« L’Idiot » de Fiodor Dostoïevski

L’Idiot paraît pour la première sous forme de feuilleton, en 1869, dans la revue Le Courrier russe. Lors de la rédaction de cette œuvre, Dostoïevski vit en Europe suivant les recommandations de ses médecins en conséquence de ses nombreuses crises d’épilepsie, et il joue toute sa fortune dans l’espoir vain de se libérer de ses dettes. Dans ce contexte d’écriture se trouvent deux thèmes essentiels de l’œuvre, qui sont l’épilepsie, qui touche le héros du roman, et l’argent, omniprésent, qui pervertit toutes les relations nouées entre les personnages. A partir de ces deux éléments, l’auteur bâtit un drame extrêmement concentré, qui s’étend sur quelques mois seulement, au cours duquel chaque décision prise est une mise en jeu de sa propre vie.

L'IdiotL’œuvre s’ouvre avec la rencontre dans un train en direction de Saint-Pétersbourg de trois hommes, qui sont les trois piliers du pôle masculin du roman. D’emblée sont ainsi introduits le prince Mnychkine, de retour en Russie après plusieurs années de cure en Europe, jeune homme dont la bonté le fait passer pour un naïf, voire un idiot, Rogojine, un être sombre et passionné, profondément amoureux d’une femme, Nastassia Filippovna, et Lebedev, qui s’invite dans leur conversation et se présente comme leur serviteur dévoué, aussi avide de reconnaissance que d’argent. Alors qu’ils se quittent sur le quai de la gare, ils sont voués à se recroiser pour vivre ou être témoins d’aventures extraordinaires.

A peine arrivé à Pétersbourg, le prince, muni d’un baluchon et de son seul titre, se rend chez une parente qui l’ignore encore, mais avec qui il partage le même nom. Il fait donc irruption chez les Epantchine un matin, et rencontre le général avant d’être confronté à sa femme et à ses trois filles. Son arrivée impromptue et sa simplicité sautent immédiatement aux yeux de la famille, qui lui réserve alors un accueil déconcertant et totalement burlesque. Le comique saisissant des dialogues et du personnage de Lizaveta Prokofievna est d’emblée mis en balance avec un mystère naissant, cristallisé autour du portrait d’une femme, Nastassia Filippovna. Celui-ci, révélé par hasard au prince, l’hypnotise totalement, le hante déjà, jusqu’à donner un tout autre cours à son arrivée en ville. Installé par le général Epantchine chez son commis, Gania, le prince n’a dès lors plus qu’une idée en tête, voir la femme à qui appartient ce visage si beau et si surprenant.

Les liens se tissent très tôt entre tous ces personnages, dont une grande partie est réunie le soir même au cours de la soirée d’anniversaire de Nastassia Filippovna, qui doit saisir cette occasion pour annoncer sa décision quant au mariage que la pousse à faire son tuteur Totski. Parmi les invités se trouvent notamment le général Epantchine, Gania, qui est prêt à épouser la jeune fille pour recevoir de l’argent en retour de la part de Totski, et le prince, qui s’invite à la dernière minute. L’annonce tant attendue tarde à venir, et lorsque Rogojine, fou amoureux de Nastassia, arrive de façon impromptue avec cent mille roubles pour acheter son amour, la tension est à son comble. Nastassia met à l’épreuve ses deux amants avec cruauté, avant que le prince, qui vient de la rencontrer, lui propose à son tour de l’épouser. Les revirements de situation se démultiplient alors en un temps très limité, au gré des caprices de Nastassia, et la soirée s’achève sans que rien n’ait été décidé, ni même simplifié – bien au contraire.

L'Idiot IIAprès cette scène, centrale, aussi dramatique que théâtrale, une ellipse au début du livre 2 passe sous silence ses suites immédiates, étendues sur plusieurs mois mais simplement esquissées aux détours de dialogues. Le reste du roman, composé en tout de quatre livres, peut alors se lire comme le développement des conséquences durables de cette soirée, pour le prince, mais aussi pour tous les autres personnages. De Pétersbourg, ils sont tous transplantés à Pavlovsk, à la campagne, répartis dans différentes datchas qui les rapprochent encore plus. Le prince n’habite désormais plus chez Gania, mais chez Lebedev.

Bien que Nastassia ait fui avec Rogojine après la soirée, elle ne l’a pas épousée, et son amour est encore en jeu entre tous ses prétendants. Néanmoins, dès le début de l’œuvre, un double lui est posé en contrepoint, avec le personnage d’Aglaïa, la dernière des filles du général Epantchine, la plus belle et la plus capricieuse. Alors que Nastassia incarne une beauté impure, entachée par la souillure de son tuteur Totski qui a abusé d’elle quand elle était jeune, d’autant plus imparfaite que la victime assume et même brandit cet avilissement, Aglaïa donne à voir une beauté plus vierge mais tout aussi fuyante et inaccessible. Après Nastassia, c’est à elle d’aimanter tous les hommes, de déclencher chez eux des tempêtes de sentiments, d’autant plus fortes que ce sont les mêmes qui se sont épris de Nastassia, à savoir Gania et le prince. Contrairement à sa rivale, Aglaïa affectionne moins les mises en scène théâtrales et les confrontations dramatiques – bien qu’elles apparaissent inévitables in fine –, c’est pourquoi le dénouement de ces relations se fait attendre plus longtemps. Les amants sont donc condamnés à languir et à ne vivre que de fausses promesses, obligés de supporter la fantaisie d’Aglaïa.

Autour de ces personnages qui concentrent toute l’attention, en gravitent beaucoup d’autres, auxquels Dostoïevski donne tout autant de relief. Outre la famille Epantchine, réunie autour de Lizaveta Prokofievna, et de la famille de Lebedev qui accueille le prince, se trouvent encore Kolia, petit frère de Gania au grand cœur, qui éprouve une forte amitié pour le prince et qui lui apporte constamment son soutien ; Hippolyte, l’ami de ce dernier, jeune phtisique mourant qui assiste à toutes ces intrigues en spectateur à l’article de la mort, toujours prêt à livrer de grands discours sur le sens de la vie et de l’amour ; le vieux général Ivolguine, père de Gania et Kolia, mythomane qui perd un peu la tête et réinvente sa vie pour qu’elle soit à la hauteur de son désir de gloire ; mais encore Keller et ses amis, devenu proche du prince, Varvara Ardalionovna, entremetteuse entre son frère Gania et les Epantchine, le prince Chtch, fiancé d’Alexandra, la deuxième fille des Epantchine, Vera, fille de Lebedev, pleine de compassion pour le prince, ou encore Evgueni Pavlovitch, proche des Epantchine qui finit par livrer sa vérité au prince…

L'idiot gfParmi eux, ce dernier rayonne par sa singularité. Placé au cœur des situations et des intrigues, son parcours peut se lire comme sa lente destruction par ceux qui l’entourent, dont les sentiments sont pervertis par l’argent et la folie. Comme Aliocha Karamazov, avec qui il partage beaucoup de traits parmi lesquels sa bonté et sa foi en l’humain et en l’amour, Mnychkine est souvent perçu comme une figure christique, entachée par la société dans laquelle il fait irruption. Alors que le monde dépeint par Dostoïevski est en train de vaciller, que ses valeurs sont en train de se renouveler au détriment des aristocrates, lui s’érige contre le nihilisme et revendique par ce qu’il est simplicité et sincérité, pardon et amour. C’est ainsi animé par ce don de lui-même poussé à l’extrême qu’il propose à Nastassia de l’épouser, pour la sauver du sentiment de mépris et de condescendance qu’elle a à son propre égard, et lui permettre de connaître enfin le bonheur. C’est aussi parce qu’il voit dans les fautes de ceux qui l’entourent un effet de leur faiblesse ou de leur folie qu’il excuse leurs trahisons et leurs excès, jusqu’à pardonner à son rival Rogojine, cernant ainsi le roman de leur amitié, au début et à la fin.

Tous ces êtres ne se côtoient donc que pour se confronter les uns aux autres, pour entrer en collision, l’amour engendrant au moins autant de violence que la haine, que ce soit deux à deux ou au cours de réunions explosives. On voit dans cette œuvre la capacité extraordinaire de Dostoïevski à dépeindre des scènes de groupe, au cours desquelles les échanges fusent et les actions bouleversent les équilibres, et qui laissent autant entendre les discours magistraux que les petites remarques à peine audibles. Ainsi, le dîner d’anniversaire de Nastassia Filippovna, les soirées sur la terrasse de la datcha de Lebedev autour du prince ou au concert en plein air près de la gare, l’introduction du prince dans la société aristocrate à laquelle appartiennent les Epantchine, ou encore la foule qui se presse devant la datcha de Nastassia Filippovna le jour de son mariage, sont autant de scènes mémorables, d’une intensité véritablement hallucinante.

L'Idiot II gfCes scènes ont beau être nombreuses, et entrecoupées d’autres plus apaisées ou du moins plus restreintes, l’effet de surprise est constant à la lecture de cette œuvre. Si le prince Mnychkine déstabilise la société qu’il côtoie par ses paroles et ses réactions, ses envolées lyriques appuyées sur une profonde confiance en l’être humain, ce sont plus celles des autres qui paraissent chaque fois inattendues. Très tôt, Nastassia et Aglaïa apparaissent totalement imprévisibles, et leur compassion ou leur rejet cruel ne surgissent jamais quand on pourrait les attendre, et même au bout de huit cents pages, alors que l’on se prépare à la surprise, leurs réponses cinglantes déroutent et remettent une nouvelle fois en jeu l’appréhension de ces personnages. Mais cet effet qui donne un rythme haletant au roman ne leur est pas réservé, tous provoquent plus d’une fois des sursauts, notamment par leur rire. Celui-ci, quels qu’en soient l’auteur et la valeur qui lui est attribué du bonheur à la moquerie féroce, est omniprésent. Il parcourt l’ensemble de l’œuvre, jusqu’au cœur même du drame, et retentit de plus en plus violemment, apparaissant à mesure que l’intrigue progresse vers sa fin terrible comme un moyen de libérer la tension provoquée par chaque échange, comme une décharge émotionnelle, qui ne cesse pourtant d’avoir lieu.

Cette tension est d’autant plus forte dans le dialogue que le narrateur qui l’introduit ou s’y substitue parfois n’a pas toujours pour vocation de dissiper le mystère et la complexité des relations qui se nouent entre chacun des personnages. Bien souvent, la narration rend compte de la vision limitée des faits d’un individu plutôt que d’être omnisciente, passant de celle d’un personnage à un autre sans pour autant englober leurs points de vue. Plus encore, à mesure que le roman progresse, le narrateur déclare de plus en plus nettement son impuissance à comprendre et à faire comprendre ce qui a eu lieu et pourquoi cela a eu lieu. Le lecteur est donc confronté à des informations volontairement livrées en retard, à contre-temps, qui clarifient des situations a posteriori, ainsi qu’à de nombreux sous-entendus, des demi-mots et des non-dits qu’il faut décrypter, et qui reproduisent le flou et l’imprécision qui entoure chaque événement dans la vie réelle. Par ce refus de clarifier, d’attribuer à chaque phénomène une cause précise, Dostoïevski donne une épaisseur déroutante à ses personnages et aux situations qu’il décrit, aussi improbables puissent-elles paraître.

L'Idiot folioCe faisant aussi, Dostoïevski reproduit chez le lecteur un élément central dans la perception du monde qu’a le prince, qui est le pressentiment. Par le déchiffrement de plus en plus nécessaire de l’implicite, le lecteur frémit de comprendre ce qui est véritablement en jeu et ce qui va arriver. Il est ainsi rapproché de Mnychkine, qui se sent soumis à une fatalité qu’il décrypte dans des moments de crise ou de tension aigüe. C’est ce qui apparaît clairement dans la description qui est faite des crises d’épilepsie, qui aiguisent la sensation, donnent une lucidité extrême au malade, peu avant la perte totale de connaissance. Au-delà même de ces moments d’intensité, d’accès douloureux à la connaissance, Dostoïevski s’attache tout particulièrement à rendre compte des mouvements les plus subtils et les moins compréhensibles de la conscience, et à ce que Sarraute a pu appeler plus tard les tropismes, ces « mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ». Dans les dialogues notamment, qui tiennent une place centrale dans les œuvres de Dostoïevski, des bouleversements considérables peuvent avoir lieu d’une réplique à une autre, sensibles par les réactions des personnages, mais aussi désignées par des incises extrêmement condensées qui suggèrent plus qu’elles ne disent ce qui se joue à ce moment-là. Parce que les personnages de Dostoïevski sont consumés par leurs passions, des êtres comme Aglaïa sont ainsi capables de passer de l’amour à la haine ou l’inverse, en l’espace de quelques mots, simplement à cause d’une attitude ou d’une parole de la part du prince.

Cette complexité dans l’ordre des émotions, extrêmement denses, ramène encore une fois à une sensation de la vie réelle, à la perspective limitée que l’on a de l’autre et de ses réactions, ce qui place le lecteur dans une posture singulière, qui lui est à la fois connue et originale car transposée dans un roman. De là la puissance de cette œuvre et peut-être aussi le sentiment d’être intégré dans le monde des personnages, d’assister à leurs aventures, d’être le témoin de leurs dialogues, de voyager avec eux de Pétersbourg à Pavlovsk et de les suivre dans les rues et les couloirs qu’ils parcourent, sensibles à la menace qui pèse sur eux, qu’elle soit contenue dans un regard obsédant ou la lame d’un couteau.

Au terme de toutes ces pages et de tous ces événements qui s’achèvent nécessairement dans la mort et la maladie, la conclusion revient à Lizaveta Prokofievna, personnage profondément comique et attachant par sa sensibilité : « Ça suffit, les engouements ! Il est temps de se servir de sa tête ». Le message s’adresse autant aux personnages qu’au lecteur lui-même, laissé ébloui au terme de ce périple intérieur, qui doit dès lors tenter de ressaisir l’œuvre dans son ensemble, de prendre du recul pour mieux en mesurer la force.

F.