23 Nov

« Savannah Bay » de Duras à l’Athénée

L’Athénée confronte deux aspects de l’œuvre dramatique de Duras en programmant Le Shaga et Savannah Bay. Les travaux de Claire Deluca et de Philippe Sireuil, les deux metteurs en scène, soulignent bien ces différences. Alors que la première relève du registre de l’absurde et suscite le rire, la seconde explore les thèmes poignants de la mémoire, de l’amour et de la mort.

Dans le noir qui annonce le début du spectacle, Jacqueline Bir et Edwige Bailey arrivent à deux, non pas des coulisses, mais de la salle. Avant de monter sur la scène et de mettre en lumière, au sens propre, le passé, elles se trouvent au seuil du spectacle, hésitantes. Madeleine, la plus âgée, perd la mémoire des noms, des lieux et des évènements. La jeune fille, sa petite-fille, est là pour recomposer avec elle ce qu’il s’est passé à Savannah Bay.

Philippe Sireuil met en scène la deuxième version du texte de Duras, plus explicite et plus dramatique, mais peut-être moins poétique. Les deux femmes retracent l’histoire de celle qui fait le lien entre elles deux et qui manque pourtant : la fille de Madeleine et la mère de la jeune fille. Elle est saisie dans un certain flou, à son apogée, lorsque éclatante de lumière elle rencontre un homme et qu’ils vivent « Un amour. (Temps). Un amour de  tous les instants. (Temps). Sans passé. (Temps). Sans avenir. (Temps). Fixe. (Temps). Un crime. »

Entre imprécisions et éclairs de lucidité, le souvenir est sondé. Cette quête se fait à deux voix, et ces voix se mêlent, qu’elles soient celle de la mère ou de la fille. Placées l’une derrière l’autre dans leur trench beige qui dit l’enquête et qui dit l’érotisme, elles se confondent. Ce dédoublement reproduit les dialogues, entre les amants de Savannah, entre Madeleine et l’homme du café.

L’atmosphère du plateau est crépusculaire. La chaise à bascule et le vieux magnétophone posé par terre donne une coloration coloniale à la scène. Ces éléments du présent de la scène se mêlent à ceux du passé. La servante, ampoule nue perchée au haut d’un trépied qui sert de repère sur le plateau avant et après le spectacle, mime la présence de l’absente, de Savannah. Son éclat imprime les silhouettes des deux femmes dans nos pupilles et fait apparaître l’image des fantômes invoqués autour d’elles.

Le passé descend littéralement sur scène avec les lettres qui composent les mots « Pierre Blanche ». Avant le récit de l’amour, ils donnent malgré eux des noms aux amants, avant de devenir le lieu de l’union et la seule certitude de la vieille femme. L’histoire s’achève avec la mort de l’héroïne absente. Saturation lumineuse et sonore font revivre ce moment douloureux qui fait place par la suite à l’obscurité.

Cette errance dans les vestiges du passé ne prend pas encore fin. Le théâtre et le cinéma racontent sans cesse cette histoire et la font vivre dans la mémoire. Finalement, Savannah s’est incarnée dans la lumière. C’est aussi cette présence impalpable qui a dit la mémoire composite de sa mère : les stries lumineuses d’une persienne qu’on ne fait que deviner s’impriment sur elle.

Savannah Bay est essentiellement une histoire de femmes. Philippe Sireuil les réunit sur scène, grâce à deux comédiennes, la voix d’Edith Piaf et de beaux effets de lumière. Sa fidélité au texte dans ce qu’il a de plus indéterminé rend hommage à Duras et à son univers.

F. pour Inferno

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