc asservis au drame, à l’expression des deux femmes plus encore qu’aux argumentations politique des hommes, à leur douleur et à leur fierté, parfois capable d’instiller de l’humour au cœur de la tragédie. La mise en scène est sobre, économe des moyens divers qu’elle propose, répartis avec mesure, dans la perspective d’une mise en écoute moderne de la pièce et de ses ressorts dramaturgiques.

F.

Pour en savoir plus sur « Mary Stuart », rendez-vous sur le site de la MAC de Créteil.