« Mangez-le si vous voulez » d’après Jean Teulé, mis en scène par Jean-Christophe Dollé – Théâtre cannibale

Le cannibalisme intrigue, et tout particulièrement le théâtre visiblement. En avril dernier, les Bâtards dorés présentaient Méduse au T2G, d’après le Naufrage de la méduse qui a inspiré Géricault, un témoignage de rescapés qui relate comment les survivants d’un naufrage ont organisé leur survie à bord d’un radeau, les rapports de force qui se sont mis en place, les arrangements avec la faim et la soif, la folie qu’elles déclenchent et la gestion des morts qu’elles entraînent. La reconstitution de cette situation extrême inspirait au collectif une esthétique trash qui envahissait progressivement la cour d’assise reconstituée, où les derniers survivants étaient tenus de s’expliquer de leurs crimes barbares avant d’être jugés. Dans Mangez-le si vous voulez, Jean-Christophe Dollé raconte quant à lui une histoire de lynchage qui se termine là aussi en banquet cannibale. Il reconstitue le destin tragique d’Alain de Monéys, raconté par Jean Teulé dans le roman du même titre, qui lui-même s’inspire d’un fait divers survenu en 1870 dans un village du Périgord. La représentation est mise au défi par ce récit qui relate dans le détail la lente mise à mort d’un homme, pas seulement exécuté mais lentement torturé. Pour accompagner l’acteur-narrateur qui prend en charge cette histoire, Dollé s’appuie sur une scénographie à tiroirs et un minutieux travail du son, qui soutiennent les mots pour laisser entrevoir l’horreur.

Les époques se télescopent quand est projetée la sentence des bourreaux d’Alain de Monéys jugés en 1871 grâce à un vidéo-projecteur sur un écran, situé à côté d’une cuisine de style 50’s. Les décalages d’emblée assumés sont ensuite entretenus par les commentaires ponctuels des musiciens présents aux plateaux, qui proposent quelques mises aux points historiques pour mieux comprendre le contexte dans lequel se déroulent les faits. Mais loin de chercher à transposer l’histoire d’Alain de Monéys dans une époque plus récente, ce brouillage de références est mis en place pour solliciter la sensibilité en créant des effets de rebonds entre la vue, l’écoute, et l’imagination que suscite l’écoute du texte.

Le spectateur est en effet mis à contribution pour reconstituer le film d’horreur de ce fait divers, raconté non pas par quatre acteurs, ni deux acteurs et deux musiciens, mais un acteur seul, simplement soutenu par la voix, le regard, les gestes ou la musique de ceux qui partagent la scène avec lui. Jean-Christophe Dollé est en effet le narrateur de cette histoire, et il incarne lui-même les personnages qu’il évoque. Le procédé d’adaptation employé est ici classique, presque éculé, et a pour limite d’obliger à changer de casquettes, à forcer les traits pour distinguer les personnages les uns des autres, à élargir à l’extrême l’éventail des possibles de l’acteur plutôt que de construire dans la profondeur un rôle. Une telle partition, contrairement à ce que l’on pourrait croire, limite le jeu plutôt que le déployer.

Mais heureusement, Jean-Christophe Dollé n’est pas seul en scène, et la tâche de transmettre l’histoire d’Alain de Monéys ne lui incombe pas à lui seul. Il est en grande partie accompagné par Clotilde Morgiève, qui s’active en cuisine. Sa présence apparaît un peu comme un cheveu sur la soupe au départ, mais elle prend de l’ampleur. Elle ne sert d’abord que de pur support quand le narrateur raconte le départ du maire adjoint de chez lui pour la foire de Hautefaye, encombré des recommandations de sa mère. Puis le mimétisme s’estompe ensuite et le sourire figé de la femme, sa cuisine bien délimitée, ses gestes précis et secs lorsqu’elle coupe carottes et oignons, lorsqu’elle casse des œufs ou manipule les casseroles, deviennent des métaphores de la violence croissante qui s’exerce contre Alain de Monéys, à la suite d’un malentendu. Alors qu’il prend la défense d’un cousin, il est décrété par tout le village comme un ennemi, un prussien, et devient le défouloir de ceux qui ont perdu un proche dans le conflit franco-prusse, de ceux qui souffrent de la faim ou du manque de ressources, de ceux qui ne supportent pas la culpabilité d’avoir acheté leur liberté en envoyant un autre à leur place au front, ou simplement de ceux qui se laissent entraîner par le mouvement enivrant de la foule.

Au départ, Alain de Monéys est donc frappé, giflé, roué de coups. Mais bientôt, le sang gicle, et tout le monde s’acharne contre celui qu’on croit un ennemi de la nation, alors qu’il travaillait à un projet d’assainissement de la région et que son départ pour le front était prévu pour quelques jours plus tard. Il faut qu’une femme coure chercher le prêtre de la paroisse pour mettre fin au mouvement. L’homme d’Eglise raisonne les bourreaux, leur sert du vin de messe et espère ainsi les apaiser pour de bon, mais après cette courte pause ils repartent de plus belle. Le supplice d’Alain de Monéys continue, d’autant plus terrible qu’il est lent, que certains tentent de s’interposer et de ramener leurs confrères au bon sens, mais se montrent impuissants face à l’aveuglement de la haine, au déchaînement de sentiments refoulés qui se révèlent au grand jour. Le lynchage est à la mesure de la puissance de la foule, ce corps sans tête caractérisé par son inconstance et sa force destructrice, qui exprime en même temps, ici, le désespoir profond, l’envie de prendre son sort en main et d’exercer soi-même la justice.

Les gestes de torture d’Alain de Monéys ne sont pas reproduits, figurés, mais simplement suggérés, la plupart du temps par des sons. Les musiciens, en plus de soutenir l’expression des passions par des morceaux de piano ou de guitare électrique, font entendre les gifles, les coups, les clous, et d’autres sons moins évidemment identifiables qui disent néanmoins la violence sans pareille. La cuisinière, qui bat les œufs, taille les légumes, racle la planche à découpe – autant de bruits mis en valeur par des micros –, cultive également la sensibilité pour mieux l’aider à se représenter les gestes barbares des villageois, qui ne se content pas de mettre à mort mais frappent, veulent pendre, torturent, écartèlent, brûlent, et finissent même par manger, d’après une idée soufflée par un maire désespérant de faiblesse. La scénographie découvre progressivement tous ses possibles à mesure que l’horreur se déploie, et, à l’image du corps d’Alain de Monéys, se démantibule à son tour, se déforme, perd son harmonie de départ.

Ces descriptions minutieuses de Teulé, reprises par Jean-Christophe Dollé selon plusieurs modalités métaphoriques, n’ont pas pour but de susciter une curiosité malsaine, une fascination aussi aveugle que la violence évoquée. Elles visent plutôt et réussissent à nourrir une réflexion sensible sur la masse, son pouvoir destructeur, la menace qu’elle représente quand elle se retourne contre un seul qu’elle décrète son ennemi, qui puise toute sa force dans ce rapport déséquilibré – mais une force précaire, temporaire, qui s’achève inévitablement dans la honte et la destruction.

 

F.

 

Pour en savoir plus sur « Mangez-le si vous voulez », rendez-vous sur le site du Festival Off d’Avignon.

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