« Autre rivages – Autobiographie » de Vladimir Nabokov

L’œuvre de Vladimir Nabokov, Autres rivages, est sous-titrée « Autobiographie ». Le geste qui préside à ce montage de textes est celui de la réécriture : du français à l’anglais, le récit de son enfance russe retrouve finalement sa langue d’origine alors que l’auteur vit aux Etats-Unis. Dans cette autobiographie, moins chronologique que thématique, l’auteur part à la recherche des motifs qui ont structuré sa vie, marquée par la rupture de l’exil. Pourtant, c’est moins le texte lui-même que son commentaire par l’auteur, le paratexte, qui révèle sa véritable personnalité.

Autres rivagesAutres rivages est constitué de quinze chapitres, précédemment publiés dans la revue américaine le New Yorker sous forme de morceaux autonomes. Cette fragmentation du récit, soulignée par l’auteur lui-même dans son avant-propos de 1966, est nettement atténuée par les multiples reprises de Nabokov, d’un format à un autre et d’une langue à une autre. Il résulte de ce patient travail, chaque fois amplifié par un souci accru du détail et de la précision, une œuvre extrêmement composée.

La quarantaine d’années que recouvre Autres rivages met dos à dos l’enfance idyllique de Nabokov dans la Russie pré-léniniste et son exil douloureux en Angleterre. Néanmoins, c’est davantage sur ses premières années que l’auteur enquête, avec l’aide de Mnémosyne, la déesse de la mémoire. De l’éveil de sa conscience à la composition de son premier poème, les années s’écoulent de façon insensible autour de personnalités mémorables ou de passions qui perdurent jusqu’à l’âge adulte.

Dès les premières pages, une attention toute particulière est portée à la lumière et aux couleurs. Celles-ci témoignent d’une sensibilité exacerbée qui s’exerce sous de multiples formes et s’épanouit dans l’observation des papillons. Célèbre entomologiste, Nabokov – dont le nom a été donné à plusieurs races qu’il a découvertes – relate en effet ses débuts dans la capture et la description des lépidoptères. Cette activité au grand air, nourrie par un désir insatiable de découverte, amène l’adulte à privilégier le récit de ses étés à celui de ses hivers.

Vladimir Nabokov Outre ses quelques séjours en France, l’essentiel de ses souvenirs d’enfance a pour théâtre la propriété familiale de Vyra. C’est là qu’ont lieu ses expéditions dans la nature à pieds ou à vélo, le défilé de ses nombreux précepteurs, ses premières rencontres amoureuses et ses premiers élans poétiques. Les quelques pages consacrées à ses hivers à Saint-Pétersbourg contrastent avec la lumière et la joie de ses étés : la grisaille, associée à ses trajets de l’école à la maison, anticipe celle des années passées à Cambridge, marquées par le poids de la nostalgie.

La description du mode de vie fastueux de l’aristocratie russe nourrit la dimension édénique de cette enfance, et renforce la violence de l’exil de la famille Nabokov en Crimée, puis en Angleterre. Ce départ, annoncé par le récit des nombreux trajets en train à travers toute l’Europe, est dramatisé par la séparation d’avec Tamara, une des nymphettes qui peuple le passé de l’auteur de Lolita. A partir de là, le ton est plus grave, le discours se charge de réflexions politiques et historiques, et la chronologie s’emballe.

Les différentes étapes de cette existence vagabonde amènent l’auteur à souligner les effets d’écho de l’une à l’autre. En position de surplomb sur sa vie, l’auteur enrobe les périodes grâce à un thème qu’il poursuit à travers les années, avec autant de vivacité que l’enfant chassant un papillon. Le déroulé chronologique se brouille à la faveur d’une poétique de la mémoire et de l’oubli, à plusieurs reprises mise en valeur.

Vladimir NabokovL’écriture d’Autres rivages est également caractérisée par une mise en œuvre de l’épigraphe : « A Véra ». Son épouse ainsi désignée se substitue insensiblement au lecteur et devient par un « toi » discret son interlocutrice, renforçant ainsi la dimension intime de son propos. Cette présence est de plus en plus importante à mesure que le temps passe, et devient par la suite indissociable d’un autre être, le fils de Nabokov. Le berceau de cet enfant de l’enfant devenu adulte et ses jeux dans les différents parcs d’Europe viennent clore le récit en lui donnant la forme d’une boucle.

Néanmoins, un dernier chapitre placé en annexe trouble la lecture de ce qui précède. Vladimir Nabokov s’y fait le critique de son œuvre en en soulignant les qualités et en parlant de lui à la troisième personne. Comme dans sa préface à l’édition russe et dans son avant-propos de 1966, l’auteur y rappelle son projet, « mettre à jour des contours signifiants », mais cette fois de façon déguisée. Le pacte de lecture et d’authenticité qu’il s’est efforcé de mettre en place tout au long de son œuvre résulte fortement ébranlé par ces quelques pages. Le doute plane alors sur la fiabilité de cet auteur métamorphique, capable d’endosser tous les rôles.

Plus que de discréditer toute l’œuvre, ce chapitre final souligne l’extrême porosité qui agit entre la vie et l’écriture de Nabokov. Si tant est que le récit savoureux de son enfance ait pu être romancé, le plaisir de la lecture n’en est pas pour autant entaché, amplifié même par celui de découvrir cette personnalité pour le moins originale qui se trahit ainsi à son insu.

F.