« Le Narrateur » de Walter Benjamin [extrait] – information VS narration

V.

Le premier signe avant-coureur d’un processus, qui devait aboutir au déclin de la narration, fut l’apparition du roman au début des Temps modernes. Ce qui distingue le roman du récit (et de l’épopée au sens étroit), c’est qu’il est inséparable du livre. Le roman n’a pu se développer qu’avec l’invention de l’imprimerie. La tradition orale – domaine de l’épopée – est d’une tout autre nature que ce qui fait l’étoffe même du roman. Le caractère propre du roman, en face de toutes les autres formes de prose – contes, légendes, voire nouvelles – est de ne dépendre aucunement de la tradition orale et de ne rien lui apporter. Mais c’est par là surtout qu’il s’oppose au récit. Le narrateur emprunte la matière de sa narration soit à son expérience propre, soit à celle qui lui a été transmise. Et ce qu’il narre devient expérience pour qui l’écoute. Le romancier se tient à l’écart. Le lieu de naissance du roman est l’individu solitaire, qui ne peut plus traduire sous forme exemplaire ce qui est en lui le plus essentiel, car il ne reçoit plus de conseils et ne sait plus en donner. Ecrire un roman, c’est mettre en relief, dans une vie, tout ce qui est sans commune mesure. Au cœur même de la vie en ce qu’elle a de plus riche, par la description de cette richesse, le roman révèle la situation d’un homme qui ne reçoit ni ne donne aucun conseil. Le premier grand roman, Don Quichotte, révèle dès l’abord comment la grandeur d’âme, la hardiesse, la générosité d’un des plus nobles héros, le Quichotte lui-même, sont entièrement privées de conseil et ne possèdent plus la moindre trace de sagesse. S’il est advenu une fois ou l’autre, au cours des siècles, comme ce fut le constant dessein de Goethe en écrivant les Années de voyage de Wilhelm Meister, qu’un romancier voulût se présenter en même temps comme maître de sagesse, ces tentatives aboutissent toujours à modifier la forme même du roman. En intégrant la vie d’une société dans l’histoire d’une personne, un roman de cette sorte ne justifie les ordres qui le déterminent que de la façon la plus fragile qui se puisse concevoir. Sa légitimation gauchit sa réalisation. Dans le roman éducatif l’inaccessible devient événement.

 

VI.

Les rythmes qui gouvernent l’évolution des formes épiques doivent être considérés comme analogues à ceux qui, au cours de centaines de milliers d’années, régissent les grands bouleversements géologiques. Il n’est presque aucune forme de communication interhumaine qui ait mis si longtemps à se constituer, si longtemps aussi à se perdre. Les débuts du roman remontent à l’Antiquité, mais il a fallu attendre plusieurs siècles que l’ascension de la bourgeoisie lui fournît les éléments qu’exigeait son essor. Dès que ces éléments furent en place, la narration commença sa lente régression vers le domaine de l’archaïsme ; elle eut beau s’approprier de maintes manières les nouveaux contenus correspondant à l’évolution sociale, jamais ils ne jouèrent pour elle un rôle décisif. D’un autre côté, avec les progrès de la presse – devenue l’un des instruments essentiels du grand capitalisme à l’époque où la bourgeoisie eut achevé d’imposer sa puissance –, on a vu s’élever au premier rang une forme de communication qui, si lointaines qu’en pussent être les origines, n’avait jamais agi jusqu’alors de façon déterminante sur les formes épiques. Or, elle le fait aujourd’hui. Et l’on voit bien que, tout aussi étrangère à la narration, elle est pour elle beaucoup plus dangereuse que le roman, que par ailleurs elle met en crise. Cette nouvelle manière de communiquer est l’information.

Le fondateur du Figaro, Villemessant, a défini l’information dans une formule célèbre : « Pour mes lecteurs, disait-il volontiers, un feu de cheminée au Quartier latin est plus intéressant qu’une révolution à Madrid. » Formule saisissante, qui montre bien que dorénavant ce qui trouve le plus d’audience n’est point la nouvelle venue de loin, mais l’information sur les réalités les plus proches. La nouvelle venue de loin – de pays étrangers ou d’une tradition éloignée dans le temps – disposait d’une autorité qui la rendait valable en l’absence même de tout contrôle. L’information prétend à une possibilité rapide de vérification. Ce qu’on lui demande avant tout est de se présenter de façon « compréhensible en soi et pour soi ». Souvent elle n’est pas plus exacte que ne l’étaient les nouvelles transmises aux siècles passés. Mais alors que ces nouvelles prenaient dans bien des cas un aspect merveilleux, l’information doit apparaître comme plausible. C’est ce qui la rend inconciliable avec l’esprit de la narration. Si l’art de conter est devenu chose rare, cela tient avant tout aux progrès de l’information.

Chaque matin, on nous renseigne sur tout ce qui s’est passé à la surface du globe. Et cependant nous sommes pauvres en histoires surprenantes. Cela tient à ce qu’aucun événement n’arrive plus jusqu’à nous sans être accompagné d’explications. Autrement dit, à peu près rien de ce qui advient ne profite à la narration, presque tout sert à l’information. Pour une bonne part, l’art du narrateur tient à ce que l’histoire qu’il nous rapporte se passe de toute explication. A cet égard on peut considérer Leskov comme un maître du genre (qu’on songe à des récits comme la Fraude et l’Aigle blanc). L’extraordinaire, le merveilleux, est conté au lecteur avec la plus grande précision, mais l’événement ne lui est pas imposé dans ses connexions logiques. C’est à lui d’interpréter la chose comme il l’entend. Le récit acquiert de la sorte un champ d’oscillation qui manque à l’information.

 

VII.

Leskov s’est mis à l’école des Anciens. Le premier narrateur grec fut Hérodote. Au livre troisième, chapitre XIV, de ses Histoires, nous lisons une histoire qui est bien instructive. Il s’agit de Psamménite :

Lorsque le roi d’Egypte Psamménite eut été vaincu et fait prisonnier par le roi des Perses Cambyse, ce dernier résolut d’humilier le captif. Il donna l’ordre de le placer sur le chemin que devait suivre le cortège triomphal des Perses. Et, de plus, il fit en sorte que le prisonnier pût voir passer sa fille allant à la fontaine avec une cruche. Alors que tous les Egyptiens, à ce spectacle, se plaignaient et se lamentaient, Psamménite seul ne disait mot et restait immobile ; et, voyant peu après son fils qu’on emmenait au supplice avec le cortège, il ne bougea pas davantage. Mais lorsqu’il reconnut ensuite, dans les rangs des prisonniers, un de ses serviteurs, un vieillard misérable, alors il se frappe la tête avec les poings et présenta tous les signes de la plus profonde désolation.

Cette histoire nous montre clairement ce qu’est une authentique narration. L’information n’a de valeur qu’au temps de sa nouveauté. C’est dans cet instant-là seulement qu’elle est vivante, il faut qu’elle se livre et s’explique à lui tout entière sans perdre un moment. Il en va autrement de la narration : elle ne se dépense pas. Elle conserve ses forces recueillies en elle-même et reste encore longtemps capable de s’expliciter. C’est ainsi que Montaigne, revenant sur le cas de ce roi égyptien, s’est demandé : Pourquoi pleure-t-il à la vue de son serviteur ? Montaigne répond : « Ce ne fut qu’estant d’ailleurs plein et comblé de tristesse, la moindre surcharge brisa les barrières de patience ». Mais on pourrait dire aussi bien : « Le destin de personnages royaux n’émeut pas le roi, car c’est son propre destin » – ou : « Bien des choses nous touchent au théâtre qui ne nous émeuvent pas dans la vie ; pour le roi, le serviteur n’est qu’un comédien » – ou encore : « Une grande douleur se contient et n’éclate qu’au moment d’une détente. La vue du serviteur a servi de détente. » Hérodote ne fournit aucune explication. Il rapporte les faits de la façon la plus sèche. C’est pourquoi, après des millénaires, cette histoire de l’ancienne Egypte est encore capable de nous surprendre et de nous donner à réfléchir. Elle ressemble à ces grains de blé qui, malgré un séjour de tant de siècles dans les chambres fortes des Pyramides, conservent aujourd’hui encore toute leur puissance de germination.

 

 

Trad. Maurice de Gandillac