« Je vole… et le reste je le dirai aux ombres » de Jean-Christophe Dollé – approcher le mystère d’un fait divers avec le théâtre

Dans Mangez-le si vous voulez déjà, Jean-Christophe Dollé se servait du théâtre pour questionner l’horreur, le moment à la fois précis et indéchiffrable de bascule où le quotidien vire au drame, où le bon sens s’éloigne et laisse place à la folie meurtrière. D’un village du Périgord au XIXe siècle, il passe dans Je vole… et le reste je le dirai aux ombres au Paris du XXIe siècle, de la folie d’un village tout entier à la détresse d’un seul homme, de toute une après-midi à une seule seconde – celle qui précède le moment où Richard choisit de se jeter par la fenêtre et de se servir de son pouvoir secret, celui de voler, pour quelques instants au moins.

Les oiseaux chantent alors que le public s’installe encore dans la salle du Dôme du Théâtre des Gémeaux. Dans le noir de la scène quand le rideau s’ouvre, ils pépient encore. Un homme annonce en voix off qu’il va à son tour s’envoler, et on croit presque à son pouvoir. Mais bientôt, trois êtres délibèrent, voulant explorer la seconde qui le séparent de son saut dans le vide. Ils sont semblables à des anges, ceux de Wim Wenders dans les Ailes du désir, qui se penchent sur les hommes et écoutent leur détresse. Ceux-là cherchent dans son passé ce qui a pu le pousser à un tel geste, et reconstituent les scènes-clés de sa vie, s’approchant par cercles concentriques de l’instant T.

On voit donc surgir de la boîte noire qui occupe le centre de la scène sa mère, une vendeuse de pistolet, un jeune adolescent qui prend Richard pour son héros, un passant qui confie sa joie, une bosniaque amoureuse qui le réconforte, une femme qui travaille au sein d’une association humanitaire, etc. Les anges passent d’une identité à l’autre, enfilant les perruques et les costumes, et spéculent, à partir de Freud et Hegel, l’absence du père et l’échec amoureux, sur les raisons qui entraînent Richard au suicide, à 17 heures 20 minutes et 37 secondes.

A mesure qu’on les suit dans leur quête, si l’on n’a rien lu sur le spectacle avant de venir le découvrir, on comprend que cette âme en détresse qui d’abord touche est loin d’être blanche. Son histoire dont on ne perçoit que des éclats est complexe : Richard a fait de l’humanitaire mais admire le terroriste Baruch Goldstein, suit des cours de théâtre mais s’achète des armes. Une série d’humiliations qui s’accumulent nourrissent progressivement un désir de vengeance dont la cible n’est pas nette et s’arrête finalement sur les membres du conseil municipal de Nanterre, assassinés le 27 mars 2002. Dès le lendemain, au 36 quai des Orfèvres, Richard Durn – car c’est de lui dont il s’agit – se jette par la fenêtre de la salle d’interrogatoire.

Jean-Christophe Dollé approche le mystère de ce fait divers et de cet être par petites touches, et s’accompagne de sons et de magie nouvelle pour suggérer la présence fuyante de Richard Durn, jamais incarné sur scène. La voix off confie quelques-unes de ses pensées, les trois acteurs le recréent par leur regard, des objets qui se déplacent suggèrent son corps et ses gestes, mais il reste irrémédiablement absent, inapprochable.

L’ambition de tenter de comprendre l’incompréhensible, en se contentant d’ouvrir des pistes plutôt que d’apporter des réponses, oblige à une virtuosité scénique. Asservis à une écriture subtile, toute en suggestion, la scénographie multiplie les espaces – la chambre, un bureau, la rue… – et les trois acteurs les rôles. Les changements sont chaque fois fluides mais de telles exigences empêchent d’apprécier pleinement leurs qualités, obligés qu’ils sont de passer chaque fois d’un registre à l’autre. C’est d’autant plus dommage que ce spectacle place en son cœur la question de l’attention à l’autre, à l’humain, que la sensibilité du jeu théâtral peut justement aiguiser. Cette attention à l’autre ne suffit probablement pas à empêcher les massacres mais peut contribuer à adoucir les peines et améliorer l’être-ensemble.

 

F.

 

Pour en savoir plus sur « Je vole… », rendez-vous sur le site du Festival Off d’Avignon.