Lolita, de l’origine au mythe, de Nabokov à Kubrick

La Lolita, aujourd’hui, est devenue un type de femme. Si l’on en croit l’opinion commune, c’est une blonde, perchée sur des talons hauts, un peu vulgaire, qui prétend ne pas y toucher, mais qui en réalité aime séduire les hommes, surtout les plus âgés. Cette image correspond-elle véritablement au personnage, devenu mythique, de Nabokov ?

D’emblée, il faut rétablir la distribution des rôles dans l’œuvre. Lolita a beau être le personnage éponyme, c’est le fameux Humbert Humbert qui construit le récit et en est le narrateur. Sous forme de plaidoirie, il invoque la clémence des jurés, depuis sa cellule, faisant remonter les causes de ses chefs d’accusation à son enfance.

Le personnage a beau réfuter les théories de Freud, en vogue à ce moment là, il admet qu’il y ait un lien entre son premier amour, à l’âge de treize ans, et son obsession pour celles qu’il appelle les « nymphettes ». Il désigne par là des petites filles, entre onze et quatorze ans, à la veille de leur puberté. Premier point, Lolita est bien plus jeune que la Doxa ne le prétend.

 Humbert retrace donc son itinéraire, tant professionnel que sentimental, de la Vieille Europe aux Etats-Unis, et jusque dans la maison de Lolita, où il est locataire. Cette partie là du roman, où il cherche à la séduire en se dérobant au regard de sa mère, est probablement la plus intense et la plus forte. Emporté par son propre récit, le narrateur revit pleinement ces instants de passion, et le style en témoigne avec grâce.

L’attraction provoquée par cette femme en germe, face au tabou social du viol et de la perversité est puissante. Mais Humbert pousse le vice plus loin, quand il accepte d’épouser la mère de Lolita. Désormais, le crime est l’inceste. Il est pleinement consommé quand tous deux partent faire le tour des Etats-Unis dans sa voiture.

Le talent de Nabokov est de ne pas achever le récit au moment de la réalisation du fantasme. Une fois qu’il l’a eue, encore faut-il que le père la garde pour lui seul, cette brunette fugace (oui, brune !). C’est la problématique de la seconde partie, et finalement ce qu’il y a de plus difficile à conquérir pour notre vicieux héros. Les péripéties s’enchaînent dans un ballet qui prend vite une tournure tragique, et s’achève dans un bain de sang.

Tant par les thèmes abordés que par le style délectable, on pense à Camus, notamment à La Chute, mais aussi, encore une fois, à Fitzgerald et Tendre est la nuit. Au moment de la publication du livre, en 1955, beaucoup se sont arrêtés au sujet, et l’ont condamné, ne prenant pas en compte la forme, pourtant notable.

Il est vrai, que par rapport au film de Kubrick, qui n’a pas osé prendre une actrice de douze ans et demi ou treize, le livre est bien plus scandaleux. Les scènes érotiques ont une réelle force d’évocation dans la poésie, et le désir d’Humbert Humbert est plus d’une fois palpable. Mais quand il s’agit d’un roman, peut-on réellement parler de morale, aussi réaliste soit-il ? C’est la question qu’avait posé Flaubert avant lui, avec Madame Bovary, qui nous paraît aujourd’hui peu choquant.

Le réalisateur américain, en s’attaquant à ce chef d’œuvre a dû faire des choix. Certains, comme celui de respecter l’ellipse de Nabokov quant à la Première fois, encouragent à relire le livre. Pris pour lui-même, le film comble par son univers édulcoré et ses mélodies entraînantes qui contrastent avec la gravité du sujet.

F.

Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-lii-ta : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois, contre les dents. Lo. Lii. Ta.

Le matin, elle était Lo, simplement Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l’école. Elle était Dolores sur les pointillés. Mais dans mes bras, elle était toujours Lolita.

La bande-annonce du film de Kubrick :