Extraits en miettes du « Journal » de Ionesco

Récits de rêves, opinions, souvenirs, réflexions morales, notes sur la littérature : ce Journal en miettes n’est pas un journal habituel, où seraient consignés, au jour le jour, les événements d’une vie. C’est, en quelque sorte, à une entreprise contraire que se livre ici Eugène Ionesco : raconter, non pas chaque jour ce qui arrive, mais chaque jour ce qui n’arrive pas.

Un homme cherche à surmonter la crise permanente qu’est la pensée de la vie et de la mort, à résoudre les interrogations, à triompher de l’angoisse, à y voir clair, et note ses obsessions, ses doutes, ses refus. L’enfance resurgit dans le présent, les images oniriques recouvrent soudain le réel, le passé se confond avec l’avenir : peu à peu, miette par miette, se reconstitue une chronologie intérieure au-delà de la chronologie, au-delà du portrait les silences, les mystères, comme le négatif d’un homme et d’une œuvre.

Est ainsi annoncée une série de remarques sur le théâtre et la vie, hors de toute chronologie. Si l’autobiographie imprègne l’œuvre, il ne s’agit pas d’un projet autobiographique, de ressaisir sa vie dans son ensemble, de dégager un sens à sa vie suivant une logique téléologique qui amènerait à voir la fin dans les débuts. Le texte est même plus libre que le récit d’enfance, dont la poétique suit au plus près le resurgissement du souvenir qui refuse la synthèse : s’il commence par là, avec les « images d’enfance en mille morceaux », qui inscrivent d’emblée l’idée de destruction, d’éclats, de restes, de débris, qu’il ne s’agit pas de reconstruire, si l’emploi du présent l’accompagne et permet de raviver les sensations au moment de l’écriture, s’il dialogue parfois avec lui-même pour solliciter sa mémoire, pour gagner en précision – comme Sarraute avec son double dans Enfance –, le discours va bien au-delà de l’enfance. La négation inaugurale : « Je n’ai jamais été à Beauchamps. Il n’y a pas de route pour y aller », annonce une écriture en creux, de ce qui n’a pas été.

Extraite de tout cadre spatio-temporel ou presque, la parole est donc mouvante, comme la mémoire et le rêve, et s’organise en une suite de paragraphes, parfois distingués par l’italique, parfois rassemblés par des titres, dont les thèmes dominants sont l’enfance, et après elle l’angoisse du temps et de la mort, et le rêve. Cette écriture intime, douloureuse, qui révèle l’état psychique de l’auteur, livre aussi ses idées sur la littérature, le théâtre, l’écriture.

A la lecture, on prend la mesure du caractère autobiographique de Jacques, et de nombreux passages peuvent être mis en écho avec la pièce, pour l’amplifier, la densifier, lui rendre l’épaisseur que la page lui nie.

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  1. Définir Journal et son projet

Vers la fin du Journal, Ionesco revient sur la structure du Journal et redéfinit son projet. D’emblée, on perçoit toutes les pensées qui motivent son écriture :

Il va y avoir un an que j’ai pratiquement interrompu ce journal et cette quête, cette exploration dans la forêt broussailleuse si difficile à pénétrer, à la recherche de moi-même. Pour le moment je n’ai pas l’impression d’avoir avancé, ni d’avoir construit quelque chose, aucune décision en vue. J’ai l’impression que je ne suis parvenu à connaître que ce que je connaissais déjà. D’ailleurs, il est à se demander s’il y a quelque chose à connaître ou quelqu’un, s’il y a une âme cachée qui se révèlerait. Il n’y a peut-être rien d’autre que cette broussaille, ces épines, cette rocaille. C’est peut-être cela, l’âme : un lieu où toutes sortes de choses, toutes sortes de forces occupent le terrain simplement. Il n’y a peut-être que des événements, des conflits d’événements, des ombres. Pas de Psyché, une vie psychique comme un champ où s’entrecroisent des forces. Personne. Le moi ne serait donc qu’un nœud de principes antagonistes en équilibre dynamique. Je défais ce nœud, les forces se dissipent, il n’y a plus rien. Il n’y a peut-être que des mouvements.

Mais il y a cette angoisse. Ce serait le signe qu’il y a un être. Et que l’être réagit.

Qu’y a-t-il à trouver, qu’y a-t-il à connaître ? Y a-t-il avantage à connaître quoi que ce soit ? J’ai peut-être tout de même défriché quelques mètres carrés de forêt vierge. Si j’avais défriché davantage je n’aurais fait que reculer les limites de l’inconnu, cet inconnu qui fuit à mon approche.

Intégrer l’ombre ; élucider. Quel travail pénible ! Je me demande s’il est possible, ce travail qui demande un effort constant pour arriver à quoi ? La masse noire, épaisse, le mur sera toujours derrière chaque mur que l’on aura abattu. On devrait plutôt me pousser pour que je roule dans les abîmes. Faire confiance c’est-à-dire se laisser aller. Je fais méfiance. Le courant m’emporte quand même malgré mes protestations, bien que je tente de m’accrocher au terrain. Je suis emporté quand même et comme je ne veux pas me laisser faire cela se fait en me faisant mal.

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Image de l’œuvre dans son rapport au monde :

En vrac, que d’images, que de paroles, que de personnages, que de figures symboliques, que de signes, tout cela à la fois, à peu près la même chose, jamais tout à fait, une confusion de messages en désordre que je finis peut-être par reconnaitre mais qui ne m’avance guère dans le problème fondamental : qu’est-ce que c’est que ce monde ? Qu’est-ce que c’est que ce qui m’entoure ? Qui suis-je ? « Je » est-il et si « je » est où vais-je ? Qu’est-ce que je fais, que fais-ici, que fois-je faire ? Depuis toujours je  me pose ces questions, depuis toujours au pied du mur. Depuis toujours devant la porte verrouillée. Il n’y a pas de clef. J’attends la réponse alors que je devrais la donner moi-même, l’inventer. J’attends toujours un miracle qui ne vient pas. Il n’y a vraisemblablement rien à comprendre. Mais il faut se faire une raison, trouver ses raisons. Ou perdre la raison.

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Un paragraphe réflexif sur sa démarche, qui mène à la définition d’une fonction de la littérature : mettre en voix ce qui est partageable, les angoisses des autres – alors même que son discours est extrêmement intime, qu’il revendique une subjectivité, presque irréductible.

Si je fais toutes ces confidences, c’est parce que je sais qu’elles ne m’appartiennent pas et que tout le monde à peu près a ces confidences sur les lèvres, prêtes à s’exprimer et que le littérateur n’est que celui qui dit à voix haute ce que les autres se disent ou murmurent. Si je pouvais penser que ce que confesse n’est pas une confession universelle mais l’expression d’un cas particulier, je le confesserais tout de même dans l’espoir d’être guéri ou soulagé. Cet espoir, je ne l’ai pas cet espoir, nous ne l’avons pas ; nous communions dans la même peine. Alors, pourquoi ? A quoi cela peut-il servir ? C’est parce que, malgré tout, nous ne pouvons pas ne pas prendre conscience, ne pas prendre une conscience plus aigüe d’une réalité, de la réalité du malheur d’exister, du fait que la condition humaine est inadmissible : une conscience inutile et qui ne peut pas ne pas être et qui se manifeste, c’est cela la littérature.

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Justification de sa démarche :

La seule justification que j’ai à parler de moi, c’est que je me dédouble et que je parle de moi comme d’un autre, comme d’un cas étranger, susceptible d’intéresser les psychologues et d’autres. On dit cela. Je me demande si ce n’est pas une justification hypocrite, mais, peut-être encore, chaque cas, même le mien, est intéressant. L’univers de quiconque, de chaque être, d’une fourmi, peut être passionnant. L’univers de chacun est universel.

Echos avec les premières pages, tout aussi rimbaldiennes :

Encore une vie qui se raconte. Chaque vie est unique. Chaque vie, un univers. Mais, chaque vie n’est rien si elle ne reflète la vie universelle, si elle n’est à la fois elle-même et autre, elle n’est rien si elle est séparée, elle n’est rien non plus si elle est grégaire, elle n’est rien si elle est perdue dans le néant de l’impersonnel. Vivre sa vie : c’est vivre le monde à sa façon d’une autre façon, d’une façon inattendue, comme les autres et pas comme les autres.

Je suis donc celui qui (me) se regarde, une sorte de Dieu impuissant. Je ne suis pas seulement un regard. Je suis aussi celui qui éprouve les passions, désirs, etc. qui sont à la fois moi et pas moi, je suis dedans, je suis dehors : celui qui fait, qui est fait, qui voit comment il est fait, se fait, comment cela est fait, sans bien comprendre.

Ma pensée se détache de moi-même. Elle est ce qui se détache. Comment est-il possible d’être à la fois ici et là, comment la pensée est-elle possible. Je me pense. Je suis un autre. Ce « je » est pris dans le moi ; sa racine est moi. La terre nourricière ou la sève du « je » c’est « moi ».

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Réflexion sur son rapport à la littérature et à l’écriture, à l’appréciation de son œuvre :

Je retombe incessamment dans la littérature. Le fait d’avoir pu décrire ces images, de les avoir parlées à peu près convenablement, me flatte. Je pense que c’est peut-être bien écrit. Peut-être cela plaira à des lecteurs ou à des critiques. Je dis cela, je me dis cela et je retombe dans les lettres. Le fait d’en prendre conscience ne me fait pas remonter. Le fait de prendre conscience que je prends conscience de la qualité littéraire ne fait qu’aggraver les choses. Il faut cependant que je me décide à faire le choix : la vanité, c’est-à-dire la route de l’échec, ou bien l’autre chose. On n’a pas toujours la chance de recevoir le coup de matraque, on n’a pas toujours la chance d’être désespéré, désespéré de la vie ; je l’oublie, je me console, je m’amuse, je me distrais ; j’écris « mon journal intime ». J’ai une vitalité prodigieuse. Rien n’en vient à bout. Il n’y a que le rêve ou le cauchemar qui puissent vous tenir éveillé. Pourtant il me semble que quelques-uns des pages précédentes n’avaient plus rien à voir avec les mots et les lettres. Si je suis retombé dans les « lettres », est-ce par que l’administrateur de la Comédie-Française vient de me téléphoner de Paris pour me dire qu’il s’intéresse à ma dernière pièce ? Il me faut peu de chose pour me rééquilibrer dans le déséquilibre. Mangeons une pomme.

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Sentiment d’impuissance à se libérer par l’écriture, expression d’un échec qui évoque Jacques :

Chaque fois, je recommence. Je prends toujours un nouveau cahier. Chaque fois j’espère que cela aboutira à quelque chose, que ce sera une expérience constructive, que j’ouvrirai une porte. Mais non. Avant d’arriver à une porte quelconque, je m’arrête. Le même obstacle invisible : s’il était visible, je le contournerais. C’est l’invisible qui m’arrête. Au moins, je devrais essayer d’aller jusqu’à la dernière page. Cela signifierait que j’aurais presque tout dit. C’est tout ce que j’ai encore à dire qui est l’obstacle. C’est bien cela, les encombrements invisibles qui barrent ma route. On espace intérieur n’est pas libre. Je ne peux même pas arriver jusqu’à ma propre porte. Ni à la fenêtre pour aérer.

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Mises en garde contre l’utilisation de son œuvre, pour les metteurs en scène et  critique de la critique :

Nous répétons en ce moment La Soif et la Faim. La première période, celle de la grande angoisse d’être trahi, est dépassée. Lorsqu’on voit se concrétiser les personnages, lorsqu’on voit ses cauchemars se matérialiser, on ne les reconnaît pas, on a peur de les reconnaître, on ne veut pas les reconnaître.

De nos jours, de plus en plus, semble-t-il, la critique a un seul but : nier, détruire l’œuvre. En résidant l’œuvre à la psychologie, l’œuvre n’est plus que matière psychologique ; réduite à son contexte social par une sociologue, l’œuvre n’est plus que matière sociologique. Ou bien on réduit l’œuvre à des idées générales qu’elle contient et qu’elle illustre ; ou bien on veut en faire l’instrument d’un système politique, idéologique : marxisme par exemple, ou autre chose…

En réalité, une œuvre est irréductible. Une œuvre est justement ce qu’il en reste après ou malgré la sociologie, la psychanalyse, l’économie, le système idéologico-politique, la philosophie, etc.

Ainsi, au lieu d’éclairer l’œuvre, les critiques la laissent dans l’ombre, n’éclairant que son contexte. Ce n’est pas à quoi s’identifie une œuvre qui est importance ; ce qui est important, ce qui est essentiel, c’est justement d’être autre chose, c’est en quoi elle se sépare de son contexte qu’elle est valable.

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La destinée de l’œuvre corrompt le projet de l’auteur :

Je réclame le droit de me débrouiller avec moi-même. D’être face à face avec moi-même. De ma confrontation avec moi-même peut-être sortira-t-il un autre. « Ne change pas, ne laisse pas toutes ces angoisses monter à la surface, ferme les yeux, tu ne pourrais supporter. » Mais de toute façon je ne puis me supporter, il est temps que je prenne conscience. Il est temps de vaincre. A quoi bon lutter, dit l’autre voix, à quoi bon ? Mais je boite, mais j’étouffe, mais je me meurs de ne pouvoir mourir, de ne le savoir. Si j’arrivais à me considérer déjà mort, l’angoisse aussi serait morte. Me considérer comme mort ? Je n’y arriverais pas avant que je ne sois tué par la mort. Je sais, je sais, il vaut mieux se tuer que de se laisser tuer. Cela me semble une montagne inaccessible. Et puisque je pense que cela est impossible, cela ne me sert plus à rien d’y penser, cela n’est plus que de la littérature. Le monde de la littérature, le monde de l’impuissance, le monde des demi-lucides entre la force et la faiblesse. Il faut l’action, c’est-à-dire l’oubli ; ou bien la lucidité suprême, c’est-à-dire la religion. La littérature n’est pas l’évasion. L’action au moins est cela. Je clame mon impuissance, je connais le mal dont je souffre, je le décris, je n’arrive pas à sa source profonde, je n’arrive pas à sa source profonde. Dès que je me dis que ces pages seront peut-être publiées, leur vérité est corrompue. Cela devient de la fausse monnaie. C’est cela l’introspection sans valeur, stérile, nuisible. Elle n’est pas la connaissance qui mène au droit chemin, celui qui débouche dans la lumière.

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Commentaire qui peut se lire comme une condamnation de l’œuvre :

« Je me cachais, dit l’homme, ceci est le commencement de la voie ». Dans son livre sur les récits hassidiques qu’il présente dans son introduction, Martin Buber nous rappelle que, selon le hassidisme, l’exploration décisive du cœur est le commencement de la voie dans la vie de l’homme, mais cette exploration n’est décisive que si elle mène vraiment à la voie, car il y a une sorte d’investigation du cœur qui est stérile, qui ne conduit qu’à la torture de soi-même, au désespoir et à un empêtrement encore plus profond. Cela n’est-il pas déjà de la psychanalyse qui purge, expurge, exorcise, tandis que l’auto-analyse des littérateurs et des journaux intimes est vaine et désespérante ?

 

 

  1. Le temps et la mort

De l’impossibilité d’écrire sur autre chose que l’angoisse, sur la peur de la mort qui explique tout :

Sauf de rares moments d’euphorie extatique, dans mon adolescence, où j’ai cru sentir une présence absolue, où i me semblait que tout était justifié – plus que cela : sauvé – sauf encore les moments de plénitude de mon enfance vécue à La Chapelle-Anthenaise, je n’ai jamais eu de joies profondes. Bien sûr, la tristesse, sans raison décelable, le désespoir, toute ma détresse furent souvent couverts par des bonheurs (le bonheur n’est pas la joie) qui comblaient plus ou moins l’abîme intérieur : mes fiançailles et mon mariage, la paternité, les satisfactions professionnelles, cette sorte de notoriété mi-agréable mi-insupportable, oui tout cela fut important, tout cela me procura des oublis passagers sans pouvoir résoudre quoi que ce soit, sans pouvoir me consoler du malheur de me sentir perdu dans ce monde voué à la mort. Je n’ai jamais pu surmonter cette fatigue accablante, cette énorme fatigue psychique et physique que j’ai portée toute la vie sur mes épaules, qui m’a empêché de me réjouir : je me suis senti mal à l’aise dans la vie, toute la vie, pas chez moi, entouré du malheur des autres, autant que saturé du mien, avec la conscience que la vie est infernale, inadmissible. Se détestant réciproquement, les gens ne sont soulagés que s’ils s’entre-tuent, s’ils s’élèvent les uns contre les autres, s’ils mentent et se font souffrir dans les autres, pour essayer de s’éviter la souffrance à eux-mêmes. Ni masochiste, ni sadique, ni fanatique politique, je crois avoir été toujours lucide, d’une lucidité un peu simple, peut-être insuffisante, mais, en gros, j’ai vu juste. Je comprends pourquoi ils se font la guerre, pourquoi ils se débattent, je comprends qu’ils ne veuillent pas le comprendre, je sais parfaitement que les idéologies, philosophies, autres raisons qu’ils se donnent, ne sont que des alibis et des justifications, inconscientes, mi- conscientes, de leurs passions, d’un désespoir caché… Je sais, je sais aussi qu’ils ne l’admettront jamais et refuseront toujours de se démystifier eux-mêmes, alors qu’on ne fait que parler aujourd’hui de la démystification. Une lucidité supérieure comprendrait mieux, non seulement les raisons de la déraison, mais surtout la déraison de la raison. Une telle lucidité supérieure se rit de ma lucidité bornée, empirique : je ne l’ai pas cette lucidité supérieure qui donnerait la sérénité. Il vaut mieux cependant avoir une lucidité médiocre que de ne pas en avoir du tout et d’être dupe, au premier degré, comme le sont tous ces gens qui s’agitent, qui parlent, qui pensent penser.

Non je n’ai pu, à aucun moment, me sentir à l’aise dans ce monde de malheurs et de mort, pour lequel je me suis senti impuissant de faire quoi que ce soit : toute action tourne mal. Les années ont aggravé ma tristesse, ma fatigue, mon dégoût, ma peur. Alors, j’ai fait mon métier, j’ai dit qu’il n’y avait rien à dire, j’ai « écrit », pour employer cette expression pénible, j’ai écrit avec une peine presque insurmontable, et plus ce que j’écrivais paraissait gai, plus cela augmentait ma détresse. Il me devint impossible d’écrire des comédies, ou presque : c’est donc bien pour me soulager que je me suis mis à écrire des drames plus noirs. C’est avec une sorte de satisfaction que j’écris sur la misère et l’angoisse : comment peut-on parler d’autre chose quand on a conscience que l’on va mourir ? C’est l’horreur et la colère d’être mortelle qui fait que l’humanité est comme elle est. Le masochisme, le sadisme, destruction et autodestruction, les guerres, révoltes et révolutions, la haine des uns contre les autres ne sont, sciemment ou non, provoqués que par le sentiment de notre fin imminente, par la peur, et transformés, transférés ou non, de la mort. Nous ne nous sentons pas bien ici, nous ne nous sentons pas chez nous. Tant que l’on nous garantira l’immortalité, nous ne serons pas comblés et nous nous haïrons les uns les autres malgré le besoin que nous avons de nous aimer. Hélas ! Comment les créatures du malheur pourraient ne pas craindre tout des autres créatures du malheur ? Chacun hait dans l’autre le mortel qu’il est lui-même. Dicton : mes enfants, méfiez-vous les uns des autres.

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Réflexions sur le temps et la mort :

Quand-est ce que je me suis aperçu pour la première fois que le temps « passait » ? Le sentiment du temps n’a pas été lié immédiatement à l’idée de la mort. Bien sûr, à quatre ou cinq ans, je me suis rendu compte que je deviendrais de plus en plus vieux, que je mourrais. Vers sept ou huit ans, je me disais que ma mère allait mourir un jour et j’étais effrayé par cette pensée.  Je savais qu’elle allait mourir avant moi. Cependant, cela m’apparaissait comme une interruption définitive du présent, car tout était présent. Une journée, une heure, me semblait longue, sans limite. Je n’en voyais pas la fin. Lorsqu’on me parlait de l’année prochaine, j’avais le sentiment que l’année prochaine n’arriverait jamais. Quand j’étais à la Chapelle-Anthenaise, je me trouvais hors du temps, donc dans une espèce de paradis. Vers onze ou douze ans, pas avant, j’ai commencé à avoir l’intuition de la fin. Avec grand-père et grand-mère, tante Sabine et ma mère, nous allions parfois à un petit cinéma de l’avenue de Suffren. C’était pour moi l’émerveillement. On attendant cette fête ; je l’attendais. Lorsque nous partions tous, avec ma grand-mère infirme que l’on poussait dans une sorte de fauteuil roulant, de la rue de l’Avre jusqu’à l’avenue de Suffren, ma joie était assombrie à la pensée que le plaisir ne durerait pas, que le spectacle finirait et que, finalement, nous rentrerions. Cela allait durer longtemps, très longtemps, deux ou trois heures, mais ce long temps avait une limite. L’attente me fit sentir le temps : je ne pouvais pas être heureux sans l’espoir de quelque chose, d’une joie, des vacances, de Noël, du jeudi, d’un voyage chez des amis de ma mère, le dimanche, en banlieue ; mais à hit ans, neuf ans, dix ans, quand j’habitais au Moulin, tout était joie, et tout était présence. Les saisons semblaient se déployer dans l’espace. Le monde était un décor avec ses couleurs tantôt sombres tantôt claires, avec ses fleurs et son herbe qui apparaissait, disparaissait, venant vers nous, s’éloignant de nous, se déroulant sous nos yeux, tandis que nous-mêmes restions à la même place, regardant passer le temps, nous-mêmes restant dehors. A cause de cela, sans doute, la mort de quelqu’un me semblait mystérieuse, illogique, terrible : un vide dans le présent. Puis, tout d’un coup, il y eut comme un renversement ; c’est comme si une force centrifuge m’avait projeté hors de mon immuabilité, parmi les choses qui vont et viennent et qui s’en vont. Pire, c’est moi qui tout d’un coup eus le sentiment que les choses restaient et que je m’en éloignais. A quinze ans, seize, c’était fini, j’étais dans le temps, dans la fuite et dans le fini. Le présent avait disparu, il n’y eut plus pour moi qu’un passé et qu’un demain, un demain senti déjà comme un passé.

J’essaye depuis, tous les jours, de m’accrocher à quelque chose de stable, j’essaye désespérément de retrouver un présent, de l’installer, de l’élargir. Je voyage pour retrouver un monde intact sur lequel le temps n’aurait pas de prise. En effet, deux jours de voyage, la connaissance d’une ville nouvelle ralentissent la précipitation des événements. Deux jours dans un pays nouveau en valent trente de ceux que l’on vit dans l’endroit habituel, raccourcis par l’usure, détériorés par l’habitude. L’habitude polit le temps, on y glisse comme sur un parquet trop ciré. Un monde nouveau, un monde toujours nouveau, un monde de toujours, jeune pour toujours, c’est cela le paradis. La vitesse n’est pas seulement infernale, elle est l’enfer même, elle est l’accélération dans la chute. Il y a eu le présent, il y a eu le temps, il n’y a plus ni présent ni temps, la progression géométrique de la chute nous a lancés dans du rien.

Comme Ionesco, Jacques est projeté hors de l’immuabilité avec la révélation de Jacqueline, alors qu’il était au cœur du monde. Il subit une même révolution copernicienne. Reformulée un peu plus loin, avec la réaffirmation de la distinction entre l’angoisse du temps, et celle de la mort, qui peut aider à appréhender le choc de Jacques :

A sept ans, j’étais à Paris. A huit ans, à la campagne. Je me demande si, pendant que j’ai vécu à la campagne, j’ai encore pensé à la mort. Je désirais voir ma mère, bien sûr, qui travaillait à Paris pour payer ma pension. Mais étant éloigné de ma mère, je fus tout de même plus heureux. C’est en étant avec elle que je pensais à la mort, à la sienne, à la mienne. Seul, c’est-à-dire sans elle, avec d’autres gens et des enfants, je n’avais plus cette angoisse, je ne l’avais plus jamais ou presque jamais. Je dois dire que l’idée de la mort n’était pas liée, je crois, à l’idée du temps. Car les gens mouraient, c’était encore des gens qui « s’en allaient », qui n’attendaient pas leur mort, mais s’éloignaient. On s’éloigne. C’est de l’espace, ce n’est pas du temps. Et pourtant, cela n’est pas tout à fait vrai. Puisque, lorsque j’ai appris ce qu’était la mort, j’ai appris aussi que ma mère allait mourir un jour et que nous arriverions certainement, inéluctablement, à ce jour. C’est donc bien la pensée que ma mère mourrait, pas aujourd’hui, mais un jour, un jour certain, qui m’a donné l’idée du temps.

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Formulation d’un rapport au temps à l’œuvre dans L’Avenir, la perte de la présence et de la plénitude propres à l’enfance par l’enfermement dans le passé et le futur :

Depuis l’âge de quinze ans, je crois que c’est depuis l’âge de quinze ans, c’est-à-dire à partir du moment où ce qui me restait de l’enfance m’a quitté, c’est-à-dire aussi à partir du moment où il n’y a plus eu du présent mais du passé se précipitant dans le futur, c’est-à-dire dans l’abîme, à partir du moment où le présent fut mort et qu’il a été remplacé par le temps, depuis que j’ai pris tout à fait conscience du temps, je me suis senti vieux et j’ai voulu vivre. J’ai couru après la vie comme pour attraper le temps, et j’ai voulu vivre. J’ai tellement couru après la vie qu’elle m’a toujours échappé, j’ai couru, je n’ai pas été en retard, ni en avance, je ne l’ai jamais rattrapée pourtant : c’est comme si j’avais couru à côté d’elle.

Ailleurs, de façon plus concise et plus puissante :

Nous avons le passé derrière nous, l’avenir devant. On ne voit pas l’avenir, on voit le passé. C’est curieux car nous n’avons pas les yeux dans le dos.

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Image d’un vieillard qui refuse de mourir, comme le héros du Roi se meurt qui tient une place importante dans ce journal :

Ce vieillard qui avait peur de la mort. Il gémissait sur sa mort prochaine, du matin jusqu’au soir. Chaque fois qu’il voyait passer un enterrement c’était la tragédie dans la famille : angoisse, cris, désespoir. Ceci jusqu’au jour où, voyant passer encore un cortège funèbre, un de ses neveux eut l’inspiration de lui dire que le mort avait seize ans. Puis, à chaque fois : « Qui est mort ? répondait-il. – Une jeune fille de dix-huit ans », lui répondait-on. Cela continua ainsi jusqu’au moment où il acquit la conviction que seuls les jeunes mouraient. Les cortèges funèbres ne l’effrayaient plus ; quand il en voyait passer un il s’écriait : « encore quelqu’un de dix-huit ans est mort ! Ah ! ces jeunes, ils ne savent pas vivre ! »

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Rapport à la mort, le poids de la culture :

Notre ami vient de mourir. Voici le bureau vie, des livres, sa photo. De tout le monde que nous avons connu, les morts sont déjà bien plus nombreux que vivants. Quand apprendrons-nous et apprendrons-nous à espérer la mort au lieu de la craindre ? Il faut arriver à l’état d’esprit des anciens Mexicains pour qui la mort était l’occasion de réjouissances. C’est toute l’humanité qui doit être rééduquée en ce sens ; la civilisation est bien mal partie qui mise tout sur l’existence, sur la vie, sur l’Histoire et sur la politique. C’est parce que nous avons tout misé sur la vie que nous ne pouvons pas vivre.

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Rapport au temps, le poids de la culture :

Z. me dit : « les rêves prémonitoires et de clairvoyance sont connus par les psychologiques depuis toujours. One ne peut pas y croire en Occident par ce que, pour nous, les événements se passent dans le temps. En effet, nous avons une pensée causale. Il y a un avant et un après, celui-ci étant l’effet de celui-là. Avant, après, causalité, temps. Les Orientaux, que l’on rejette, ne sont pas compris par les Occidentaux car les Orientaux voient les choses dans un ensemble de corrélations, de significations. C’est évidemment une autre façon de s’expliquer le monde, toute vérité n’étant que l’explication que nous pouvons donner d’une chose et des choses. Pour admettre ces phénomènes qui nous semblent insolites ou absurdes, il faudrait donc, simplement, substituer à notre pensée historique, causale, une pensée spatiale. Une figuration spatiale, non pas temporelle. Si nous pouvions ne pas historiciser et à la fois ne pas spatialiser, nous serions encore plus libres, nous aurions une autre figuration du monde ou plutôt, car toute figure est dans l’espace, une explication non figurative du monde ».

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Page à part :

            Chocs

Je reçus le premier choc. Il me plia. Je reçus le second choc. Je ne rompis point. Puis ce fut le troisième choc. Ensuite ce fut le quatrième. Puis ce fut le cinquième choc. Ensuite ce fut le sixième choc. Puis ce fut le septième choc. Ensuite ce fut le huitième. Puis ce fut le neuvième choc. Ensuite ce fut le dur dixième. Puis ce fut le onzième choc, plus dur encore. Cela tombait de tous les côtés. Sur ce, survint le treizième choc suivi du quatorzième. Puis ce fut le quinzième choc, ensuite ce fut le seizième. Puis ce fut le dix-septième choc. Ensuite ce fut le dix-huitième. Puis ce fut le dix-neuvième choc. Ensuite ce fut le vingtième. Au vingt et unième j’arrêtai ma montre.

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Un discours qui évoque celui de Jacques à Roberte, par son imprécision, son ampleur, la réflexion sur l’être qu’il propose. Le regard de Ionesco est désabusé, même l’expression de l’angoisse de la mort n’extrait pas de l’angoisse de la mort.

Ça fait pas mal de temps que je suis né.

Ça fait, à la fois, très longtemps et ça fait très peu de temps. Je ne suis pas encore arrivé à comprendre ce qui m’est arrivé. Il me reste très peu de temps pour comprendre ce que je n’ai pas encore compris et je ne pense guère pouvoir y parvenir. Je ne suis point parvenu non plus à admettre l’existence et à m’admettre moi-même. Je ne vois rien au-delà de ces êtres et de ces choses qui m’entourent et qui me paraissent des énigmes, ou à peu près. Je m’entends difficilement avec les uns ou les autres, ou pas du tout, ou rarement, puisque je ne m’entends pas avec moi non plus. Les satisfactions que j’ai cherchées pour combler une vie, un vide, une nostalgie et que j’ai obtenues ont réussi parfois, mais si peu, à masquer le malaise existentiel. Elles m’ont distrait mais elles ne peuvent plus le faire. Les douleurs, chagrins, échecs m’ont semblé toujours plus vrais que les réussites ou le plaisir. J’ai toujours essayé de vivre, mais je suis passé à côté de la vie. Je crois que c’est ce que ressentent la plupart des hommes. Je n’ai pas su m’oublier. Pour m’oublier, il faut oublier non seulement ma propre mort, mais oublier que ceux que l’on aime meurent et que le monde a une fin. L’idée de la fin m’angoisse et m’exaspère. Je n’ai été vraiment heureux que saoul. Hélas, l’alcool tue la mémoire et je n’ai gardé que des souvenirs brumeux de mes euphories. La vie est malheur. Cela ne m’empêche pas de préférer la vie à la mort, exister à ne pas exister, car je ne suis pas sûr d’être une fois que je n’existerai plus. Exister étant la seule manière d’être que je connaisse, je m’accroche à cette existence car je ne puis m’imaginer, hélas, une manière d’être hors de l’existent.

Juste après, Ionesco semble exprimer ce que Jacques ne dit pas ou ne formule pas encore. Echos directs.

Je suis limité et aliéné, les autres sont limités et aliénés et toute action, toute révolution, toute littérature ne sont que des oublis momentanés de l’aliénation, non pas des remèdes à l’aliénation. Tout cela ne peut aboutir qu’à un réveil encore plus lucide donc encore plus désespéré.

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Plus tard, des réflexions sur les déterminismes multiples de l’être, des êtres :

Je n’existe pas dans la mesure où je ne suis pas libre ; dans la mesure où je suis conditionné, déterminé uniquement par des énergies extérieures, des poussées, des dynamismes dont je ne serais que le carrefour, le champ de bataille, un lien quelconque de rencontre, oui, un des innombrables carrefours (mais je suis au moins ce carrefour). Mais, puisque le groupe aussi est déterminé par des poussées (sociales, biologiques, physiques, cosmiques), on ne fait que repousser le problème, que placer ailleurs le lieu de la recherche de la réalité non illusoire : les ensembles aussi sont des carrefours de forces en conflit.

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Et les agressions contre le moi qui en résultent :

L’agression contre le « moi » individuel (si je puis dire), la négation de ce moi personnel me semble être, consciemment ou non, comme le fruit attardé des deux tendances collectivistes, antipersonnalistes, principales de ce siècle : nazisme, totalitarisme de gauche (tel que celui-ci a été réalisé dans l’histoire). (La pensée personnaliste d’Emmanuel Mounier et de la revue Esprit avait surmonté ce problème, en son temps, avait donné une réponse : combien la nécessité d’un nouveau personnalisme se fait-elle sentir !) Si le moi individuel est une illusion, qui m’empêche donc de le nier, de le détruire, de le mépriser, de tuer cet homme, de l’enfermer ?

Cependant, le fait que l’on s’acharne contre la personne indique bien que, au fond, on y croit, qu’on ne la ressent pas comme une illusion, on y croit tellement qu’on veut la détruire. Les autres « moi » sont ressentis comme des rivaux par le négateur des mois. Politiciens d’hier, idéologues d’aujourd’hui, tous les négateurs de l’individualisme sont des individualistes acharnés et violents, animés par une volonté de puissance pathologique, un désir excessif de se manifester, de se réaliser, d’absorber ou de dominer les autres, afin que ne survive que leur moi hypertrophié : personnes, races, œuvres, signatures, tout doit être noyé dans l’impersonnalisme collectif, dans l’inconscient collectif, sauf le moi qui dénonce la présence des autres qu’il voudrait expulser de lui-même.

Je suis ce tourbillon. Il y a, dans ce fleuve large, d’innombrables tourbillons. Dans chaque tourbillon, tourbillonnent les mêmes eaux que dans tout le reste du fleuve : eaux sales ou claires ou limoneuses ou charriant des feuilles, des plantes, des bouts de branches. Lorsque les eaux baissent les tourbillons semblent disparaître. Mais ils continuent, virtuellement, d’être là. L’eau remonte : les tourbillons réapparaissent.

Les eaux, qui sont les mêmes dans chaque tourbillon du fleuve, sont comme la matière du tourbillon. Mais la forme dynamique de ce tourbillon, sa « structure », son mouvement sont différents de tous les autres : celui-ci est plus rapide, celui-là moins dangereux, celui-ci a un mouvement plus vaste, ondoyant, une autre architecture mouvante, autre rythme.

Chaque tourbillon est un moi individuel. Son organisation, son mouvement propre, c’est sa personnalité. Le moi est une organisation particulière. Chaque tourbillon est différent de tous les autres. Personne n’est un autre. Chaque tourbillon est anarchique. Chaque tourbillon a sa réalité évidente, non illusoire, dans la manière qu’il a d’organiser les eaux du fleuve commun. Chaque moi affirme et nie le groupe. Chaque moi est social-antisocial. Donc, il existe, s’affirme. Tout signe.

  1. Le paradis perdu de l’enfance

Sur la fin de l’enfance :

Tout ce que je sais maintenant, je le sais depuis l’âge de six ou sept ans : l’âge de raison.

Les livres que j’ai lus, de littérature et de philosophie, mais surtout de littérature, car j’ai une intelligence plus concrète qu’abstraite, un esprit inapte pour la science, les livres, les paroles des autres, les monuments et œuvres d’art, l’agitation politique n’ont jamais fait que renforcer, appuyer, ce que j’ai su depuis presque toujours : on ne peut rien savoir sauf que la mort est là qui guette ma mère, ma famille, moi. (Je m’aperçois maintenant que je n’ai jamais pensé que mon père allait mourir. Je pensais avec effroi à la mort future de la mère, c’était une angoisse, une obsession permanent, mais l’idée de la mort de mon père ne me passait jamais par la tête. Est-ce parce que je le voyais rarement, est-ce parce que je ne l’aimais pas ? Non, certainement, puisque je l’aimais et puisque sa longue absence créait en moi, en nous tous, un vide, un immense besoin, une blessure. Je ne pensais pas à sa mort parce qu’il me semblait, peut-être, fort au point d’être immortel).

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Le souvenir de l’enfance :

Il y a l’âge d’or : c’est l’âge de l’enfance, de l’ignorance ; dès que l’on sait que l’on va mourir, l’enfance est terminée. Comme je l’ai dit, elle a fini pour moi très tôt. On est donc adulte à sept ans. Puis, je crois que la plupart des êtres humains oublient ce qu’ils ont compris, retrouvent une autre sorte d’enfance qui peut se perpétuer, pour certaines, toute la vie ; pour très peu. Ce n’est pas une véritable enfance, c’est une sorte d’oubli. Les désirs et les soucis sont là qui vous empêchent d’accéder à la vérité fondamentale.

Je ne suis jamais tombé dans l’oubli, je n’ai jamais retrouvé l’enfance. En dehors de l’enfance et de l’oubli, il n’y a que la grâce qui puisse vous consoler d’exister ou qui puisse vous donner la plénitude, le ciel sur la terre et dans le cœur. L’enfance l’oublie par l’agitation, la grâce. Il n’y a pas d’autre état que cela. Comment peut-on vivre sans la grâce ? On vit, cependant.

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Sur l’enfance, comme lumière au milieu des ténèbres :

Souvent, j’ai des insomnies. J’ouvre les yeux dans les ténèbres. Mais ces ténèbres sont comme une clarté autre, une lumière négative. C’est dans cette lumière noire que m’apparaît, avec une évidence indiscutable, « la révélation du désastre, de la catastrophe, de l’irrémédiable, de l’échec absolu ». Tout me semble perdu.

L’enfance c’est le monde du miracle ou du merveilleux : c’est comme si la création surgissait, lumineuse, de la nuit, toute neuve et toute fraîche, et toute étonnante. Il n’y a plus d’enfance à partir du moment où les choses ne sont plus étonnantes. Lorsque le monde vous semble « déjà vu », lorsqu’on s’est habitué à l’existence, on devient adulte. Le monde de la féérie, la merveille neuve se fait banalité, cliché. C’est bien cela le paradis, le monde du premier jour. Etre chassé de l’enfance, c’est être chassé du paradis, c’est être adulte. On garde le souvenir, la nostalgie d’un présent, d’une présence, d’une plénitude que l’on essaie de retrouver par tous les moyens. Retrouver cela ou la compensation. J’ai été torturé, je le suis, à la fois par la crainte de la mort, l’horreur du vide, et par le désir ardent, impatient, pressant de vivre.

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Pages du passé et pages du présent, les éclairs de lumière ne se retrouvent que dans l’amour fou :

Je retrouve des pages anciennes de journal, elles datent de… n’en parlons plus. Depuis si longtemps que cela me donne le vertige. Je n’avais encore pour ainsi dire rien publié, je n’avais écrit aucune pièce de théâtre ou à peine quelques bouts de dialogue. J’avais les mêmes problèmes, j’ai toujours eu les mêmes problèmes. Et je suis aujourd’hui aussi incapable qu’autrefois, que toujours, de donner des réponses. Je n’ai rien résolu ; depuis toujours, dans le même état d’interrogation. Autrement c’est l’oubli, ce sommeil de l’intelligence. Voici donc ces pages :

Il m’arrive de me réveiller, de temps à autre, de prendre conscience, de me rendre compte que je suis entouré par des choses, que je suis entouré par des gens et si je regarde très attentivement ce ciel ou bien ce mur ou bien cette terre ou bien cette main qui écrit ou qui n’écrit pas : il m’arrive d’avoir l’impression de voir tout cela comme si c’était la première fois. Alors, comme pour la première fois je me demande ou je demande : « qu’est-ce que cela ? » je regarde tout autour et je questionne : « que sont toutes ces choses ? où suis-je ? qui suis-je ? que suis-je ? qu’est-ce que l’interrogation ? ». A ce moment, parfois, une lumière soudaine, une grade lumière aveuglante envahit tout, fait disparaître les ombres des significations, les ombres de nos préoccupations, toutes les ombres, c’est-à-dire tous les murs qui font que nous nous imaginons, que nous inventons les limites, les distinctions, les séparations, le sens. Je ne puis même plus arriver à me poser la question : qu’est-ce que la société ? par exemple ou une autre parce que je puis passer au-delà de la première, de la fondamentale interrogation, de la lumière aveuglante et ardente que l’interrogation fait naître et qui est si forte qu’elle garde tout, qu’elle brûle tout, qu’elle dissout, dirait-on, toutes choses. Seul un amour fou, sans objet, peut résister à la lumière aveuglante de l’interrogation et cet amour fou est transformé, accru, il devient une euphorie sans raison, il semble embraser l’univers.

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Et un rêve sur la lumière, qui évoque Jacques :

Il me semblait que tout se vidait. Je ne sentais pas cela comme un vide qui aurait rongé mon être, dont j’aurais été comme le prisonnier : moi n’étant plus qu’une sorte de cadre, une sorte d’encadrement du vide jusqu’au moment où cet encadrement que j’étais aurait été entièrement rongé, avalé par le néant. Ce n’était pas ce vide que nous ressentons habituellement, ce vide de lourdeur, si je puis m’exprimer de cette façon. Cette fois c’était une libération, les choses perdaient leur poids autour de moi, je me séparais des choses qui perdaient une signification arbitraire, conventionnelle, cette quantité énorme de significations de toutes sortes, contradictoires, entremêlées dans lesquelles j’avais été pris, ou qui avaient été un grand nombre de chemins embrouillés, un labyrinthe dans lequel j’étais perdu. tout se laissait maintenant pénétrer par une lumière éclatante et prenant conscience avec une joie illimitée, que tout est je ne pouvais plus penser à autre chose qu’à cela, que tout est, que toutes les choses sont et en prenant conscience qu’elles étaient, toutes les choses étaient, mais autrement, tout à fait autrement, dans une lumière de grâce, délicates, fragiles.

La fragilité me semblait être une des qualités de l’Apparence, de la Manifestation. Cependant cette fragilité n’était pas inquiétante. Bien au contraire. Une grande énergie lumineuse semblait être tout le temps sur le point de désarticuler, de dissoudre les choses ; et cette lumière, cette force semblait avoir été cachée sous les masques des choses, et voici qu’elle éclatait, qu’elle explosait. Lumière unique : les choses avaient été les événements particuliers de cette lumière, les événements-objets dans lesquels elle se particularisait. En vérité, elle n’avait été que sur le point d’exploser, sur le point de tout dissoudre, l’incendie ne s’était pas propagé. Les choses étaient devenues lumineuses, translucides mais les contours n’avaient été que sur le point de s’effacer, de disparaître, il n’y a pas eu extase, il n’y a pas eu union ni unification. C’est tout de même comme si j’étais arrivé à je ne sais quelle frontière, à la limite de l’histoire mais encore ici. Pourquoi cet envahissement par la lumière s’est-il arrêté ? Pourquoi moi-même n’ai-je pas été embrasé par le feu universel ? Qui en moi a pu stopper tout, quel accident a tout empêché, quelle faute ? C’est comme si l’énergie lumineuse s’était heurtée à un obstacle invisible, plus léger qu’un nuage, comme une fumée qui aurait recouvert tout, noircissant tout. En un instant les choses redevinrent lourdes, opaques, sombres ; j’ai compris à partir de ce moment que les choses sont belles dans la mesure où elles conservent un peu de cette lumière. Moi-même je me sentais redevenir lourd, épais, de plomb, une chose en plomb que le vide peut ronger et qui fait de vous une chose et comme une chose à manger.

Il me semble tout de même avoir été à la frontière de l’existence tout près du lieu où les choses perdent leur nom, leur définition, là où le temps s’arrête, presque hors de l’Histoire.

J’ai eu l’expérience, j’ai sur ce qu’est être en dehors de l’Histoire. On peut y arriver. Cet état d’étonnement premier, de stupéfaction est propre à la condition humaine et peut illuminer quiconque au-delà de sa condition sociale, de son temps historique, du conditionnement économique. Aucune de ces déterminations ne joue dans ce cas, aucune ne contribue au surgissement de cette expérience ou de sa disparition. Cela se passait, cela se passe donc bien dans une sorte de no man’s land en marge de l’absolu ou du néant. N’importe qui, au XXe siècle comme au XVe comme dans un autre siècle, agriculteur biblique ou petit-bourgeois moderne, peut, une fois ou deux, vivre cela, être habité par cet étonnement lumineux, irrésistible, il peut avoir le sentiment anhistorique et fondamentalement asociale de la suprême étrangeté universelle et je me demande si ce sentiment insolite, si cet étonnement sans réponse et presque sans question n’est pas la réaction de ma conscience la plus profonde. En vérité, je ne le demande pas  je sais que c’est bien cet étonnement qui est ma conscience la plus authentique. Je sais bien que la réponse est cette impossibilité même d’en donner une. La non-réponse est la meilleure réponse.

4. Récits de rêve

Sur le rêve et l’inconscient :

Il n’y a peut-être pas à proprement dire de conscient et d’inconscient. Dans le rêve, je suis conscient. Il s’agit simplement d’une autre conscience. Dans le rêve, ou bien je sais que je rêve, ou bien si je ne le sais pas, c’est quand même l’envers des choses qui m’apparaît, ou bien leur profondeur ; on voit les choses de l’intérieur ; la perspective est différente. C’est comme si on voyait les choses, non pas de haut en bas, mais de bas en haut, comme si on était au fond d’un gouffre entre des parois d’une montagne et comme si on apercevait, du fond du gouffre, toute la paroi jusqu’au sommet et le ciel. C’est dans la nuit, dans le rêve, que l’on voit mieux le ciel. On dit que le rêve est révélateur, on le sait, depuis les nouveaux psychologues, d’une façon plus précise, ce qui permet que cela est admis par tous – il l’est, bien sûr, mais à travers un langage chiffré, c’est-à-dire qu’à la fois, il révèle, il montre et il cache ce qu’il montre ; ce que le rêve révèle, à travers les censures, à travers les symboles, c’est ce que la conscience diurne cache. La conscience diurne révèle ce que le langage du rêve veut cacher. Le rêve démystifie. La conscience diurne est passionnelle. La conscience diurne ne nous permet pas de savoir quelles sont les raisons profondes des actes humains, et des pensées humaines. Elle est la surface. On peut construire des systèmes philosophiques, des idéologies, on peut avoir toutes sortes de pensées, on ne sait d’où, ni pourquoi elles proviennent. Mais elle est faite pour le réalisme de surface, pour la pratique, pour la technique, bien entendu. A son tour la conscience onirique a besoin d’être élucidée, interprétée par la conscience diurne. C’est-à-dire que, en effet, on a bien l’impression qu’il s’agit de deux aspects de la conscience, ou de deux consciences, l’une se reflétant dans l’autre, l’une s’expliquant par l’autre, deux consciences qui se démystifient réciproquement. Je penche à croire, cependant, que le langage du rêve est plus lumineux que l’autre, ce qu’il exprime est d’une évidence indiscutable, vivante ; la pensée diurne est plus extérieure aux réalités. Elle n’exprime pas leur dedans.

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On retrouve le même souci d’une écriture au plus proche de son objet avec les récits de rêve, de plus en plus importants à mesure que l’on progresse dans le journal. Le passé simple, les indéterminations qui résistent, le style heurté, les précautions oratoires révèlent le souci de ne pas déformer la matière fragile du rêve. Les jeux de mots, fondés sur des rapprochements sonores ou imagés, contaminent le langage et reproduisent la logique du rêve, loin de la cohérence, proche de l’esthétique surréaliste.

Il y eut d’abord une légère détérioration, à peine perceptible : une échancrure dans un bain de miel. Elle s’élargit et même s’approfondit. Au bout d’un temps, alors que personne plus n’y pensait, on entendit un cri que l’on pouvait qualifier de strident. C’était peut-être les grains d’orge qui gonflaient ; ou, peut-être, les pousses qui poussaient ; ou les pouces qui pouçaient ; ou peut-être encore un instrument qui s’infiltrait dans ce qu’il y avait là. On ne l’a jamais su. On n’y fit guère attention : c’était la guerre, tant de préoccupations, temps de préoccupations, de l’occupation et autres mézéliks. Très turc. Ensuite, la navigation, la haute montagne, les passe-partout, les passe-montagne, les cols à soif. « Que notre dévergondage fut beau, Madeleine, qu’il fut beau ! » Ah, la vie est donnée pour qu’on la vive : je tenais ce précepte de mon grand-père, précepteur du précepteur. Un soir, à la tombée du soir, était-il sept heures du soir, dans les miroirs on a pu voir, ou plutôt les favoris qui avaient des miroirs ont pu voir la trouée minuscule, tout de même un peu plus grande, s’enfoncer dans l’immense noir, je dis immense par euphémisme car il devait être illimité, peut-être. Je dis toujours « peut-être », à cause de l’incertitude et de l’insignifiance des témoignages.

Un beau matin, vers trois heures de l’après-midi, les habitants des nations crurent s’apercevoir que quelque chose n’allait pas ou allait. Ils appelèrent les uns leur maire, d’autres leur mère, d’autres leurs responsable, d’autres encore, avenue du Maine, le président des paroissiens. Les nobles figures les assurèrent, en souriant, que le fait était accompli : n’en tenez pas compte, batifolez-vous, charmez-vous, les dévergondages sont à votre disposition, madeleines, la vie n’est-elle pas donnée pour être vécue, n’est-il pas faff le précepteur du précepteur ? Voyons, ne prenez garde, seriez-vous des enfants ? Voyons, voyons, voyons, voyons, illuminez-vous.

Voyons, voyons, voyons, voyons, en chœurs, répétèrent les habitants, les paroissiens. Tous, suivant ce premier ordre, prirent le véhicule pour le week-end : pas d’autre disposition, pas d’autre merveillement. L’administration n’avait-elle pas parlé ?

Pour ma part, allergique aux références je voulus réfléchir à… hélas, peine m’en fut prise. Je pris le parti des autres. Que pouvais-je décider, n’ayant ni les miroirs à mon compte, ni n’étant de la populace. Je suis altier. D’une autre ère.

La réunion des figures sociales évoque les parents, qui chantent le « fait accompli », et le je, à part, comme Jacques, finit par se résigner en affirmant son altérité.

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Un autre rêve, qui évoque Roberte et Jacques, et que l’on retrouve presque à l’identique plus tard :

C’était une histoire assez compliquée : des pentes de collines, de petits jardins, beaucoup de terre sombre et molle, automnes, cieux gris. Maisons basses. Qu’est-ce qu’il y avait encore ? Une chatte blanche sortant en courant de l’enclos du jardin maraîcher mais sans herbe, sans légumes, tout n’y étant qu’ensemencé ou déjà récolté, comment savoir ? La chatte devient soudain une demoiselle qui nous dit, alors que nous sommes à table tout d’un coup, une longue table paysanne à l’intérieur d’une ferme, petite fenêtre à ma gauche, « il faut que j’échappe à l’emprise de ma famille, j’ai besoin de liberté, je dois développer ma personnalité ». C’était sans doute pour cela que la chatte blanche s’était échappée par la petite porte entrouverte de l’enclos. Elle court, j’essaie de la rattraper. Moi aussi, moi aussi, dis-je, je voudrais bien savoir ce que je dois faire. Ensuite des bribes : un paysan moustachu ; puis, le paysan c’est moi (alors qu’il était mon interlocuteur) ; des pommes (d’où viennent-elles ? sont-elles tombées de ce pommier (en est-ce un ?) autour duquel des personnes (et moi aussi ?) parlent d’argent ; un petit pré entouré ; verger ; mais pourquoi pa printanier, ensoleillé ? Toujours ce sombre ciel couvert ; l’automne.

Le paysan redevient autre et compte ses sous. Je le regarde. Je deviens encore comme lui, paysan avec casquette, moustaches, comme si moi j’étais son reflet ou comme s’il était mon reflet dans in miroir.

Après beaucoup de péripéties (mais lesquelles ?) on me propose de rêver le Rêve absolu.

Comment en est-on arrivé à cela ?

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Et un dernier rêve, qui se termine en queue de poisson :

Un rêve : je me trouve dans une maison très sombre, des salles immenses, je n’aperçois plus les murs ; est-ce que ce sont des salles ou bien est-ce la forêt ? Pour vaincre mon angoisse, je mange de gros morceaux de pain. Mais cette maison sombre et pourtant sans murs, ce palais ouvert se trouve sur une cime. Je veux redescendre. Des gens, en vêtements noirs, m’attendent dans la vallée où il y a un village. Je descends. Juste avant d’arriver en bas, je vois ces gens, je vois les petites maisons basses à moitié enfouies dans la terre. Alors, je remonte. Je ne me sens bien nulle part. Ici où là, c’est la menace. Il me semble que ce sont des sortes de menaces différentes. Je ne puis les définir. Celle d’en bas est différente de celle d’en haut, pourtant, c’est certain…

 

 

  1. Le mur

Images du mur, qui traversent toute l’œuvre, révèlent l’obsession, qui rendent cyclique la pensée et ôtent tout sentiment de progression. Echos directs avec le sentiment d’enfermement de Jacques : « Et comment sortir ? Ils ont bouché les portes, les fenêtres avec du rien, ils ont enlevé les escaliers…On ne part plus par le grenier, par en haut plus moyen…pourtant, m’a-t-on dit, ils ont laissé un peu partout des trappes…si je les découvrais…Je veux absolument m’en aller. Si on ne peut pas passer par le grenier, il reste la cave…oui, la cave…Il vaut mieux passer par en bas que d’être là ».

Le mur, à escalader, pour trouver une issue :

Comment franchir le cap, comment escalader ce mur immense qui apparaît dans mes rêves, ou faire qu’il s’écroule ? Comment soulever la barrière, et qui m’a mis, qui nous a mis dans cette situation ? Regardons-les tous : tantôt ils veulent vivre, tantôt ils veulent mourir, tantôt ils se soignent les uns les autres, tantôt ils s’entre-tuent. On ne sait pas ce qu’on veut.

Le mur, tentatives d’interprétation ; l’aspiration à l’ailleurs, la résolution du faire confiance :

Je reviens à l’image du mur infranchissable, gris et sombre de l’église. Comme les images sont concises, profondes, complexes, et que les paroles ont du mal à traduire leurs pensées vivantes ! ainsi, je sentais le besoin ardent, urgent, d’escalader ce mur, et je sentais en même temps qu’il m’était impossible de le franchir. Y avait-il, en bas, à droite, une petite porte ? Il me semble que oui, mais fermée certainement. Le mur est donc le mur d’une prison, de ma prison ; il est la mort puisqu’il semble être un cimetière vu de très loin ; ce mur est le mur d’une église, il me sépare d’une communauté : il est donc l’expression de ma solitude, de la non-interpénétration ; je n’arrive pas aux autres, les autres n’arrivent pas jusqu’à moi. Il est en même temps l’obstacle à la connaissance, il est ce qui cache la vie, la vérité. En somme c’est le mystère de la vie et de la mort que je veux percer ; ni plus ni moins. Il est bien naturel qu’une telle entreprise me paraisse impossible. Mais une fois encore, je ne rêve que ce que je pense en état de veille, l’image n’étant que le résumé de cette impossibilité, un résumé visuel.

Il me semble que, lorsque je réfléchis à cette image, je découvre quelque chose qui n’est peut-être pas beaucoup plus nouveau que ce que je pense d’habitude, mais beaucoup plus précis : pourquoi la terre est-elle sombre, recouverte de chardons desséchés ? Parce que c’est une terre morte. Pourquoi le ciel est-il si sombre ? Pourquoi entre les piliers de la coupole qui s’élève au-dessus de l’église, sur sa droite, le ciel que l’on aperçoit n’est-il pas bleu ? Pourquoi, lorsque après avoir contourné l’église, traversé la cuisine sale, nous sommes-nous trouvés dans des champs en pente, toujours sombres, stériles ? C’est parce qu’il s’agit d’un monde éteint dans lequel il manque à la fois le feu terrestre, la fécondité, et, d’autre part, la lumière céleste. C’est l’image d’un monde, du mien, dans lequel la terre est coupée du ciel ; une âme, la mienne, dans laquelle la terre est coupée du ciel avec ce que cela signifie, c’est-à-dire moi-même coupé de moi-même, mes profondeurs n’alimentant plus mon esprit. A quoi sert de savoir tout cela puisqu’il y a ce mur impénétrable qui me sépare, et de quoi est fait ce mur ? Je tourne en rond, mes problèmes se posent avec la même présence insoutenable et la solution est cachée.

Il m’est arrivé autrefois de faire des rêves euphoriques. C’était des rêves en couleurs, par exemple celui-ci qui date de longues années : je me promène dans une forêt verte, je marche dans l’herbe haute, la lumière rayonne à travers les branches des arbres et, au bout de la forêt, une clairière lumineuse. Rien d’autre sauf une joie indicible. Si à ce moment-là je m’étais préoccupé de mes rêves, si j’avais essayé d’approfondir ce rêve, ou plutôt de le vivre, les choses n’en seraient peut-être pas arrivées là, mais c’était bien cela, la terre et le ciel s’interpénétrant, se nourrissant réciproquement, et me nourrissant moi-même d’une sève vitale. Hélas ! ce qu’est cette terre, ce qu’est cette lumière, je ne le sais toujours pas, c’est-à-dire je ne le sens toujours pas.

Le mur exprime également la limite infranchissable de mon être humain. Je ne suis pas d’ici, je suis d’ailleurs, et c’est cet ailleurs au-delà des murs qu’il s’agit de retrouver ; encore des spéculations banales. Nous sommes tous évidemment limités dans notre individualité, nous le savons tous. La finitude nous révolte ou bien nous la constatons et nous l’admettons. Ce qui peut être moins banal, c’est de souffrir excessivement de mes limites : je ne suis pas immortel, je ne peux pas tout savoir, je ne peux connaître, je ne peux pas être partout infiniment. Si je ne me résigne pas à cette finitude, si elle m’apparaît comme un mur dans mes cauchemars, si elle devient une névrose, cela n’est plus banal. C’est peut-être cela le mal. Comme le mur n’est pas franchissable, il faut que je l’accepte. Ne pas l’accepter c’est cela le « diabolique ». Dans ce cas le mur doit tenir. Il ne doit s’écrouler que s’il me coupe en deux. Le paradis c’est l’adhésion parfaite. Il n’y aura donc pas de paradis. Alors que faut-il faire ? Il faut faire confiance. Tous les prêtres, tous les sages, les gens dans la rue vous le disent. Il faut faire confiance. Je me le dis. J’ai beau me le dire.

Rêver le mur pour le franchir, comme les traumatisés qui acceptent de revivre la scène en rêve pour dépasser le traumatisme, pour dompter son inconscient :

De nouveau je pense au rêve où le grand mur m’est apparu. Mur des lamentations, mur de la séparation. Je me dis, tout d’un coup, que je devrais faire disparaître ce mur. Si je réussissais à le rêver de nouveau, c’est ce que j’essaierais de faire. Je pourrais essayer de faire cela en état de rêve : me concentrer sur cette image intérieure et détruire imaginairement le mur. J’ai l’espoir que si je réussissais vraiment, un événement nouveau se produirait, quelque chose d’inattendu. Le ciel s’éclairerait peut-être, les chardons desséchés refleuriraient, la terre stérile se recouvrirait d’une végétation verte.

L’impossible réponse à apporter, figurée par le mur :

Que je fasse n’importe quoi dans ce monde, que je bouleverse, que je transforme, c’est-à-dire qu’il me semble que je le transforme, en tout cas je l’utilise, que j’aille dans les autres planètes, il est toujours cela, et qu’est-ce que « cela » ? Rien n’est plus fort que l’étonnement qu’il soit cela, qu’il soit, que je sois là. Si j’arrivais à ouvrir toutes les portes, il resterait toujours la porte, qui ne peut s’ouvrir, de l’étonnement.

Cette question que je sais insoluble m’épuise mortellement. Cela aussi c’est le mur. Qu’est-ce que c’est qu’être ici, qu’est-ce que c’est être et pourquoi l’Être toujours et toujours : pourquoi cet Être ? Soudain, la faible lueur d’un espoir insensé : on nous a fait don de la vie, « on » ne peut pas la reprendre. Je ne sais pas trop bien ce que cela veut dire. Je ne le sais pas du tout.

 Dépasser le mur, l’obsession :

Imagination active. Couché, mais éveillé, je revois le mur du rêve. Bon. Il symbolise entre autres la séparation d’avec moi-même. Il est aussi ce qui me sépare de la vérité ou d’une connaissance plus exacte, plus étendue. Il faut que je sache ce qu’il y a derrière. A droite, il y a bien cette petite porte close. Je m’approche de la porte, je regarde par le trou de la serrure ; j’aperçois un œil qui m’épie. Je me retire. Je m’approche, je regarde de nouveau. Je reçois un jet d’eau en plein visage et dans l’œil. Je me retire. Une troisième fois je regarde. J’ai à peine le temps de m’écarter : on a lancé par ce trou une flèche qui va se perdre, derrière moi, dans la noirceur d’une de ces maisons en ruine qui se trouve derrière moi et qui ressemble à une molaire cariée. Une deuxième, une troisième, une quatrième flèche noire est lancée par ce même trou. Je m’éloigne de la porte et je reprends ma place en face du mur dans le jardin desséché. Cette fois R. est à ma gauche ; à ma droite, menaçantes, d’autres flèches viennent me frôler. Je sais qu’elles ne me toucheront point mais elles m’avertissent qu’il ne faut plus que je m’approche de la porte. Si j’attaquais le mur de front ? Je m’élance et, à ma surprise, je fais un trou, assez grand. Je regarde. Je n’aperçois que du noir, un chaos. J’écarquille les yeux et je scrute le noir. Dans la masse des ténèbres j’aperçois de petites choses, blanchâtres. Je me dis que ce doit être des germes. Je franchis la brèche ouverte dans le mur, malgré une certaine angoisse, et me voilà seul dans les ténèbres. Je m’y habitue. J’aperçois un puits au fond duquel une lueur grise. Je descends dans le puits. J’arrive au fond : c’est une des salles de bains et de massage de la clinique. Comme après que j’ai pris le bain, je suis étendu sur le canapé en cuir recouvert de draps et de serviettes, enveloppé par les couvertures, comme une momie. Il y a de la lumière, la lumière du jour, dans cette salle. Au-dessus de moi, le puits, est ouvert. J’ai l’impression d’être dans une crypte. Ainsi étendu, j’ai l’air de la statue d’un gisant comme on en voit sur les tombeaux dans les cryptes des cathédrales. On enlève mes couvertures, je m’habille, je monte par le puits où il y a maintenant, contre la paroi, une échelle en fer. Je me vois arriver au premier étage de la clinique, puis au second par les escaliers, j’entre chez Z, je lui demande : « que faut-il faire ? »

J’imagine que je retourne devant l’église. Je bouche la brèche, j’y parviens. On voit, sur le mur, l’endroit où j’avais fait le trou : le mur est là, avec, au milieu, un emplacement plus blanc, avec des pierres et du plâtre neufs.

Je renonce à m’occuper du mur.

Le mur comme protection contre le chaos ?

Ces murs qui s’élèvent, ces murs impénétrables que je m’acharne à vouloir trouer ou abattre ne sont peut-être que la raison. La raison a élevé ces murs pour nous préserver du chaos. Car derrière ces murs, c’est le chaos, c’est le néant. Il n’y a rien derrière les murs. Ils sont la frontière entre ce que nous avons réussi à faire de ce monde et le vide. De l’autre côté c’est la mort. Ne pas franchir ces murs.

Le mur devenu fiction onirique par l’entremise de la troisième personne :

Il ne s’en étonne plus. Il a pris maintenant l’habitude de voir s’élever des murs devant lui, au lieu de les contourner, il s’acharne à tenter de les démolir, avec ses poings. Puis, il renoncer, il s’en va. Il renverse des encriers, les nappes se font noires et gluantes ; en vain, il essaie de nettoyer ; il salit les torchons propres, et noircit ses mains, ses bras, ses vêtements. Plus il veut nettoyer, plus il salit tout, salit tout. Regardez, jusqu’à sa figure qui est pleine d’encre.

– Il a noirci aussi les pages de son beau cahier, on ne voit plus ce qu’il a écrit. Il n’a qu’à effacer. Non, il recouvre, il cache, il cache mais il garde.

– Comme un chat qui enterre sa crotte.

6. Postures de l’auteur

De la connaissance du monde :

J’ai écrit tout un théâtre, toute une littérature pour montre ce que personne n’ignore et pour me confirmer à moi-même ce que j’ai toujours su ; insolite de l’univers, banalité quotidienne que seul l’atroce transperce, etc. c’est pour dire que je suis devenu adulte très jeune. Pas sur tous les plans.

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Une définition de l’absurde :

Je n’arrive pas à comprendre comment il se fait que depuis des siècles, des siècles, des siècles, des siècles les hommes acceptent de vivre ou de mourir dans ces conditions intolérables. Accepter d’exister avec la hantise de la mort, dans la guerre, dans la douleur sans réagir véritablement, hautement, définitivement. Comment l’humanité a-t-elle pu accepter d’être là, jetée là, sans aucune explication. Nous sommes pris dans une sorte de piège collectif et nous ne nous révoltons même pas sérieusement. Toutes les philosophies, toute sles sciences n’ont pas pu nous donner les clefs du mystère. Nous sommes menés, nous sommes conditionnés, nous sommes traînés en laisse comme des chiens. Depuis des dizaines de milliers d’années, l’humanité est mystifiée.

Je suis là, moi, homme il faut que j’accepte l’inacceptable : je ne veux pas faire la guerre, je la fais ; je veux savoir, je ne sais rien. Si je finis par aimer cette existence dans laquelle je sis plongé, je souffre parce qu’on me la retire. J’ai des forces, elles s’épuisent, je vieillis et je ne veux pas vieillir, je meurs et je ne veux pas mourir. C’est cela l’invraisemblable : aimer une existence que l’on m’a imposée, qui m’est reprise au moment où je l’ai acceptée. Ces vieillards de quatre-vingts ans, heureux de vivre. Ces jeunes gens de vingt ans sur lesquels pèseront les années. Depuis des milliers et des milliers d’années les mêmes questions se sont posées des milliers de fois ; à tel point elles se sont posées qu’il est devenu ridicule de les poser, qu’elles se sont usées avant qu’on ait pu avoir le moindre début de réponse. Les hommes commencent à connaître un petit bout de l’univers, la terre est photographiée de la lune, les hommes connaissent les lois de la physique et de quoi se compose chimiquement le cosmos ; nous n’avons encore que quelques lueurs pour éclairer la nuit profonde de la psychologie ; nous voyons à travers la chair ; nous désintégrons la matière, bien sûr ; nous pouvons prévoir les mouvements des astres, bien sûr, bien sûr, et tant d’autres choses, bien sûr, bien sûr. La science n’est pas la connaissance, les rhétoriques et les philosophies ne sont que des mots des suites de mots, des chaînes de mots, mais les mots ne sont pas la parole. Lorsque nous saurons tout, ou saurions-nous tout, nous ne connaîtrions rien. Qui est-ce qui pousse tout cela. Quel est l’être derrière les choses. L’univers ne m’apparaît que comme un dépôt d’objets en désordre ou peut-être en ordre, comme les mobiles jetés dans l’immensité de l’espace, mais qui les a lancés et qu’est-ce que c’est que cela que je nomme espace, qui m’apparaît comme espace ? Mais même si je sais quelles sont les lois de leur trajectoire, si je connais la réglementation des mouvements et comment l’on dispose des êtres et des choses et comment certaines mutations, transformations, gestations se font, même si je sais tout cela, je n’aurai appris qu’à me débrouiller plus ou moins dans le bagne énorme, dans la prison pesante dans laquelle je me trouve. Quelle farce, quel piège, quel attrape-nigaud. Nous sommes nés trompés. Car s’il ne faut pas connaître, s’il n’y a pas à connaître, pourquoi alors ce désir de connaître ?

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Concilier le rire et le sérieux, comme dans le théâtre de l’absurde ?

Quelle est la bonne voie ? Peut-être l’indifférence. Ce n’est pas possible ; puisqu’on est là, on ne peut pas ne pas participer ; on ne peut pas s’écarter de la manifestation puisque nous sommes plongés dedans. Considérons alors que tout est comique, prenons le parti d’en rire. Ce serait faire offense à Dieu ou au monde. Nous ne pouvons planer, nous ne pouvons pas être supérieurs à la divinité, nous ne pouvons dominer le créateur, nous ne pouvons pas être plus forts que lui. C’est une aberration. Ayons de l’humour. Nous ne pouvons pas rejeter le monde. Alors prendre tout au sérieux : c’est ridicule également. L’esprit de sérieux tue. L’esprit de sérieux prend parti. L’esprit de sérieux fausse. Laissons-nous donc vivre : on ne nous laisse pas vivre. Le suicide, c’est un échec inadmissible ; or nous devons réussir. Dire que le monde est absurde, c’est ridicule également : nous ne sommes pas plus intelligents que la divinité. Il est absurde de dire que le monde est absurde. Où sont les critères de l’absurde ? Si je dis que l’histoire est absurde, je saurais ce qui ne l’est pas. Donc, l’absurde n’existerait plus. S’engager ? C’est prendre la partie contre tout, c’est donc être dans le faux, se tromper. Acceptons l’existence telle qu’elle est, mais dire ce qu’elle est c’est encore juger, et je ne peux pas ne pas me tromper car l’intelligence est limitée. Vivons dans le détail, dans les vérités de détail, faisons ceci : dans ce cas je suis séparé, fragmenté, séparé de moi-même, aliéné. Etre un arbre : je ne suis pas un arbre. Vivre dans le sens de l’histoire, je veux dire dans le sens du devenir cosmique. Personne ne sait exactement ce que cela veut dire. Supposer, ce n’est pas choisir à bon escient. Le pari pascalien : pour parier, il faut encore savoir pour qui l’on parie et contre qui ou contre quoi. Je n’ai pas les éléments du jeu. Il faut tout de même se sentir à l’aise. Je ne peux pas puisque vivre est le malaise, puisque vivre c’est vivre dans l’angoisse. Je ne peux même pas dire cela car, ne sachant pas quelles sont les sources de l’angoisse, je ne sais pas non plus ce qu’est ce que j’appelle l’angoisse. L’angoisse est ignorance. La non-angoisse est également ignorance. Je ne peux pas dire non plus que je ne sais rien, car je ne sais pas ce que veut dire savoir et je ne sais pas ce que veut dire l’expression « veut dire ». Il me semble que je tourne en rond. Peut-être que je ne tourne pas en rond. Peut-être il n’y a pas de rond. Je ne peux ni rire, ni pleurer, ni m’asseoir, ni m’allonger, ni me lever, ni ne pas désirer, ni désirer, car que désire-t-on ou que ne désire-t-on pas ? Je suis paralysé. Je ne peux plus bouger. Mais je bouge. Il me semble, il me semble.

Il me semble aussi, il me semble que quelqu’un, comme une conscience suprême, doit bien rire de nous. Peut-être la conscience ne rit-elle pas, il me semble qu’il ne me semble pas, il ne me semble pas qu’il me semble.

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Sur le langage théâtral :

Pour moi, un auteur est celui qui pense en écrivant ses drames ou ses comédies, tout comme le philosophe pense en philosophant. En même temps, l’œuvre dramatique est comme une réflexion sur l’œuvre dramatique en général. Le dialogue et le mouvement du théâtre sont sa façon même d’explorer le réel, de s’explorer soi-même, de comprendre et de se comprendre.

Le langage de la littérature, particulièrement le langage de la littérature dramatique, n’est pas illustratif d’un autre langage qui lui serait supérieur et dont il serait la vulgarisation. Une pensée concrète, une pensée d’images, une pensée d’événements et de mouvements est aussi valable, c’est-à-dire elle est un instrument de recherches ni plus ni moins approprié que le langage conceptuel, discursif. Je veux dire que l’on croit souvent que pour écrire une pièce de théâtre on a, ou on doit avoir une idée ou certaines idées, ou un corps constitué d’idées devant être traduites en images scéniques afin d’illustrer ces idées ou ces doctrines, pour les mieux faire comprendre par un public qui doit en être instruit.

En réalité, il se fait que le langage le plus complexe, le plus chargé de signification est souvent le langage de la création artistique ; loin d’avoir à être déterminé, par je ne sais quelle pensée qui lui serait extérieure ou qui lui serait supérieure, et à laquelle il n’aurait qu’à se soumettre, c’est souvent le langage de l’artiste qui propulse, engendre la pensée des autres, c’est lui aussi qui crée les nouvelles façons de voir, donc la nouvelle mentalité. Les idéologies et les sociologies et les esthétiques se nourrissent de l’œuvre d’art. Pas de philosophie de la culture sans la culture même. Pas de théorie philosophique sans les exemples vivants de la psychologie que sont les œuvres d’art dont les auteurs n’avaient pas à connaître ou n’avaient pas à tenir compte des expériences fermées du passé. Autrement, il n’y aurait rien eu de nouveau. Ce nouveau encore, qui est connaissance de quelque chose, est aussi construction, bien entendu, puisque toute connaissance, toute rencontre de moi et du monde est projection de moi dans cette sorte de matière qu’est le monde, projection, c’est-à-dire figure, forme, architecture.

Pour résumer tout ceci, disons que l’artiste n’a peut-être pas des idées derrière la tête ou au-dessus de la tête, idées dont il aurait à faire la démonstration.

En réalité, le poète a des idées en tête qui sont comme les possibilités, ou des germes vivants qui éclosent, se développent à leur manière, selon leur nature, selon les modalités propres à la création qui est pensée concrète, autonome, à la fois exploration et construction du monde, puisque toute connaissance est projection.

Tout un monde se construit ou se dévoile à mesure que l’artiste écrit et le pense.

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Critique des auteurs engagés, qui dénoncent le fascisme après-coup, qui contraignent par des représentations manichéennes.

Chaque auteur dit objectif, ou juste, plein de raison, réaliste, a un méchant à châtier, un bon à récompenser. C’est pour cela que tout œuvre réaliste ou engagée n’est que mélodrame.

Mais si, au lieu de parler du méchant soudard allemand ou japonais ou russe ou français ou américain, ou du méchant bourgeois ou de la pétroleuse criminelle ou du hideux militariste ou du soldat traître et déserteur, etc., si, au lieu de tout cela, je déshabille l’homme de l’inhumanité de sa classe, de sa race, de sa condition bourgeoise ou autre ;

lorsque, derrière tout cela, je parle de ce qui est intimement moi, dans ma peur, dans mes désirs, dans mon angoisse, dans ma joie d’être ; ou lorsque je donne libre cours à l’imagination déchaînée, à la construction imaginative, je ne suis pas seulement moi, je ne suis pas un partisan, je ne suis plus avec celui-ci ou contre celui-là, je ne suis plus celui-là contre celui-ci, je ne suis plus seulement moi mais je suis tous les autres dans ce qu’ils ont d’humain, je ne suis plus le méchant, je ne suis plus le bon, je ne suis plus bourgeois, je n’appartiens plus à telle classe, à telle race, à cette armée-ci ou à cette armée-là.

– Mais je suis bien l’homme dépouillé de tout ce qui en lui est mentalité partisane, séparation, déshumanisation, homme aliéné par le choix ou le parti, et je ne hais plus les autres. C’est là le lieu de l’identification profonde, c’est là le moyen d’y parvenir.

Mais la dénonciation est sensible dans Jacques, et plus encore dans L’Avenir, à la fin : la connotation politique est claire. La famille est nécessairement connotée négativement dans sa pièce par rapport à Jacques, il n’y a pas d’ambigüité possible – à première vue du moins. Néanmoins, on peut en effet noter que la détermination des personnages est limitée, réduite à la famille, hors de tout ancrage social ou politique, même si ce qui se dégage est clairement une pensée bourgeoise, conservatrice.

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Evacuer le manichéisme en donnant des explications à l’attitude des familles :

A Noël, je me trouvais dans un pays du Nord ; les familles se réunissent les jours de fête, devant un arbre justement. Ils fêtent. Ils sont tous en vêtements de fête, dans une maison parée pour la fête, ils échangent des cadeaux, ils rient comme si tout allait de mieux en mieux, comme s’ils ne savaient pas qu’il y a le gouffre. Ils se sourient, les uns aux autres, ils sont gentils, aimables, polis… Ils s’embrassent comme s’ils s’adoraient. Pourtant ils savent bien ce qui les attend. Ils font semblant de ne pas savoir. Ils en ont du courage, ils en ont de la patience, ils en ont de l’ignorance, ou peut-être de la sagesse, ou peut-être savent-ils secrètement, peut-être savent-ils inconsciemment ce que je ne sais pas, tout ce que je n’arrive pas à savoir.

7. Echos avec Jacques, en vrac :

Proposer une explication à la résignation de Jacques après son dialogue avec Roberte avec ces mots :

Aucun médecin sur les trente ou quarante environ que j’ai consultés, aucun médecin n’a su ou n’a pu guérir cette lassitude infinie parce que, vraisemblablement, aucun d’entre eux n’est allé  jusqu’à la source, jusqu’à la cause profonde de ce mal. Je sais, de mieux en mieux, moi, quelle est la raison de cet épuisement : c’est le doute, c’est l’éternelle question « à quoi bon » enracinée dans mon esprit depuis toujours, que je ne puis déloger. Ah, si l’« à quoi bon » n’avait germé dans mon âge, puis n’avait poussé, puis n’avait tout recouvert, n’avait étouffé les autres plantes, j’aurais été un autre, comme dit l’autre. C’est bien cette mauvaise herbe qui a absorbé l’eau destinée aux autres plantes favorables, qui les a empêchées de s’épanouir, qui s’est épanouie à leur place.

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Réflexion sur le pourquoi, la question de l’enfant, qui permet de remonter à la cause première :

Rien n’est plus fort que le pourquoi, rien n’est au-dessus du pourquoi, parce qu’il y a à la fin un pourquoi sans réponse possible. En effet, de pourquoi en pourquoi, d’échelon en échelon on arrive au bout des choses. Ce n’est que lorsqu’on arrive de pourquoi en pourquoi, au pourquoi sans réponse, que l’homme est au niveau du principe créateur, face à l’infini, égal peut-être à l’infini. Tant que l’on peut répondre au pourquoi on se perd, on s’égare dans les choses. Pourquoi ceci ? je réponds : « parce que cela » et d’explication en explication je remonte jusqu’au point où l’on ne peut plus vous donner aucune explication à manger, d’explication en explication j’arrive au point zéro ou absolu, c’est-à-dire là où vérité et mensonge sont équivalents, deviennent égaux l’un à l’autre, s’identifient, s’annulent réciproquement devant le rien absolu. On peut ainsi comprendre que toute action, tout choix, toute histoire est justifié à la fin des temps, par une annulation définitive. Le pourquoi dépasse tout. Rien ne dépasse le pourquoi, pas même le rien, parce que le rien n’est pas l’explication ; face au silence, dans le silence éclate la question sans réponse. Cet ultime pourquoi, ce grand pourquoi est comme une lumière qui efface tout, mais lumière aveuglante : on ne peut plus rien distinguer, plus rien n’est à distinguer.

[…]

Je lis une page du grand Platon. Je ne comprends plus rien parce que, au-delà des sentences platoniciennes écrites sur cette page, lumineusement divines bien entendu, il y a un plus lumineux, un énorme, aveuglant pourquoi qui efface tout, annule, détruit tout sens. Tout entendement particulier. Lorsque l’on a compris on s’arrête, on s’en tient à ce que l’on a compris. Je ne comprends pas. Comprendre, c’est bien trop peu. Avoir compris c’est être fixé ou figé. C’est comme si on voulait s’arrêter sur une marche, au milieu d’un escalier, ou le pied dans le vide et l’autre sur l’escalier sans fin. Mais un simple, un nouveau pourquoi peut faire repartir, peut dépétrifier ce qui est pétrifié et tout recommence à couler.

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Image du père :

Mon père qui venait ans ma chambre quand j’étais collégien pour voir si je faisais mes devoirs ou me reprocher je ne sais quoi. Je me levais et les regarder farfouiller partout ; dans mes tiroirs, dans mes livres. Il ouvrait mes cahiers, lisait mon journal le plus intime, mes vers à haute voix. il ‘était rouge de colère, de plus en plus en colère, il m’injuriait grossièrement.

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Et si Jacques était libre ? Ou comment rétablir de la cohérence face à son comportement parfois difficile à saisir :

Quand on a du caractère, il est mauvais, disait, je crois, Georges Clemenceau. Oui ; et quand on a une conscience, elle est mauvais. Est-il bien vrai que la psychanalyse freudienne ne porte pas de jugement, de jugement moral ? Toutefois, la psychanalyse veut nous libérer. C’est tout de même qu’elle porte un jugement, car de quoi se libérer, sinon du mal, le mal étant les entraves. A la vue d’un cadavre, les adeptes du Zen éclatent de rire : c’est donc qu’ils portent un jugement négatif sur la vie, sur la mort, un jugement sur Dieu. Juger, c’est-à-dire situer quelque chose sur une échelle des valeurs. C’est bien avoir un critère. Le Zen rejette Dieu dans sa manifestation ; ou bien il se détache de la manifestation, peut-être pour trouver Dieu au-delà, dans sa non-manifestation. Il juge la manifestation, il est « contre ». En tout cas, rire c’est encore combattre les larmes, c’est être en lutte avec les sanglots, c’est encore être mêlé aux sanglots ; même si on arrive à être plus fort que les sanglots, lorsqu’on rit on est toujours dans le jugement, la passion. De même, Freud pensant qu’il y a des entraves, qu’il y a mal, malaise, névrose, ne fait que juger. Est livre celui qui ne sait même pas qu’il est libre, ni qu’il y a liberté, ni qu’il y a emprisonnement. Est libre non pas celui qui est au-delà du bien et du mal, mais en dehors des obsessions de la liberté et de la prison. Désirer ne pas avoir de désirs, c’est encore avoir un désir, celui de ne pas en avoir précisément. Libre, même pas libre, même pas non libre, libre celui qui vit n’importe comment, qui n’accepte ni ne refuse de vivre, pour qui mourir et vivre c’est la même chose.

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Epilogue

Page sur sa femme, Rodica. Comme un écho avec le rôle de dramaturge, une conscience qui empêche l’égarement parce qu’elle le craint :

R. m’apparaît dans la plupart de mes rêves, sous sa propre forme ou sous une autre forme, cachée, comme si elle voulait ne pas se montrer, mais je la découvre et je l’identifie. Elle est là, l’interlocuteur par excellence, moi-même et un autre moi-même à la fois, parfois comme une ombre, parfois grondeuse et critique, parfois la conscience, parfois comme un adversaire redoutable. Mais elle est là. Ainsi dans ce jardin desséché, ainsi sur cette place, ainsi me grondant devant ce mur qu’elle juge laid, ainsi sur ces champs en pente et stériles et ombres, ainsi sous le ciel sans lumière. Il est évident qu’elle partage mon destin, que je le veuille, que je ne le veuille plus, que je le veuille moins. Depuis si longtemps, depuis si longtemps, elle le dit elle-même. Cela ne peut être autrement, ou tout se détruit. Amour ou possession ? Mais elle ne veut pas me conduire, elle m’accompagne, s’efforçant simplement d’empêcher que je m’égare. D’empêcher ce qu’elle croit être m’égarer. Le mot indépendance est un égarement : qu’elle ne soit plus avec moi, c’est cela m’égarer. Qu’elle ne soit plus avec moi, elle se sentirait égarée elle-même dans la détresse, perdue dans un monde chaotique, un monde qui aurait perdu ses assises.