« Les Criminels » de Ferdinand Bruckner à la Colline

Sur le grand plateau du Théâtre de la Colline, Richard Brunel met en scène la pièce perecquienne de Ferdinand Bruckner, Les Criminels. Entrecroisant plusieurs histoires dont le premier point commun est le lieu où elles se déroulent, un même immeuble, l’auteur allemand, pressentant la montée du nazisme au moment où il écrit, à la fin des années vingt, pose la question du crime : l’amour, la pauvreté, la passion ou la folie peuvent-elles excuser le vol, le meurtre, l’infanticide et le mensonge ?

Les criminels - collineD’un appartement à un autre, d’un étage à un autre, plusieurs intrigues se trament. Des êtres qui se croisent et s’entrechoquent, couples ou familles, propriétaires ou serviteurs, tentent d’enfouir au mieux leurs secrets. D’emblée, ils sont tous déchirés par une affaire, liée à l’amour, au sexe ou à l’argent.

La pièce de Bruckner est structurée en trois parties : une première dans l’immeuble, qui pose les faits, une deuxième au tribunal, où se déroulent les procès de plusieurs des protagonistes, et une dernière dans l’immeuble à nouveau, pour évaluer les conséquences des décisions prises par la justice.

Pour rendre compte de la concomitance de la demi-douzaine d’intrigues, la scénographe Anouk Dell’Aiera emploie non pas un mais trois plateaux tournants. Organisés en cercles concentriques, meublés et dotés de parois, ils permettent de démultiplier les configurations scéniques. Chambre, cuisine et salle à manger deviennent ainsi plurielles, en fonction de ceux qui les occupent et de leur emplacement sur le plateau.

Le jeu de caché-dévoilé que produit cette surface giratoire, en fonction du rythme et du sens selon lesquels elle est activée et des effets de lumières qui la hiérarchisent, dessine des arrière-plans chaque fois différents. Les questions de lieu, de temps et de transition d’une histoire à une autre se trouvent ainsi résolues de façon esthétique, et les ruptures de tonalité qu’exploite l’auteur, du tragique au vaudeville, en résultent soulignées.

Les CriminelsLa chorégraphie précise de l’espace impose dès lors une précision non moins grande aux quatorze comédiens qui se le partagent. C’est également avec une telle fluidité qu’ils occupent celui de la deuxième partie : on retrouve cette fois une nouvelle structure circulaire, mais non plus mobile. Ce sont désormais les comédiens qui changent de place en chœur, dans le cercle imparfait formé par les chaises du tribunal.

L’entremêlement, comme la narration toute entière dans ce deuxième acte, réside non plus dans le mouvement et les actions, mais dans la parole. Les mêmes phrases du protocole, des avocats, du procureur ou des accusés dessinent des ponts d’un procès à un autre, d’un crime à un autre. Là, ce n’est pas tant les accusés qui sont jugés, que le système judiciaire lui-même.

Le troisième et dernier acte voit revenir une grande partie de la scénographie d’origine, réinstallée dans une ambiance à la fois lugubre et acidulée de boîte de nuit qui contraste de façon radicale avec le reste. Restent alors ceux qui ont échappé à la justice et qui mènent désormais leur combat, contre elle ou contre la culpabilité qui les ronge.

Les Criminels - BrunelLa résolution philosophique de toutes ces intrigues, amorcée dans la deuxième partie, laisse hésitant. Le discours du jeune docteur en philosophie sur la justice, comme le débat entre les deux juges, est trop abstrait pour la scène pour réussir à convaincre pleinement. Cette dimension, nouvelle après l’entracte, rompt la dynamique extrêmement positive de la première partie.

Le propos de Bruckner, s’il trouve des échos étonnants avec les débats contemporains sur le mariage pour tous, ne touche pas avec la force qu’on attend de lui. Il n’en reste pas moins que la scénographie est belle et que les comédiens sont dans l’ensemble très bons, tout particulièrement Claude Duparfait, Cécile Bournay et Mathieu Genet, tous trois excellents. Le spectacle reste donc au niveau du divertissement, mais un divertissement certes de qualité.

F. pour Inferno

Pour en savoir plus sur « Les Criminels », rendez-vous sur le site de la Colline.