« Roses » : variations scéniques d’après Shakespeare à la Bastille

Au Théâtre de la Bastille, la nouvelle année commence avec un spectacle de Nathalie Béasse, qui offre une très libre adaptation d’une des pièces les plus célèbres de Shakespeare, Richard III. Sans l’aborder comme un monument mais en faisant plutôt le choix de la manipuler comme un matériau, comme un objet à retourner dans tous les sens, la compagnie assume une posture humble et décomplexée face au texte, donnant à voir à partir de lui des propositions scéniques fulgurantes plutôt que le drame du tyran.

Roses - afficheLa pièce de Shakespeare, en grande partie rendue célèbre par le film exploratoire d’Al Pacino, Looking for Richard, qui en révèle les enjeux profonds en mêlant le commentaire et l’interprétation, relate la prise de pouvoir du personnage éponyme, dans le cadre de la guerre des Deux-Roses. Richard est un être abject, aussi immonde physiquement que moralement, prêt à tuer tous ceux qui le séparent de la couronne d’Angleterre, quel que soit leur titre, leur âge ou les liens qui les attachent à lui. Il manœuvre auprès de tous dans la séduction et la tromperie jusqu’à être couronné, avant sa chute lors de la bataille de Bosworth au cours de laquelle il est pris de remords et meurt tandis que la guerre prend fin pour de bon.

Le geste de Nathalie Béasse ne relève pas de la mise en scène de ce drame historique, au sens de transposition scénique d’un texte, ni même de l’adaptation. En une heure trente de représentation, l’œuvre de Shakespeare est nécessairement réduite à un état parcellaire, assumé et revendiqué. Ne restent donc que des fragments de la pièce, qu’une poignée de vers, soigneusement choisis, dits et redits de l’anglais au français ou l’inverse. A cela s’ajoute que les artistes s’intéressent moins au personnage fascinant de Richard qu’à ceux qui l’entourent et qui sont ses victimes, ce que met en valeur leur montage et leur répartition fluctuante des rôles. Le spectacle n’est donc pas narratif, et il vaut mieux maîtriser la pièce ou renoncer d’emblée à l’entendre pour pleinement apprécier le travail qui est offert à partir de lui. La démarche s’apparente ainsi à une composition scénique à partir du texte, avec des immersions dans certaines scènes – comme des détails sur lesquels on s’arrête en regardant un tableau dit Nathalie Béasse –, mais surtout des images, nées de la lecture sans qu’elles en soient pour autant un équivalent visuel, entre lesquelles la mémoire et l’imaginaire comblent les creux.

Roses - danseUne large place est ainsi accordée au mouvement, sous toutes ses formes – la marche, la danse, le mime… – ce qui apparaît dès l’orée du spectacle, saisissante. Une femme entre sur le plateau dégagé et s’appuie à intervalles réguliers sur une longue table, jusqu’à paraître suspendue dans les airs, simplement soutenue au niveau de la taille. Fragile et ferme, elle se penche un à un sur des verres remplis qui s’y trouvent, que ce soit de face, de dos ou de côté, et transforme comme par magie leur liquide transparent en une substance rouge sans même y toucher, plaçant ainsi la pièce sous le signe du sang meurtrier. D’autres formes de beauté de cette veine émergent encore d’une course effrénée dans un cercle pourtant étroit, ou dans la métamorphose des sept comédiens en guerriers burlesques au cours d’une marche rapide, en cercle à nouveau.

De la guerre des Deux-Roses, qui sert de cadre à la pièce, la compagnie ne retient que les roses pour le titre de son spectacle, comme si le dramatique était volontairement mis à distance. Et de fait, les comédiens paraissent plus à l’aise dans les scènes comiques, auxquels ils donnent de l’ampleur. Ainsi les deux soldats chargés de tuer sur l’ordre de Richard son frère Clarence, qui rampent sur la longue table qui trône au centre du plateau comme dans un conduit, enchaînant les galipettes, emmêlant leurs corps jusqu’à les mettre sens dessus dessous et jusqu’à ce qu’ils ne fassent plus qu’un, créature à deux têtes ahuries. De même, le dialogue de trois hommes de la cour, eux aussi monstrueux par les mains qui s’agitent sur leurs corps et leurs visages, appartenant à des femmes cachées derrière eux grâce à un ressort comique connu qui fonctionne très bien ici.

Roses - roiLe tragique est quant à lui particulièrement mis en valeur à la fin de la représentation. D’abord dans le monologue de Richard en proie au doute et à la peur, dédoublé sur scène par deux hommes qui se battent et s’infligent des châtiments, et qui révèlent ce faisant la crainte qu’a le tyran sanguinaire de lui-même. Richard est ensuite démultiplié par quatre lors de la guerre, lorsqu’il recherche un cheval pour se sauver – « A horse ! My kingdom for a horse ! » – et ils s’empoignent l’un après l’autre avec une énergie folle, au sens propre, emportés par la musique de Nicolas Chavet et Julien Parsy qui a une véritable charge émotionnelle tout au long du spectacle, jusqu’à ce que les femmes les recouvrent d’un lourd drap gris agité de toutes parts qui suggère une tempête titanesque et ravageuse.

Au-delà de ces moments d’intensité, les comédiens abordent la pièce avec recul, en mettant régulièrement à distance le texte et en revenant à la situation concrète de leur mise en scène, ou en en proposant un commentaire qui resitue rapidement les enjeux du dialogue à venir. L’ambition n’est pas vraiment didactique et il s’agit moins de faire entrer dans les subtilités politiques du drame, d’y accompagner pas à pas le spectateur, que d’affirmer une posture par rapport à la pièce, faite de plongées ponctuelles et d’ellipses qui la survolent. Cette approche des comédiens est sensible du point de vue de la scénographie, qui fait apparaître différents tableaux éphémères de tous les côtés de la scène, lentement construits avec des moyens qui ne prétendent pas faire illusion, avant qu’ils ne s’évanouissent pour laisser place à autre chose, avec fluidité. La grande table et les draps permettent de faire varier les images autour des corps des comédiens, qui eux-mêmes se transforment et évoluent, et multiplient les performances qui révèlent l’étendue de leurs capacités.

L’ensemble est donc un objet esthétique riche, qui se situe à côté de la pièce plutôt qu’en elle, et qui en propose une libre variation plutôt qu’une nouvelle interprétation, qui n’en garde pas moins de la cohérence. Ce qui s’en dégage est alors moins le drame de la destinée de Richard que le plaisir des comédiens pris à travailler sur cette œuvre.

F.

Pour en savoir plus sur « Roses », rendez-vous sur le site du Théâtre de la Bastille.